Tribune – L’unité de la gauche est-elle un mirage ? Par Philippe Légé

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Philippe Légé est enseignant-chercheur en économie à l’université de Picardie Jules Verne. Il aborde, dans cette tribune, la question de l’unité de la gauche, posée presque tous les jours depuis la victoire de Benoit Hamon aux primaires de la BAP.

L’échec de la politique de F. Hollande était très prévisible. La volonté de N. Sarkozy de revenir dans le jeu électoral aussi. Mais plusieurs évènements de la fin du quinquennat l’étaient beaucoup moins : les attentats, l’ampleur des divisions au PS autour de la déchéance de nationalité et du projet de loi Travail, la victoire de F. Fillon aux primaires et les révélations sur ses affaires, le renoncement de F. Hollande à sa propre succession, le succès d’opinion de la candidature Macron et le soutien médiatique dont elle bénéficie, etc. Malgré le caractère mouvant de la situation politique depuis environ un an, voici quelques éléments de réflexion afin d’essayer d’y voir plus clair.

La catastrophe sociale

La situation sociale est exécrable. Fin 2016, le taux de chômage au sens du BIT était au même niveau que fin 2012 lorsque François Hollande promettait « l’inversion de la courbe du chômage ». On compte notamment 1,2 millions de chômeurs de longue durée. Beaucoup d’électeurs de Hollande sont en colère du fait du renoncement à de nombreuses promesses : renégocier le traité européen, museler la finance, attribuer le droit de vote aux étrangers pour les élections locales, fermer la centrale de Fessenheim avant la fin 2016, etc. Il y eut aussi quelques surprises ahurissantes : la loi Travail imposée à coups de 49-3, un « pacte de responsabilité » qui coûtera cette année la bagatelle de 41 milliards d’euros, etc. Même dans le monde enseignant, où le PS jouait pourtant sur du velours après les 66 000 suppressions de postes effectuées par Sarkozy, le gouvernement a réussi l’exploit de devenir impopulaire.

Les conséquences électorales

Durant le quinquennat, le PS a perdu toutes les élections intermédiaires et par voie de conséquence les deux tiers de ses élus ! La droite et surtout le FN ont progressé. Aux européennes de 2014, le FN est même arrivé en tête en obtenant 25,18% des suffrages (contre seulement 6,47% en 2009).

On sait donc depuis des mois que le second tour des Présidentielles sera très marqué par la droitisation et la déception induites par la politique du gouvernement. Aujourd’hui, les intentions de vote pour Benoit Hamon parmi les fonctionnaires sont deux fois plus faibles que celles pour François Hollande en 2012 parmi ces mêmes fonctionnaires. En outre, le FN mène une campagne très habile et sa promesse de « Remettre la France en ordre » rencontre un écho favorable dans les classes populaires. En dépit des trois affaires judiciaires la concernant, Marine Le Pen peut même « Au nom du peuple » gagner les voix de nombre d’électeurs dégoûtés par la corruption de Cahuzac ou l’emploi fictif de Mme Fillon. Rappelons que cinq jours avant le « coup de tonnerre du 21 avril 2002 », il paraissait « assez peu vraisemblable » à Lionel Jospin de se retrouver derrière Jean-Marie Le Pen. Aujourd’hui, avec 27% d’intentions de vote, le FN est assuré d’être présent au second tour de l’élection présidentielle.

La responsabilité du gouvernement socialiste

Cette situation est souvent présentée de façon déformée. Ce n’est pas Jean-Luc Mélenchon qui est responsable de la catastrophe actuelle mais le gouvernement socialiste et, indirectement, tous ceux qui ne s’opposent pas à la politique économique déflationniste mise en place en Europe. Fin juin 2012, on pouvait déjà constater que le discours du Bourget semblait « bien loin », que le soutien populaire risquait « de rapidement faire défaut au pouvoir en place » et qu’il était « urgent de construire une opposition de gauche à l’austérité, sans quoi l’extrême-droite se nourrira des fruits de la désillusion ». La construction d’un front d’opposition de gauche s’est heurtée à l’échec du Front de Gauche et au sectarisme de l’extrême-gauche. Ceci étant dit, la question est de savoir ce qu’il faut faire à présent.

