Edito de Politis – L’homme espoir

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Contrairement à tant d’autres héros de la lutte anticoloniale, Mandela n’est pas devenu un dictateur ou un autocrate après la victoire.

Les personnalités politiques qui parviennent au crépuscule de leur existence sans avoir commis de faux pas sont rares. Ils sont encore plus rares quand il leur a été donné d’accéder au pouvoir. Nelson Mandela est de ceux-là. Sans doute, l’homme, comme tout le monde, a-t-il eu ses défauts, mais on ne relève pas de taches dans sa biographie. Contrairement à tant d’autres héros de la lutte anticoloniale, il n’est pas devenu un dictateur ou un autocrate après la victoire. Par-dessus tout, c’est évidemment cette fidélité à ses engagements, à son peuple et à lui-même que nous saluons aujourd’hui. Il a été l’anti-Mugabe, son voisin du Zimbawe, combattant contre l’apartheid rhodésien, devenu tyran une fois son pays libéré. Et l’histoire, hélas, compte plus de Mugabe que de Mandela.
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Chez l’ancien président sud-africain, c’est la cohérence que l’on a aimée. L’unité d’un personnage qui a su être, au service d’une même cause, un non-violent mais aussi, quand il l’a fallu, un précurseur de la lutte armée. On dirait aujourd’hui un « terroriste » – et le pouvoir raciste de l’époque ne se privait pas d’employer ce mot. Il serait bon de réfléchir à la relativité de ce concept au moment où l’on couvre Mandela d’hommages en oubliant soigneusement cet épisode. Ensuite, bien sûr, il fut un prisonnier inflexible, refusant une liberté offerte au prix d’un renoncement. Puis un politique déterminé à éviter le bain de sang qu’aurait provoqué la soif de vengeance. Il n’est d’ailleurs pas sûr que « réconciliation » soit le meilleur terme pour définir cette politique. On n’imagine pas Mandela particulièrement désireux de se réconcilier avec ses bourreaux racistes, mais on le perçoit bien « humble serviteur » de son peuple, comme il se définissait lui-même, et soucieux de lui éviter de nouvelles épreuves. On oublie aussi que dans la cohérence de son action il y a quelques engagements internationaux qui n’ont pas toujours fait consensus. Mandela s’était fortement opposé à la guerre américaine en Irak, en 2003. Se souvient-on qu’il avait aussi appelé « apartheid » et« crime contre l’humanité » le « système de discrimination raciale et d’inégalité » (ce sont ses mots) perpétué par Israël à l’encontre de la population palestinienne ? Il l’avait écrit dans une tribune auNew York Times en 2001. Il est vrai que les gouvernements israéliens font eux aussi, à leur façon, preuve de cohérence, puisque ce pays fut l’un des derniers à commercer sans vergogne avec l’Afrique du Sud de l’apartheid.

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Mais, au chevet du grand homme, l’heure est à l’unanimité. S’il a incarné l’espoir, ce n’est pas seulement parce qu’il fut le principal artisan d’une victoire remportée sur l’un des régimes les plus abominables de la seconde moitié du XXe siècle, c’est aussi parce que l’époque paraissait plus prometteuse. Ce 11 février 1990, quand le monde a découvert la silhouette droite et digne de Nelson Mandela sortant de sa prison de Paarl, nous étions trois mois à peine après la chute du Mur de Berlin. Une autre libération. C’était avant que l’on prenne conscience du contrecoup de cet événement considérable. Avant que le libéralisme et la finance ne bouleversent nos sociétés, et qu’un autre système inégalitaire, souvent insaisissable, ne s’installe un peu partout.

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Le peuple sud-africain, libéré de l’apartheid, est lui aussi engagé dans ce combat universel contre les inégalités sociales. Tandis que Mandela vivait ses derniers instants, la géographie de la révolte s’enrichissait d’un nouveau lieu : Paulista. Après la place Tahrir, l’avenue Bourguiba, Taksim, la Puerta del Sol, voilà un symbole de plus pour une contestation qui décidément se mondialise. Symbole, disais-je, car l’artère principale de São Paulo est loin d’être le seul point de rassemblement du vaste mouvement qui a secoué toutes les villes du Brésil la semaine dernière. La révolution tunisienne, dont on a peut-être sous-estimé l’effet de contagion, a ouvert une autre époque. Celle d’une nouvelle irruption des peuples sur la scène politique, et des luttes sans chefs connus. Il n’y a pas de Mandela au Brésil. Il n’y en avait pas en Tunisie ou en Turquie. Les formations traditionnelles sont, dans un premier temps au moins, débordées. Elles avancent masquées aussi dans des mouvements dont elles tentent de détourner le sens. C’est le cas au Brésil, dit-on, avec une droite qui voit midi à sa porte.

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Un autre enseignement de ces luttes nouvelles, c’est l’influence des altermondialistes. Au Brésil, le Mouvement pour le libre passage, qui a sonné la charge contre l’augmentation des tarifs des transports publics, n’est pas né de nulle part. Il est directement issu des forums altermondialistes. Sans que cela soit toujours spectaculaire, ceux-là, comme les Indignés d’Espagne, du Portugal ou de Grèce, fécondent la conscience politique. Face à cela, le désarroi de la présidente brésilienne, Dilma Rousseff, est édifiant. Sans doute, cette femme, qui n’est ni Mandela ni Mugabe, est-elle de bonne volonté. Elle ne sait que faire parce que c’est un système qui est en cause, au-delà même de ceux qui en sont les gérants de circonstance et qui n’osent pas ou ne veulent pas en attaquer les soubassements. Nelson Mandela aura peut-être eu la chance de mener une bataille terrible, souvent meurtrière, jamais facile, mais finalement plus évidente que celles qui se développent sous nos yeux.

Denis Sieffert

Article tiré de Politis  le 27 juin 2013

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