Réforme pénale – Et les longues peines ?

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Les longues peines, oubliées de la réforme pénale
Ils concentrent tous les fantasmes sécuritaires et écopent de peines interminables, au prix de leur santé mentale. Pour ces détenus, presque rien n’est prévu dans le projet de loi Taubira. Pourtant, favoriser l’aménagement de leur peine et leur réinsertion est une nécessité.

Le gouvernement ne veut pas entendre parler des longues peines. Pour ces personnes qui vivent une incarcération interminable, jusqu’à plus de trente ans de prison, presque rien n’est prévu dans la réforme pénale. Certes, la question est abordée du bout des lèvres, notamment avec la modification du dispositif d’expertise psychiatrique pour la sortie des détenus. Ou un projet de réforme des maisons centrales, évoqué le mois dernier. Mais aucune piste sérieuse n’est ébauchée pour améliorer le sort de ces personnes.

Après une décennie de méthode Sarkozy, « un fait divers égale une loi », il est devenu très difficile de légiférer pour les délinquants passés par la case « crime ». « Il y a une véritable non-acceptation de leur réinsertion par la société, combinée à une sensibilité extrême quant à l’appréciation de leur dangerosité », estime Philippe Laflaquière, juge d’application des peines et auteur du livre le Pari de la réinsertion. Car, ces hommes se réinsèrent. Philippe Laflaquière cite les retours réussis à la vie civile de cas extrêmes, comme Lucien Ferri, l’assassin de la députée Yann Piat, ou Laurent Atab, le meneur du trio meurtrier qui a inspiré le film l’Appât. Les longues peines cristallisent tous les fantasmes sécuritaires. « Pourtant, ils se montrent dignes de la confiance qu’on peut leur accorder après leur peine », insiste le magistrat.

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 On trouve dans les centrales une large diversité de profils

En dix ans, leur nombre a quasiment doublé. On comptait environ 1 200 détenus purgeant une peine supérieure à vingt ans de prison en janvier 2000, contre 2 400 en janvier 2013. En cause, l’instauration des peines de sûreté, la sûreté incompressible ou encore la gestion automatique des circonstances atténuantes. Marie Crétenot, de l’Observatoire international des prisons (OIP), dénonce aussi les pressions extrêmes sur les magistrats, notamment depuis de l’affaire Laëtitia, en 2011. Nicolas Sarkozy avait déployé une communication démagogique et agressive contre les magistrats qui avaient placé en libération conditionnelle Tony Meilhon, le meurtrier de la jeune fille. « Aujourd’hui, les magistrats ont peur d’être montrés du doigt, ils préfèrent souvent prononcer des peines de plus en plus lourdes et refuser la libération conditionnelle de certains détenus, par prudence », souligne Marie Crétenot.

Pour l’opinion publique, les longues peines sont symbolisées par Guy Georges ou Michel Fourniret. En réalité, dans les prisons centrales, on trouve une large diversité de profils. Le cas très médiatisé de Philippe El Shennawy, libéré en janvier dernier, a attiré l’attention sur ces braqueurs qui entrent en prison à vingt ans et en sortent passé cinquante. Condamné à perpétuité en 1977 pour un vol à main armé, évadé deux fois, Philippe El Shennawy a fait trente-huit ans de détention, sans jamais avoir eu de sang sur les mains. « Trente-huit ans de prison, c’est de la vengeance, pas de la justice, estime-t-il. Je refuse de victimiser des tueurs, mais la procédure pénale doit rétablir l’équilibre entre les coupables et les victimes, pas enterrer les détenus. » Sa détention, il dit l’avoir vécue « comme un noyé », se battant « pour de petites choses, comme l’accès aux études ».

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Les longues peines posent la question sensible de la révision de l’échelle des peines françaises, une des plus élevées en Europe (voir encadré). « En France, la peine maximale de trente ans est venue compenser la peine de mort », souligne Barbara Liaras, de l’OIP, qui dénonce des peines « d’élimination ». « Il faut revoir l’échelle des peines à la baisse, poursuit-elle. Les études ont prouvé que la prison n’a pas de fonction dissuasive. D’autre part, il est prouvé qu’au-delà de dix ou quinze ans, les détenus cessent de travailler sur eux-mêmes. Ils perdent leur faculté de réadaptation et se retrouvent incapables de se réadapter à la vie civile. » Or, la prison est justement censée protéger la société, en réinsérant efficacement ces détenus.

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Les longues peines, oubliées de la réforme pénale

Un avis partagé par l’avocat Henri Leclerc. L’ancien président de la Ligue des droits de l’homme souligne la dureté du système français. « Je suis très hostile aux peines qui dépassent vingt ans. Avec le système de libération possible aux deux tiers de la peine, les jurés ont tendance à donner systématiquement trente ans pour être sûrs que la personne passe vingt ans derrière les barreaux. Or, au-delà de dix ans, on commence à détruire les personnes. Dans le même ordre d’idée, je suis favorable à la suppression des peines de sûreté car elles nient la possibilité de réadaptation d’un détenu avant la fin de cette peine incompressible. » En prison, celui qui a un espoir peut avancer et travailler sur lui-même, alors que les autres perdent pied.

