Corruption en Roumanie – Le pouvoir se protège, la rue se soulève

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Le nouvel exécutif est confronté à des manifestations historiques. Des centaines de milliers de personnes dénoncent un décret visant à assouplir la législation sur les abus de pouvoir.

Du jamais vu depuis la chute du régime communiste de Nicolae Ceausescu fin 1989. Chaque soir, depuis mardi, à la tombée de la nuit, les rues de Bucarest se transforment en agora. S’ils étaient seulement quelques-uns au début du mouvement, ils sont aujourd’hui plusieurs centaines de milliers à envahir les rues de la capitale roumaine pour protester contre ce qu’ils qualifient de «viol de la démocratie».

Entre 200 000 et 300 000 personnes ont battu le pavé mercredi soir. Tous réclament la démission du nouveau gouvernement du Parti social-démocrate (PSD), en place depuis un mois. Ce dernier a récemment signé un décret d’urgence qui dépénalise plusieurs infractions et rend l’abus de pouvoir (un chef d’inculpation fréquent à l’endroit des politiques dans ce pays) passible de peine prison uniquement s’il provoque un préjudice supérieur à 44 000 euros. Parmi les justifications, le gouvernement avance celle du «désengorgement des tribunaux». De quoi permettre au chef du parti, Liviu Dragnea, d’alléger une éventuelle peine dans un procès d’emplois fictifs qui s’est ouvert mardi. Ce dernier convoitait le poste de Premier ministre, mais a dû renoncer en raison d’une condamnation pour fraude électorale.

«Enjeu moral et existentiel»

Aux cris de «voleurs», «honte à vous», «démission», la colère des manifestants n’est plus cantonnée à la seule capitale, elle touche les autres grandes villes comme Cluj, Sibiu ou encore Timisoara, tout comme des localités de taille plus modeste. Manifester contre le gouvernement afin de pouvoir continuer à vivre dignement dans leur pays (où la corruption est vécue comme un frein à l’ascension sociale), c’est aussi ce qui réunit des centaines de milliers de personnes, soir après soir, malgré la fatigue et le froid. «Je ne veux pas quitter mon pays et j’espère que mes enfants seront toujours ici quand je serai vieux», soutient Catalin, en première ligne du cortège, sur la place de la Victoire à Bucarest.

Pour Florin Turcanu, professeur de sciences politiques à l’université de Bucarest, «la mobilisation est proportionnelle à la stupéfaction que ces mesures ont provoquée et comporte un enjeu moral et existentiel». Pour lui, ces manifestations «mobilisent des personnes issues de la classe moyenne, ou encore de la jeunesse éduquée. Des personnes qui aspirent à vivre en Roumanie. Ce sont eux qui ont conscience de la menace que fait peser sur le pays un adoucissement de la législation en matière de corruption».

Si le mouvement ne cesse de s’étendre au-delà des appartenances politiques, c’est parce qu’il touche le quotidien des Roumains. «Dans les années 90, le cancer de la corruption frappait la classe moyenne. Beaucoup de gens ont quitté le pays pour cette raison, explique Turcanu. C’est pour ne pas revivre cette situation qu’ils manifestent aujourd’hui.» Face à la perspective de voir échapper à la justice des élus et hommes d’affaires soupçonnés de malversations, la mobilisation a été immédiate dans ce pays de 40 millions d’habitants où la lutte contre la corruption s’est intensifiée ces dernières années sous la pression de l’UE et de magistrats très offensifs.

«Mobilisation quasi révolutionnaire»

Ce n’est pas la première fois que les Roumains descendent dans la rue pour manifester contre leurs élites. L’histoire récente du pays est émaillée de protestations. Mais cette fois, la colère est d’autant plus forte qu’ils «considèrent que les partis politiques sont peu représentatifs», soutient le politologue Alexandru Gussi, de l’université de Bucarest. Et de poursuivre : «Désormais, la crédibilité du gouvernement est trop entachée. Et la rue ne va pas se calmer sans qu’il y ait des démissions.» Et c’est exactement ce qui s’est passé jeudi matin : certains ministres, comme Florin Jianu (Commerce), ont jeté l’éponge, se désolidarisant ainsi du gouvernement. Pour eux, ce dernier ne représente pas les valeurs du socialisme. Des observateurs, à l’instar d’Alexandru Gussi, craignent que «la majorité gouvernementale ne soit tentée d’organiser elle-même des manifestations, voire de démettre le président Klaus Iohannis, qui soutient le mouvement».

De nombreuses voix s’élèvent contre le décret en Europe et dans le reste du monde. Les Etats-Unis, mais également la France ou encore l’Allemagne, ont invité le gouvernement roumain à retirer la loi. L’eurodéputé Cristian Preda (Parti Mouvement populaire) parle de «mobilisation quasi révolutionnaire» et espère que l’exécutif, dirigé par Sorin Grindeanu, écoutera les conseils de l’Union européenne.

Pour sortir de la crise, qui s’accentue d’heure en heure, l’UE semble être la seule autorité compétente pour apaiser les tensions et endiguer l’escalade. «Seule une conciliation avec la Commission européenne dans le rôle de médiateur, comme ce fut le cas en 2012, pourra apaiser les esprits, soutient Preda. Non pas pour pénaliser le gouvernement, mais pour mettre fin à cette crise sans précédents.» Afin que les événements de Bucarest ne finissent pas aussi tragiquement que les manifestations des années 90, pour lesquelles l’ancien président Ion Iliescu a récemment été mis en accusation pour crime contre l’humanité. «Il n’en va pas seulement de l’intérêt des Roumains, mais aussi de celui de tous les Européens», conclut l’eurodéputé.

Photo AP/Vadim Ghirda
Irène Costelian, correspondante à Bucarest
Article tiré de Libération  le 2 février 2017

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