Portugal – La «vaca voadora», la vache qui vole, ou la métaphore d’une réussite

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Le Portugal, qui a vécu de 2011 à 2014 une crise économique sans précédent nécessitant une intervention extérieure de l’Union européenne et du Fonds monétaire international, relève la tête. Un an après l’arrivée au pouvoir d’une union des gauches improbable, le pays pousse un énorme soupir de soulagement. L’euphorie elle, devra encore attendre.

On le sait doté d’un bon sens de l’humour. Mais Antonio Costa, le Premier ministre portugais, a franchi un cap en affirmant : « Vous voyez bien que les vaches peuvent voler ». Hilare, le chef du gouvernement a brandi devant les yeux de son auditoire, une petite vache en plastique dotée d’ailes, « achetée à l’aéroport de Londres ». On imagine aisément la stupéfaction amusée de son entourage. Mais le Premier ministre savait ce qu’il faisait : montrer que son gouvernement avait tenu ses promesses, un an après l’arrivée des socialistes au pouvoir.

En novembre dernier, le Parlement a adopté le deuxième budget d’Etat, et Costa a alors pu se montrer très direct : « Nous avons tourné la page de l’austérité, prouvé qu’il existait une alternative et qu’elle pouvait durer ». Un succès revendiqué après avoir amené au pouvoir une alliance de la gauche, ou plutôt des gauches, que 40 ans de démocratie n’avaient jamais réussi à imposer vraiment.

Le « nous » dont parle Costa n’est, en effet, pas banal et unique en Europe. En octobre 2015, le leader du Parti socialiste a su convaincre le Parti communiste portugais (PCP) et l’extrême gauche (Bloco de Esquerda, BE) de lui apporter son soutien pour garantir la majorité à l’Assemblée nationale. « Nous avons passé 40 ans à dire que les communistes étaient nos ennemis, et nous devons expliquer maintenant pourquoi ils sont nos alliés. Mais nous avons de bonnes chances d’aller ensemble jusqu’à la fin de la législature en 2019 », estime Margarida Marques, secrétaire d’État aux Affaires européennes.

 

Une alliance presque contre nature

Octobre 2015 restera dans les annales, et ce mois rappellera à jamais « la plus amère des victoires de la droite, et la plus douce des déroutes de la gauche » comme l’écrit un éditorialiste de l’hebdomadaire Expresso. A l’issue des élections législatives, c’est l’alliance libérale menée par le Premier ministre sortant Pedro Passos Coelho qui l’emporte, mais il n’obtient pas la majorité. Les socialistes saisissent leur chance, Costa impose – y compris à son propre camp – l’accord avec les partis radicaux « anti-européens », et est alors désigné pour gouverner.

Le Portugal se frotte les yeux : les frères ennemis siégeant côte à côte sur les bancs de l’hémicycle ? Il faut savoir que le PCP est l’un des plus orthodoxes d’Europe, un parti qui n’a jamais pardonné la « traitrise » du socialiste Mario Soares au lendemain de la Révolution des œillets, en 1974, alors qu’il avait refusé d’instaurer le processus révolutionnaire aux côtés d’Alvaro Cunhal, le leader charismatique du PCP de l’époque.

Peu de gens auraient misé sur cet accord inédit et inespéré. A tel point que la droite a qualifié de « gerigonça », le « truc », le « machin » cet accord PS/PCP et PS/BE. Mais il a permis à Costa de gouverner sereinement et d’épargner à ses compatriotes ces annonces vertueuses à répétition, chargées de ponctionner des citoyens confrontés durant quatre ans (de 2011 à 2014) à un choc financier sans précédent.

Plus surprenant encore, le gouvernement de la « gerigonça » a tenu ses promesses : l’augmentation du salaire minimum et des pensions, la suppression étalée des taxes exceptionnelles de l’austérité, le retour aux 35 heures dans la fonction publique, l’augmentation des allocations familiales pour les revenus les plus bas…. L’Europe a d’ailleurs mis en garde le Portugal : tout ceci a un coût, et le pays n’est pas sorti d’affaires, il faut garantir le respect du retour au déficit public de 2,5 % du PIB.

Dopé par les mesures de relance de la consommation, par le retour massif des touristes, par l’accalmie sociale, la situation économique globale s’améliore. Bruxelles a d’ailleurs in fine décidé de ne pas sanctionner Lisbonne pour des déficits excessifs, reconnaissant la nécessité « de l’alternative aux mesures d’austérité ». Une autre bonne nouvelle pour la « gerigonça » qui adopte un budget 2017 sur la même longueur d’onde, et que l’on peut résumer par « pas moins d’impôts, mais des impôts différemment ». La « gauche progressiste » impose des ponctions subtiles sur les revenus directs ou indirects des plus riches, infléchissant le paradigme.

Un soupir de soulagement

Cependant, le Portugal se garde de verser dans l’euphorie. Le gouvernement Costa reste dépendant des communistes et de l’extrême gauche, qui n’ont pas manqué de lancer des signaux d’alarme. Par ailleurs, l’économie reste fragile et le gouvernement est englué dans des crises bancaires, concernant entre autre la banque d’État Caixa Geral de Depositos. « Au mieux nous allons revenir à la situation d’avant crise. La croissance espérée de 1,2 % en 2016, ne permet pas de garantir le retour au plein emploi. C’est vrai, le chômage a diminué, de 17% au plus fort de la crise à 10 % aujourd’hui. Mais il vaut mieux se garder de tout triomphalisme », explique en substance l’économiste Nuno Garoupa.

L’emploi et le soutien aux entreprises sont probablement les pierres angulaires des futurs débats. « Nous observons une reprise. Mais l’investissement public est trop faible, c’est le plus faible de l’UE après l’Irlande. Il faut faciliter l’accès des entreprises aux mécanismes financiers. Et à défaut accélérer l’accès aux fonds communautaires. Et pourquoi ne pas ouvrir aux particuliers l’investissement dans la dette publique ? », s’interroge João Vieira Lopes, président de la CCP (Confédération patronale du Commerce et services). La dette publique – 133% du PIB – continue à s’aggraver, et, avec l’emploi, c’est désormais la priorité.

En attendant, les Portugais soupirent de soulagement. Et remercient la « gerigonça » en considérant dans un sondage que son action est bonne ou très bonne à 63 %. Le PS caracole en tête dans les intentions de vote, et Antonio Costa recueille 81 % d’opinions favorables. De quoi penser que, finalement, il est possible qu’au Portugal « les vaches savent voler ».

Photo Reuters/Rafael Marchante
Marie-Line Darcy, correspondante à Lisbonne
Article tiré de RFI  le 9 décembre 2016

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