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L’unité électorale de la dernière heure ?

Beaucoup ont cru que la victoire de B. Hamon rendait possible de conjurer la catastrophe au dernier moment. On pouvait certes rêver d’une unité de l’aile gauche du PS et de l’ex Front de Gauche sur la base d’une critique du bilan de Hollande et d’un projet de rupture… mais il fallait bien admettre dès le départ que c’était une entreprise désespérée. En outre, l’échec de cette tentative d’unité ne résulte pas de la mauvaise volonté des uns ou des autres. Dans un message diffusé sur les réseaux sociaux, l’écrivain Denis Robert estime que lorsque « le FN emportera la présidentielle » et une centaine de sièges à l’Assemblée, « nous le devrons à ces deux coqs qui font passer leurs intérêts avant les nôtres ». C’est d’abord exonérer le gouvernement qui mène une politique désespérante et laisse le chômage à un niveau extrêmement élevé. Et c’est ensuite faire de la question des alliances politiques une question d’ego, de personnes. Alors même que ni Mélenchon ni Hamon n’avaient vraiment la possibilité de réaliser cette alliance.

Le nœud du problème

Supposons que Hamon n’ait pas sa part de responsabilité dans cette situation catastrophique (c’est une première fiction) et que, comme lui a indiqué Mélenchon dans sa lettre, nous lui fassions « de bon cœur crédit de [sa] bonne foi » (deuxième fiction). Admettons donc les mains blanches et les bonnes intentions : la situation catastrophique demeure, tant sur le plan social que celui du rapport de force électoral gauche-droite. La question est alors : Hamon peut-il contribuer à y remédier ? Comme lui écrit Mélenchon, il est « légitime et honnête que nous te demandions des garanties politiques précises sur ton engagement à rompre avec le quinquennat et son bilan ». C’est la moindre des choses. Par honnêteté vis-à-vis de ses électeurs, Mélenchon ne peut pas faire abstraction de cette question. Mais Hamon peut difficilement y répondre positivement parce qu’il est prisonnier de l’appareil du PS.

Dès lors, même en admettant que le programme de Hamon soit un bon programme (c’est une troisième fiction) à partir duquel on puisse négocier un compromis programmatique, il reste une difficulté de taille, sans doute insurmontable. La possibilité qu’un tel compromis soit effectivement mis en œuvre ne se résume pas à la volonté, ou à l’ampleur des divergences idéologiques, entre deux individus. En dépit de son régime très présidentiel, la France est une démocratie parlementaire. Pour gouverner il faut une majorité au Parlement. Or, tant que Hamon ne remet pas en cause la composition très droitière des candidats PS aux législatives, toutes ses promesses seront mensongères : comment peut-il prétendre appliquer un programme idéologiquement proche de Mélenchon avec des députés comme Valls ? El Khomri ? etc. Ce ne sont pas des cas isolés : celles et ceux qui ont soutenu la politique de Manuel Valls jusqu’au bout forment la grande majorité des candidatures retenues par le PS. Dans ces conditions, qui votera les lois d’un programme commun Hamon-Mélenchon ? En outre, avec de tels candidats aux législatives, la fiction consistant à exonérer le candidat Hamon de la responsabilité du bilan ne tient plus. Ses futurs parlementaires sont majoritairement ceux qui revendiquent le bilan positif du quinquennat, ceux qui ne reconnaissent pas la catastrophe. Et son équipe de campagne est le fruit de compromis internes.

Le recyclage des vallsistes

L’équipe de campagne de Hamon ne comprend pas seulement des « frondeurs » et des personnalités de la gauche ou du centre du PS. Certains droitiers se sont certes ralliés à Macron, comme Gérard Collomb, François de Rugy (qui avait pourtant promis le contraire afin de pouvoir participer à la primaire du PS !) et Christophe Caresche. Mais ce n’est pas tous leur cas. Véronique Massonneau, qui était la directrice de campagne de François de Rugy, a annoncé qu’elle « continuera à travailler » avec ce dernier mais qu’elle soutient désormais Benoit Hamon. Les vallsistes Dominique Raimbourg, Elsa Di Méo, André Viola et Luc Carvounas ont intégré l’équipe de campagne de Hamon. Carvounas, bras droit de Valls, est ainsi chargé de « chapeauter les parlementaires ». Pour mémoire, en janvier 2013 il comparait le PCF et le FN[4]. Deux mois plus tard, Carvounas insultait Jean-Luc Mélenchon en le qualifiant de « petit Robespierre de mauvaise facture » qui « éructe » des propos « violents et outranciers contre le président de la République ».

