A Rome, les gauches européennes cogitent sur l’«édifice branlant» de l’UE

Ce week-end se tenait à Rome le quatrième sommet du plan B. Cette initiative est devenue le cercle de réflexion des gauches alternatives européennes pour reconstruire l’Union européenne. Si des divergences persistent, les interlocuteurs sont unanimes sur l’urgence de se mobiliser en cette année électorale 2017.

C’est à un difficile exercice de convergence que se sont prêtées plusieurs formations européennes de la gauche alternative ce week-end. Réunis à Rome dans une aile du palais de Campidoglio où a précisément été signé, il y a 60 ans, le traité fondateur de la Communauté économique européenne (CEE), ces partis membres ou proches du groupe parlementaire de la GUE (Gauche unitaire européenne) ont débattu pendant deux jours du « plan B » à mettre en œuvre sur le continent.

Car pour l’ensemble des interlocuteurs présents dans ces discussions, l’Union européenne telle qu’elle se présente aujourd’hui est au bord de l’effondrement. « Cette Union me fait penser au naufrage du Titanic. L’iceberg est de plus en plus proche de nous, a lancé le député italien Stefano Fassima en ouverture du sommet. Ce n’est pas un problème de conjoncture mais la conséquence de tous les principes qui soutiennent les traités et de l’agenda toujours à l’œuvre, malgré les échecs répétés des politiques d’austérité. »

Sur le constat, brandi à maintes reprises tout au long des deux jours de discussion, tout le monde est d’accord : l’UE « ne tient plus debout » (Stefano Fassima) ; « il n’y a rien à célébrer en ce 60e anniversaire, il y a plutôt beaucoup de choses dont il faut s’excuser » (Zoi Konstantopoulou, ancienne présidente du Parlement grec, ex-membre de Syriza) ; « l’Europe des 28 est un édifice branlant et à moitié écroulé » (Jean-Luc Mélenchon)… Et le Brexit, dont les négociations doivent bientôt commencer – la première ministre britannique Theresa May a l’intention d’activer l’article 50 à la fin du mois – ne fait que renforcer le diagnostic. « Le Brexit et la campagne électorale nationaliste qui y a conduit ont mis en évidence la médiocrité des dirigeants européens actuels, avance le député suédois Jonas Sjöstedt. Cela a également révélé les erreurs dans le fonctionnement de l’Union, qui montent les travailleurs des différents pays les uns contre les autres. » Le secrétaire général de Sinistra Italiana (ex-SEL rebaptisé il y a quelques semaines, dans une tentative de reconstruction, « Gauche italienne »), Nicola Fratoianni, précise de son côté : « Le Brexit n’est pas, comme certains le croient, une cause profonde de l’éclatement de l’Union européenne. Il est au contraire un effet, une retombée de politiques très lourdes et d’une crise économique exacerbée par la structure de l’UE, où dominent logique mercantile et dévaluation de l’emploi. »

Les trois précédents sommets du plan B organisés depuis l’automne 2015 (Paris, Madrid, Copenhague) étaient restés concentrés sur la question grecque et l’analyse du bras de fer qui s’est joué entre Athènes et Bruxelles, il y a maintenant un an et demi. En ce début d’année 2017, marqué par des scrutins à fort enjeu dans trois pays fondateurs de l’UE (Pays-Bas, France, Allemagne) et ce, huit mois après le référendum britannique et tandis que l’agenda européen parle désormais ouvertement d’une « Europe à plusieurs vitesses », le paysage ne fait que se complexifier. Comment se positionner lorsqu’on est de gauche face au départ britannique ? La question malheureusement n’a pas été abordée de manière concrète dans les tables rondes, lesquelles se sont d’abord et avant tout tournées vers les questions, tout aussi essentielles, de l’euro, des traités et des stratégies de désobéissance.

Sur l’avenir de la monnaie unique et la question du recours au plan B, ce quatrième sommet a toutefois permis de marquer des avancées malgré les divergences. Pour certains – en particulier les membres grecs du collectif – il faut aller directement au plan B, autrement dit à la rupture avec les traités européens. Eux ont déjà fait en effet l’expérience de l’échec du plan A – c’est-à-dire la réforme des institutions européennes à l’intérieur du cadre existant. Pour d’autres, comme les Français du Parti de gauche et de la France insoumise, il ne faut pas forcément éliminer le plan A d’entrée de jeu. La France est de fait dans une position beaucoup plus favorable que la Grèce il y a un an et demi : si elle décidait de renégocier les traités, elle pourrait être suivie par d’autres États membres. Dans ce scénario, le plan B est un levier, un instrument de pression ; il ne serait activé qu’après une première tentative de réaliser le plan A. « Le plan A combine diverses propositions de profonde réorientation du projet européen. Le plan B est un désengagement progressif de l’Union européenne dans le cas où Bruxelles continue dans un chemin antidémocratique et néolibéral de s’opposer et propose un nouveau type de coopération entre États, y compris sur la coopération monétaire », résume la déclaration finale du sommet.

