Le Parlement européen demande le gel des relations avec la Turquie

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La majorité des députés a exigé mardi que l’Europe gèle temporairement les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, tout en souhaitant que le dialogue reste ouvert. Le rétablissement de la peine de mort en Turquie entraînerait une rupture des pourparlers.

Correspondance à Strasbourg.
Certains diront qu’on est une nouvelle fois face à une de ces demi-mesures dont l’Europe a le secret, et qui a toutes les allures d’un coup d’épée dans l’eau. D’autres parleront de diplomatie précautionneuse, l’Europe n’ayant guère les coudées franches face à un apprenti dictateur à qui elle a eu la légèreté de confier la gestion d’un de ses problèmes centraux: le sort des réfugiés fuyant les guerres du Proche-Orient pour chercher refuge dans les pays européens. Mais on peut aussi dire que pour la première fois depuis l’accélération brutale de la répression déchaînée par Erdogan contre les forces démocratiques en Turquie, l’Europe montre un signe d’opposition partagé par la voix de ses députés, même si ce ne sont pas eux qui décideront en dernière instance du gel des relations. C’est à la Commission européenne et aux états membres de l’Union de le faire.
La réaction des élus européens manifeste en tous cas, à coup sûr, l’inquiétude d’une partie grandissante des opinions publiques en Europe, face à ce qui commence à s’apparenter au glissement de plus en plus évident d’Erdogan et de son gouvernement dirigé par l’AKP, vers une dictature, pudiquement qualifiée de régime « présidentiel » par son promoteur. Car s’il a pu être admis, juste après la tentative de coup d’état du 15 juillet attribuée au mouvement Gülen, que l’Etat devait se défendre contre une menace intérieure bien réelle, il devient évident aujourd’hui, que la chasse aux putschistes présumés n’est plus qu’un alibi pour déchaîner une répression aveugle contre tous ceux qui dans le pays, ne fileraient pas comme un seul homme derrière le maître d’Ankara. Le doute existait déjà dès le lendemain du putsch manqué – condamné, il faut le rappeler, par toutes les forces politiques et démocratiques du pays – quand Erdogan, dans une de ces petites phrases qu’un président ne devrait pas dire, même en Turquie, avait lâché en public, parlant du putsch : « c’est un cadeau de Dieu. » Dès lors, tous les coups étaient permis pour justifier un mouvement de répression tous azimuts contre les opposants politiques au régime. On connaît la suite : des milliers d’arrestations et d’emprisonnements de magistrats, journalistes, enseignants, policiers, militaires ou fonctionnaires, la plupart des médias muselés, sans parler de la destitution et de l’arrestation de députés du HDP, ou de l’emprisonnement des maires de toutes les grandes villes du sud-est de l’Anatolie, à majorité kurde.
Démocrates et Kurdes, sont aujourd’hui la cible sur laquelle s’acharne Erdogan, sans provoquer de réactions d’opposition massives dans son propre pays.

« Un clown à Washington, ça suffit ! On n’en a pas besoin d’un autre », a tonné Guy Verhofstadt (ADLE)

Dénonçant ainsi les ententes en train de se dessiner entre les « dirigeants autocrates » que sont pour lui Erdogan, Poutine et Trump. Le chef de file des libéraux, exige le gel des pourparlers d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, et « des conditions strictes » portant sur les libertés démocratiques et l’état de droit, pour les redémarrer. Constatant que la situation en Turquie « n’a plus rien à voir avec l’état de droit » et qu’il est impossible que l’Europe continue à suivre la politique de l’autruche comme elle le fait depuis des mois, Rebecca Harms, pour les Verts /ALE, considère également que le gel des négociations d’adhésion est « laréaction appropriée.» Même analyse pour le groupe socialiste, le député italien Gianni Pittella (S et D), estimant que « même pour un groupe qui a toujours été, et est toujours, très favorable à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, nous souhaitons le gel des pourparlers pour envoyer un signal fort à Erdogan. » La majorité des députés a également été d’accord pour convenir que si Erdogan rétablissait la peine de mort en Turquie – menace qu’il en évoque de plus en plus régulièrement – les négociations « gelées », devraient être purement et simplement interrompues, pour la simple raison que l’abolition de la peine de mort est l’une des conditions d’entrée dans l’Union européenne.
 
Le Parlement devrait voter jeudi le gel des négociations d’adhésion de la Turquie à l’U-E, tout en laissant, selon l’expression consacrée, la porte ouverte au dialogue. Restera ensuite aux états membres et à la Commission européenne de dire si oui ou non, elle suit cette proposition. Rappelant les multiples atteintes à la liberté d’expression en Turquie, ainsi que l’emprisonnement des députés du HDP et l’arrestation des maires des villes kurdes, la Commissaire européenne aux Affaires étrangères, Federica Mogherini a elle aussi préconisé le gel des négociations d’adhésion, « tout en gardant les canaux de discussion ouverts, » estimant que les relations de l’Europe avec la Turquie avaient atteint « un point crucial. »
Reste à savoir comment Erdogan qui jusqu’à maintenant a affiché le plus souverain mépris, en paroles tout au moins, pour les réprimandes de l’Europe, prendra cette nouvelle mise en garde, si les états sont d’accord pour lui adresser.
Photo AFP/Adam Altan
Jean-Jacques Régibier
Article tiré de l’Humanité  le 23 novembre 2016
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