Après avoir insulté la jeunesse rassemblée par Nuit Debout « qui est un peu le miroir d’une autre jeunesse plus réactionnaire qui s’était rassemblée pour la manif pour tous », Carvounas déclarait pendant les grèves de 2016 que la CGT est « une forme de caste gauchisée » et que « bien sûr ce sont des privilégiés » C’est classique : quiconque lutte contre les injustices est qualifié par la droite de réactionnaire ou de privilégié. Mais prétendre opposer au « populisme » de Mélenchon une « gauche » accueillant de telles pratiques est… pour le moins problématique ! Luc Carvounas (qui est membre des instances fédérales du PS depuis l’âge de 25 ans) ajoutait que Philippe Martinez (qui a travaillé en usine avant de devenir secrétaire général de la Fédération CGT des travailleurs de la métallurgie à l’âge de 47 ans) est un « permanent politique ». Et durant l’été 2016, Carvounas organisait la fronde… pour le cumul des mandats : « Après les parlementaires de droite, au tour de quelques sénateurs de gauche de s’attaquer à la loi interdisant le cumul des mandats. […] Si ces élus assurent ne pas vouloir totalement mettre à bas l’interdiction du cumul des mandats, cette initiative venant d’élus qui s’étaient déjà opposé à ce texte lors de son examen ne laisse aucun doute sur leur intention ». Pourquoi Benoit Hamon intègre-t-il un tel profil dans son équipe ?

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Le succès de Hamon, symptôme de la crise du PS

La primaire peut permettre de gagner en popularité mais elle n’est pas une procédure démocratique. On peut comprendre celles et ceux qui sont allés voter pour « dégager Valls ». Mais il ne faut pas tirer du résultat l’idée que Hamon est majoritaire dans le PS. Il a gagné avec un apport important de voix extérieures au parti. Même Philippe Marlière est obligé, dans son plaidoyer pour une alliance de « la gauche de gauche » avec B. Hamon, de reconnaître que ce dernier est « minoritaire pour le moment dans l’appareil du parti ». « Pour le moment » : oui, comme pour toute chose. Mais il est vain de croire que cela puisse changer avant les élections. Bon connaisseur du Parti Socialiste, dont il fut militant, P. Marlière reconnaît d’ailleurs que les marges de manœuvres de Hamon sont très limitées lorsqu’il explique que l’argument de Mélenchon concernant les candidatures aux législatives « est plus recevable que le précédent à ceci près qu’il est très théorique. La question de la désélection de candidat-es s’est posée à Jeremy Corbyn, et il s’est heurté à un mur. Quand on est politiquement minoritaire dans un parti, il est quasi-impossible de procéder à ce type de « nettoyage » car Hamon serait rapidement débarqué par un putsch interne ».

C’est exact, si ce n’est que l’argument « très théorique » débouche sur un enseignement bien concret : la seule solution pour l’unité serait que Hamon prenne le risque de faire éclater le PS, devenant ainsi celui qui dénoue les contradictions au sein de son parti. Il n’a pas fait ce choix difficile (ou « quasi-impossible ») qui impliquait beaucoup de départs vers Macron et supposait en outre l’organisation d’un Congrès. Ce n’est pas très surprenant : le succès de la candidature Hamon est davantage le symptôme de la crise interne au PS que le résultat d’une victoire politique.