Plan A ou plan B, l’objectif, in fine, est le même : revenir à l’essence première de l’Union européenne, une Union de paix, de solidarité, tournée vers le plein emploi et les droits de ses citoyens, et non vers les intérêts « de l’establishment », pour reprendre le mot d’un intervenant. Cela signifie une annulation des traités commerciaux transatlantiques comme le CETA et le TTIP, une refondation complète des statuts de la BCE (Banque centrale européenne), une remise en cause des accords UE-Turquie et UE-Libye sur le refoulement des migrants, et de nombreux autres changements (la déclaration commune est en ligne ici).

Ce programme doit-il passer par l’abandon de l’euro ? Pendant les débats, les interlocuteurs semblent diverger sur cette question – probablement par crainte de l’aborder frontalement –, tout en s’accordant sur le constat : telle qu’elle est structurée actuellement, la monnaie unique empêche toute harmonisation sociale et fiscale sur le continent. La contribution de Felipe Van Keirsbilck, secrétaire général du syndicat des services de Belgique francophone, était, à cet égard, fructueuse : « Pour un euro favorable à l’emploi, il faudrait autoriser l’inflation afin de pouvoir mettre en œuvre une politique au service du plein emploi, a-t-il exposé samedi après-midi. Or, l’inflation est interdite dans notre pacte européen. Il faudrait aussi que les dettes publiques ne soient pas considérées comme un problème économique et national, mais comme un problème politique et européen. Il faudrait également des investissements massifs dans le social, l’éducation, la transition écologique. Il faudrait des mécanismes de transfert entre les pays… » Toutes choses inapplicables dans le système actuel. En même temps, a ajouté le syndicaliste, « aucune de ces conditions n’est impossible. Ce n’est pas plus compliqué à mettre en œuvre que la construction d’une monnaie unique, comme nous l’avons fait il y a 20 ans ».

La position de ces gauches alternatives européennes sur la monnaie unique se dessine finalement plus clairement dans la déclaration commune diffusée à l’issue du sommet. Les membres organisateurs de cette coalition du plan B rejoignent en effet ce qui était le principe directeur de Syriza juste avant son arrivée au pouvoir, en janvier 2015 : « Entre sauver l’euro et notre peuple, notre choix est fait : nous choisissons le peuple », écrivent-ils. Et ce qu’ils proposent entre les lignes n’est autre qu’une fin collective et organisée de la zone euro. « Nous proposons, en alternative au plan A, un plan B pour un “divorce à l’amiable” de l’euro ou un plan de sortie de l’euro pour un seul pays. Nous travaillons à un cadre de coopération monétaire issu des monnaies nationales et à une unité de comptabilité européenne commune. »

Panel très « Europe de l’Ouest » et « Europe du Sud »

L’idée de sortie de la zone euro pour un seul pays correspond en réalité à une demande venant des participants grecs. Elle n’est pas vraiment défendue au-delà : les autres délégations sont plutôt favorables au « divorce » collectif. L’économiste Jeanne Chevalier, secrétaire nationale à l’économie et au plan B du Parti de gauche, précise : « De notre côté, différents scénarios sont encore à l’étude. L’un des scénarios possibles, c’est la réintroduction de monnaies nationales sous le parapluie d’une monnaie commune qui servirait dans les échanges internationaux : c’est la solution proposée par Frédéric Lordon notamment. Il y en a d’autres, comme celle qui rejoint le système de l’étalon-or de Bretton Woods, avec l’idée d’une unité de compte internationale sur laquelle pourraient s’appuyer les monnaies européennes. » La question n’est semble-t-il pas tranchée à l’intérieur même du parti français.

Autre apport de ce quatrième sommet du plan B : l’échange d’expériences locales de résistance et de désobéissance face au rouleau compresseur des politiques décidées à Bruxelles. « Nous soutenons le droit des peuples à résister et à désobéir », peut-on lire dans la déclaration finale. Et c’est bien le message qu’ont tenté de faire passer les élus locaux venus témoigner dans la capitale italienne : il ne s’agit pas seulement d’élaborer un plan B et de provoquer le renversement du rapport des forces au niveau institutionnel ; il faut agir ici et maintenant, de concert avec les mouvements sociaux.