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Ces hommes perdent tout espoir et tout réflexe de vie en société

Car les conséquences psychologiques sur les détenus sont terribles. « Ces personnes sont censées être libérées un jour, alors il faudrait se préoccuper de savoir dans quel état elles vont sortir », estime Marie Crétenot. Rachide Boubala est un cas exemplaire de par l’absurdité de son parcours carcéral. Attrapé pour un casse en 1996, il a été condamné à seulement trois ans de prison. C’est en détention qu’il a écopé de nouvelles condamnations. Chaque nouvelle peine l’enfonçant un peu plus : il est aujourd’hui libérable dans vingt-quatre ans. En conflit avec l’administration pénitentiaire (AP), il a commencé avec des outrages envers les surveillants et des détériorations. Puis, avec le temps et la haine accumulée, il a ensuite été condamné pour des violences et des feux de cellule. « Au total, il a pris quarante-quatre ans pour des délits internes, c’est du délire », pointe Marie Crétenot. Aujourd’hui, Rachide Boubala a trente-sept ans. « Avec une date de libération en 2038, il ne se projette dans rien et il estime qu’il n’a plus rien à perdre. Après tant d’années de détention, ces hommes perdent tout espoir et tout réflexe de vie en société. Leur discernement et leur mental ont été détruits », déplore Catherine Gublin, la compagne de Rachide Boubala. En décembre dernier, dans la centrale ultra-sécurisée de Condé-sur-Sarthe, Rachide Boubala a commis une prise d’otage, qui s’est soldée par une condamnation à huit nouvelles années de prison.

« Le cas de Rachide Boubala est extrême. Il lutte pour sa survie mais il se massacre en chemin, déplore Marie Crétenot. À l’inverse, les détenus qui cessent de se débattre finissent souvent par se déliter, jusqu’à vouloir disparaître. » Il y a le cas de Dominique Gutknecht, condamné pour meurtres en 1987, qui a passé plus de dix ans en quartier disciplinaire… de son propre choix. Son argument ? « Puisque l’AP nous inflige le pire, j’y vais moi-même. » Une manière délirante de rester maître de sa propre détention et d’endiguer le désespoir. Aujourd’hui, Dominique Gutknecht entame une sortie progressive de prison, alternant sorties et retours en cellule, car il ne s’estime pas encore prêt. Et il est loin d’être le seul dans ce cas. Les professionnels de la justice racontent aussi les cas de personnes qui ne font pas de demandes de libération conditionnelle, en espérant être oubliées et terminer leur vie en prison. Une fois libérables, à deux pas de la conditionnelle, les détenus de longues peines doivent ensuite traverser un labyrinthe administratif. Leur cas est examiné par un centre national d’évaluation (CNE), puis par une « commission pluridisciplinaire des mesures de sûreté ». Cela peut prendre jusqu’à dix-huit mois. « Tu tombes sur des gars qui sont là pour te prédire ton avenir et te dire si tu vas récidiver ou pas », résume Philippe El Shennawy. Dans ce cadre, les détenus doivent fournir les preuves de leurs « efforts sérieux de réadaptation sociale ». « Autrement dit, il faut que les détenus obtiennent une promesse d’embauche du fin fond de leur cellule », souligne Marie Crétenot.

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« Au final, c’est la catastrophe pour nous, déplore un conseiller de probation et d’insertion. Statistiquement, les récidives sont rares pour les longues peines, mais la réinsertion est très difficile. Les révocations pour non-respect des obligations basiques sont très nombreuses. »

Abdelhamid Akkar, cinquante-six ans, a été condamné à perpétuité en 1989 pour le meurtre d’un policier lors d’un vol à main armée commis en 1984. En 2006, il a écrit le manifeste des Dix de Clairvaux pour réclamer la peine de mort, manière de dénoncer sa « peine de vie ». « Nous préférons en finir une bonne fois pour toutes plutôt que de crever à petit feu, sans espoir d’aucun lendemain », écrivait-il. Abdelhamid Akkar est sorti en mars 2012 et il témoigne de l’extrême difficulté de la réinsertion. « Pendant trente ans, j’avais le cerveau au ralenti, coincé dans le temps de la prison, explique-t-il. Dehors, on est happé par un flux continu d’informations, on est perdu au milieu d’une vie bouillonnante. » Il souligne l’importance de sa famille et de l’aménagement de sa peine. « Avoir un bracelet électronique, c’est très pénible. Mais, au début, cela m’a aidé à me cadrer, pour ne pas partir dans tous les sens et éviter les tentations. »

Selon l’avocat Henri Leclerc, le problème des longues peines est au cœur de notre conception de la justice. « Il faut choisir : soit la prison est une simple punition, soit on veut en faire un instrument de réadaptation sociale. Dans ce dernier cas, la détention ne doit pas être indexée uniquement sur la douleur des victimes. »

PEINES MAXIMALES LA France reste l’un des pays les plus sévères en Europe 
En France, les peines maximales sont très élevées : jusqu’à trente ans d’enfermement, suivi de la réclusion à perpétuité. En Finlande ou en Allemagne, la peine maximale (hors perpétuité) est fixée à quinze ans. Souvent, ces peines sont ensuite accompagnées de mesures de
rétention. Comme en Norvège, où Anders Behring Breivik a écopé d’une peine maximale de vingt et un ans, qui pourra être prolongée. Reste l’exemple du Portugal, où il n’existe  pas de réclusion à perpétuité et de rétention de sûreté, et où la peine maximale est fixée à vingt-cinq ans.
Mehdi Fikri
Article tiré de l’Humanité  le 5 juin 2014
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