La crise du logement, cette grande inconnue

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La Fondation Abbé-Pierre rend public aujourd’hui son état du mal-logement. Des chiffres qui, de l’aveu même de l’organisation, manquent de sens en raison de la faiblesse des statistiques publiques sur le sujet.

Le 20e rapport de la Fondation Abbé-Pierre est rendu public ce matin. Un état des lieux du mal-logement qui sera repris, diffusé et commenté par de nombreux journalistes, responsables politiques et même par la ministre Sylvia Pinel, présente aujourd’hui au parc des expositions de Paris pour la remise du rapport. 3,5  millions de personnes sont « privées de domicile personnel ou en situation de mal-logement ». Auxquelles s’ajoutent 5 millions d’autres « fragilisées » par leur logement, qu’elles soient confrontées à des impayés de loyers, vivent dans des copropriétés en difficulté ou dans des logements surpeuplés. Au total, la Fondation Abbé-Pierre estime, en prenant en compte d’autres indicateurs, que 10  millions de personnes seraient touchées de près ou de loin par la crise du logement. Un constat vertigineux. Sauf que la réalité pourrait être pire encore. « La crise du logement est sous-estimée », soulignent les auteurs du rapport. Qui fustigent des données statistiques éparses, insuffisantes et qui s’avèrent de plus en plus datées. « Cette année encore, début 2015, nos analyses se fondent sur les données de… 2006, c’est-à-dire avant le déclenchement de la crise économique », soulignent-ils. La plupart proviennent de l’Étude nationale logement (ENL), de l’Insee, normalement mise à jour tous les six ans. Neuf ans plus tard, on attend toujours son actualisation. Elle sera disponible au printemps, promet-on à l’Insee, qui reconnaît n’avoir pas eu les moyens financiers et humains pour mener à temps cette enquête essentielle. Sans elle, impossible de savoir combien de personnes vivent dans des chambres d’hôtel ou dans des appartements surpeuplés.

« Nul ne sait comptabiliser les squats contraints par la pauvreté »
D’autres enjeux sont complètement ignorés. Aucune enquête ne permet de déterminer avec précision le nombre de femmes et d’hommes qui dorment en camping toute l’année. Le phénomène serait pourtant massif : entre 70 000 et 120 000 personnes, selon une estimation réalisée par une architecte spécialisée dans les loisirs de plein air. Mais cette information, peu précise, n’a jamais été confirmée par une étude nationale. Idem pour les bidonvilles ou les immeubles occupés. « Si les squats revendicatifs ou artistiques sont très visibles, ils sont minoritaires par rapport aux squats de pauvreté que nul ne sait comptabiliser », souligne le rapport de la Fondation. Ainsi, il aura fallu onze ans pour que l’Insee relance un recensement exhaustif des sans-domicile fixe qui a bondi de 50 % entre  2001 et  2012. Cette méconnaissance de la crise du logement a été dénoncée, en juin, par une note cosignée par l’Insee et les services internes du ministère. Des lacunes pointées aussi par le Conseil d’État en 2009. « L’analyse des besoins de logement pour (…) décliner des actions publiques à long terme part trop souvent d’une approche à court terme souvent liée au phénomène des sans-abri » et aboutit à « des décisions publiques (prises) sous le sceau de l’improvisation ».

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Il ne s’agit pas seulement d’une défaillance de l’appareil statistique. La méconnaissance du mal-logement reste le meilleur moyen d’éviter d’en faire un sujet politique de premier plan. Comment expliquer, sinon, qu’il faille trois mois pour mesurer la moindre inflexion du PIB et plus de deux ans pour déterminer le nombre d’expulsions locatives ou, de façon plus large, l’évolution de la pauvreté en France ? Les angles morts des pouvoirs publics sur le marché du logement ont même servi de prétexte à Manuel Valls pour renoncer à l’encadrement généralisé des loyers. Initialement destiné à une trentaine d’agglomérations, le dispositif a finalement été limité à la seule ville de Paris. « Les conditions techniques ne sont pas réunies, a expliqué le premier ministre, notamment pour la collecte des données des loyers. » Le message politique envoyé par le gouvernement frise l’absurde. L’État, puissance publique, renonce à ne plus laisser le marché seul maître à bord… parce que le marché est le seul maître à bord. « Au contraire, il faut que le gouvernement soutienne le développement de ces observatoires sur le terrain », plaide Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé-Pierre.

« Aussi improbable que cela puisse paraître, personne n’est véritablement en mesure de dire de manière consensuelle aujourd’hui quel est le niveau des loyers, quartier par quartier, type de logement par type de logement, à Nantes, Marseille ou Grenoble », déplore la Fondation. Des données fiables, scientifiques, et inattaquables, produites par des observatoires publics locaux, offriraient « aux professionnels de l’immobilier des références pour conseiller les investisseurs sur l’état du marché locatif. Et permettre, in fine, de refroidir les emballements de prix », explique Dominique Capitaine, responsable de l’agence départementale d’information sur le logement du Var, où les travaux de mise en place d’un observatoire ont continué malgré les revirements de Manuel Valls. Ce n’est pas le cas partout. À la suite des dernières élections municipales, des élus locaux ont aussi argué de phénomène de « vacance », « sans pour autant en analyser les causes, pour remettre en question la nécessité de construire, y compris dans des agglomérations en zones tendues », regrette la Fondation Abbé-Pierre. Des lobbyistes ont profité des lacunes de la statistique publique pour occulter la crise du logement. Plusieurs tribunes, publiées dans la presse ces derniers mois, ont ainsi contesté le déficit de 800 000 logements existant dans notre pays en ne retenant, dans leur calcul, que le nombre de personnes privées de domicile personnel. Exit la question du surpeuplement ou l’évolution sociologique des familles. Un rapport administratif, préparé par les services de Bercy et du ministère du Logement, révélé vendredi dernier par les Échos, propose tout bonnement d’abandonner l’objectif de 500 000 constructions par an. Leur projection sous-
estime le déficit accumulé ces dernières années. « Si la pénurie n’est pas la seule explication de la hausse des prix de l’immobilier, elle en reste un facteur explicatif majeur. L’objectif présidentiel doit être maintenu ! » martèle la Fondation Abbé-Pierre, même si celui-ci doit « être appréhendé plus finement en fonction des contextes locaux ». Minorer cet objectif pourrait être hautement « dangereux » pour l’avenir.

Pierre Duquesne
Article tiré de l’Humanité le 3 février 2015

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