Dimanche matin, des élus de France, d’Espagne, d’Italie, de Suède sont venus témoigner d’expériences modestes mais décisives menées à leur échelon. Ainsi de Corinne Morel Darleux, élue du Parti de gauche au conseil régional de Rhône-Alpes-Auvergne, qui raconte la mobilisation anti-TAV (ligne ferroviaire Lyon-Turin) mais aussi la saisine de la procureure de la République face au lobby des moniteurs de ski, qui font pression pour obtenir le financement public de canons à neige : « On est en plein conflit d’intérêts ! », souligne-t-elle. De son côté, le maire de Naples Luis de Magistris a expliqué, au lendemain d’une violente manifestation d’extrême droite dans sa ville, combien sa municipalité s’active sur l’accueil des migrants, et ce sans aucune ressource financière : « Nous essayons de mettre en place un “néomunicipalisme”, c’est-à-dire de donner le pouvoir aux assemblées populaires, de rendre toute leur importance aux citoyens. Nous avons travaillé en lien avec les mouvements sociaux pour régénérer du patrimoine immobilier qui était abandonné. Nous avons développé les cantines sociales… Les citoyens participent aux décisions. S’il n’y a pas d’argent, il y a des gens ! »

Les tentatives de convergence sur ces stratégies de désobéissance locale et sur la déconstruction de l’euro apparaissent comme les principales avancées de ce sommet de Rome. Mais les débats auraient sans doute gagné à se positionner davantage dans un contexte post-Brexit, de même qu’à engager la clarification nécessaire face aux discours d’extrême droite anti-européens, particulièrement offensifs dans les campagnes électorales en cours aux Pays-Bas et en France. Ces questions sont en effet restées largement absentes des tables rondes. L’annulation, au dernier moment, de la venue de John McDonnell, bras droit de Jeremy Corbyn au sein du Labour (il est le chancelier de l’échiquier du cabinet fantôme du parti travailliste), y est sans doute pour quelque chose.

Entre deux débats, toutefois, les interlocuteurs répondent volontiers aux questions. « L’UE doit négocier un deal avec la Grande-Bretagne qui soit plus favorable aux droits des travailleurs et ne soit pas juste un traité commercial qui s’assoie sur l’État providence », estime Stefano Fassina. « Il n’y a pas de sortie unilatérale de l’UE vertueuse, assure de son côté Lorenzo Marsili, un Italien membre de Diem25, le parti réformateur européen fondé par le Grec Yanis Varoufakis. Le Brexit est une sortie organisée par l’establishment. Il faut cesser cette désintégration, cet émiettement de l’Union européenne. » Là encore, le constat et l’intention sont unanimes : il faut enrayer immédiatement la tendance vers une « Europe à plusieurs vitesses ».

Mais en l’absence d’interlocuteurs britanniques et de représentants d’Europe centrale, en particulier en provenance du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie), la question de l’Europe à plusieurs vitesses apparaît surtout comme un impensé de ce sommet de Rome. Comment, concrètement, stopper la tendance de ces pays – Hongrie en tête – à faire de l’intergouvernemental et à refuser les principes élémentaires de la solidarité européenne, comme l’accueil des réfugiés syriens ? Ces États membres, qui contestent opportunément l’idée d’une Europe à plusieurs vitesses actuellement discutée à Bruxelles, en sont en réalité les promoteurs. Le moins d’engagement possible, le moins de contraintes possible, le plus de libre marché : telle est la vision de l’UE au fond défendue par leurs gouvernements actuels.

Nous croiserons un seul auditeur hongrois au cours de ces deux jours. Andras Schiffer, ancien député de gauche qui a démissionné après six années d’activité parlementaire à Budapest, en est convaincu : une Europe à plusieurs vitesses serait catastrophique pour l’Europe centrale et orientale. « Quand Victor Orban monte au front contre ses partenaires européens pour soi-disant défendre les intérêts des Hongrois, il ne fait en réalité que nuire aux intérêts de son peuple et des citoyens de la région. » Pour cet homme qui dit avoir échoué à « construire une gauche en Hongrie », le principal problème aujourd’hui de l’Union européenne est le « brain drain ». « Causée par l’écart de niveau de vie entre l’Ouest et l’Est, cette immigration du travail, en vidant nos pays de ses forces vives, ne fait qu’aggraver cette différence. Si les meilleurs éléments partent, qui va créer de la valeur ajoutée dans notre région ? C’est selon moi un problème structurel plus important que le Brexit, qui n’est qu’un phénomène de surface. »

Dans le panel très « Europe de l’Ouest » et « Europe du Sud » des tables rondes de ce sommet du plan B, ce type d’analyse n’aura pas été développé. C’est dommage. Car une analyse de gauche de l’élargissement de 2004 et de ses conséquences manque toujours dans le débat sur l’avenir européen. Jean-Luc Mélenchon aura toutefois ce bon mot devant la presse française qui suit sa campagne présidentielle et l’accompagnait à Rome ce samedi : « On a réussi à venir en Italie à l’occasion de ce 60e anniversaire. C’est bien. Mais si on veut avancer sur les alternatives, il faut montrer qu’il y a des courants progressistes partout en Europe ! Ce serait bien qu’un prochain sommet du plan B se déroule en Hongrie. Ils sont rares les progressistes en Hongrie, mais il y en a ! » Les participants ont toutefois pris rendez-vous au Portugal pour octobre prochain, histoire de marquer un nouvel anniversaire dont il n’y a rien, disent-ils, à célébrer : les dix ans du traité de Lisbonne.

Photo de garde : AP
Amélie Poinssot, envoyée spéciale à Rome
Article tiré de Mediapart . le 12 mars 2017

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