La « gauche » est électoralement minoritaire

Philippe Marlière a sans doute raison de penser que la relative faiblesse interne de Hamon conduira ce dernier à suivre une stratégie politique consistant à convaincre le cœur de l’appareil d’accepter un certain gauchissement de son discours : « Mieux vaut tenter de convaincre le ventre-mou du parti de se rallier à une politique qui suscite l’intérêt et le soutien des électeurs de gauche, que de menacer ou sanctionner a priori des élu-es en vertu de leur comportement passé ». Reste à savoir si la « gauche de gauche » préfère épauler Hamon dans cette opération séduction vis-à-vis du ventre-mou du PS – qui a voté tous les budgets d’austérité et toutes les lois régressives – plutôt que de mener à bien la campagne entamée il y a près d’un an par Jean-Luc Mélenchon. On en revient à la question de savoir si cette politique « qui suscite l’intérêt » a des chances d’être effectivement mise en œuvre.

Imaginons à présent que toutes les conditions précédentes soient réunies et que Benoit Hamon parvienne à imposer à son parti le gauchissement de la composition des listes des candidats aux législatives (quatrième fiction). De nombreux candidats de l’aile droite du PS perdent leur investiture au bénéfice de l’ex-Front de Gauche. Quel serait le résultat ? Aux présidentielles, même en cas d’alliance, le total de la gauche est pour l’instant inférieur de quinze points à celui obtenu en 2012. Penser que ces sondages ne donnent aucune indication sur le rapport de force électoral ou penser que la dynamique de l’unité suffirait malgré tout à obtenir une majorité au parlement c’est prendre ses rêves pour des réalités. Les sondages situent « le total Hamon-Jadot-Mélenchon dans une fourchette de 26 à 29% […] la prévisible majorité présidentielle se trouve dans l’incertitude pour les législatives qui suivent. En 2012, il a fallu 42 % au premier tour de la présidentielle pour avoir 40 % à celui des législatives ». Même Hamon le sait : il ne fait pas campagne pour gagner mais pour limiter la casse.

Conclusion

Rêver d’un retour de la gauche plurielle, n’est pas seulement illusoire. C’est aussi oublier que cette expérience a eu lieu il y a 20 ans et qu’elle a fini par la déception et par la disqualification du PS au premier tour de l’élection présidentielle. Il faut construire l’unité autour d’un compromis programmatique progressiste et valable dans le monde d’aujourd’hui. Comme l’explique le ministre-président wallon Paul Magnette, qui fut un fervent fédéraliste mais se définit aujourd’hui comme un « fédéraliste meurtri et un peu désespéré », l’Europe « est en train de se désintégrer. Les gens ne le voient pas encore, mais c’est comme un feu de cheminée : ça a pris, c’est invisible, mais à un moment donné on le verra. Et le Brexit en est le premier symbole ». Jean-Luc Mélenchon prend acte de cette situation : « L’Europe de nos rêves est morte. C’est seulement un marché unique et les peuples sont soumis à la dictature des banques et de la finance. Comment stopper ce cauchemar ? ». Son programme cherche à y répondre. Rien de tel chez Benoit Hamon, dont les promesses ne vaudront rien tant qu’il ne remettra pas en cause les traités européens. C’est d’ailleurs ce que vient d’expliquer Jean-Luc Mélenchon : « il n’est pas possible de régler la différence qui par exemple nous sépare sur la question essentielle de l’Europe ».

Faire abstraction des conditions concrètes est le meilleur moyen de ne rien construire dans la durée. En France, la recomposition des forces politiques est imminente. Or, il existe un choix électoral susceptible d’améliorer les conditions dans lesquelles elle se déroulera et, peut-être, de favoriser le mouvement populaire de transformation sociale. Malgré les limites de sa candidature, notamment dans le domaine des questions internationales, il faut soutenir Mélenchon et, pour les législatives, œuvrer au rassemblement de toutes les forces de gauche indépendantes du PS. Sur les 577 circonscriptions, il n’y a pour l’instant que deux cas dans lesquels l’unité prévaut entre EELV, Ensemble, France Insoumise et le PCF. La priorité n’est-elle pas de multiplier les expériences de ce type et, pour les présidentielles, de convaincre les très nombreux électeurs n’ayant pas encore fait leur choix de voter pour Jean-Luc Mélenchon ?

Philippe Légé, membre des Economistes atterrés
Article tiré de Le Vent se lève . le 2 mars 2017

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