Amiens ou l’agonie de la France industrielle

L’usine Whirlpool de la capitale picarde va mettre la clé sous la porte mi-2018. Quelque 290 salariés et 400 sous-traitants et intérimaires risquent de perdre leur emploi. Cette fermeture intervient après une dizaine d’autres dans l’agglomération et ses environs lors de ces quinze dernières années. Dans cette ville qui concentrait nombre d’entreprises emblématiques, l’emploi industriel s’effondre, comme partout en France. Reportage.

Dans une flaque de soleil, protégés du vent par l’abri à vélos à l’entrée de l’usine, ils fument une cigarette et acceptent de se raconter. Représentants syndicaux de l’usine Whirlpool à Amiens, ils voient passer depuis des semaines des journalistes, pas si nombreux, et les accueillent d’un sourire un peu bourru, un peu las. Depuis le début de l’année, ils racontent leur histoire. Fréquente en France et presque banale à Amiens. L’histoire d’une usine qui va fermer, comme l’ont fait une bonne dizaine d’autres depuis le début des années 2000 dans cette ville de la Somme, ancienne capitale régionale de la région Picardie, avalée par les Hauts-de-France.

Le 24 janvier, la direction du groupe Whirlpool a annoncé que les 286 salariés amiénois, qui fabriquent des sèche-linge haut de gamme pour le marché européen, perdront leur travail le 1er juin 2018, tout comme les quelque 300 intérimaires qui les accompagnent plus de la moitié de l’année, en fonction de l’activité. L’activité part à Lodz, en Pologne. Prima, le sous-traitant qui produit les pièces plastique des sèche-linge, installé dans la cour de l’usine et qui travaille à 100 % pour Whirlpool, risque fort de faire subir le même sort à ses 56 salariés et presque autant d’intérimaires. Une situation que tous craignaient ici, depuis que Whirlpool a racheté son concurrent, Indesit, il y a deux ans, avec des usines « doublons » dans tous les secteurs.

En ces jours de campagne électorale, une usine française qui va fermer ses portes alors que l’activité se porte bien et que le groupe propriétaire a réalisé près de 900 millions de dollars de bénéfices en 2016, cela aurait pu devenir un pôle d’attraction politico-médiatique, le lieu de rendez-vous de candidats en recherche de radicalité. Mais non. Tout juste le premier ministre, Bernard Cazeneuve, a-t-il effectué une visite express dans la région ce jeudi 16 mars, avec quelques centaines de millions d’euros dans sa besace et des invitations assez convenues à réindustrialiser le site, auxquelles personne sur place ne croit sérieusement.

« Des usines qui ferment à 300, 400 personnes comme la nôtre, on en trouve un peu partout en France, constate Pascal Lefebvre, secrétaire adjoint CFTC du comité d’entreprise. Il y a comme une chape de plomb, qui fait que les médias ne parlent pas de nous, ou pas beaucoup. » Olivier Fouquenelle, de la CFDT, est encore plus amer : « Il faut être franc, on n’intéresse pas grand monde. On fait partie d’une classe dont on ne s’est jamais occupé, personne n’a jamais rien fait pour nous. » Et pourtant, c’est un monument local qui va baisser le pavillon. Implantée sur le site depuis 1910, où elle produisait d’abord des machines agricoles, l’usine fabrique des produits électroménagers depuis 1958, sous les enseignes successives Laden, Philips, puis Whirlpool.

« Amiens a toujours été une usine importante pour la France et l’Europe », affirmait encore le PDG, Jeff Fettig, début 2015. Le groupe rappelait volontiers avoir investi sur place, ces cinq dernières années, 35 millions d’euros. Et les produits fabriqués sur place sont les plus chers et les meilleurs de la marque, les ouvriers œuvrant dans un pôle d’excellence reconnu par le groupe. Mais dans les faits, le site a déjà bien perdu de sa superbe, avec trois plans de départs depuis 2002, qui ont fait passer les effectifs de 1 300 à 286 salariés. « Il n’y a jamais eu de licenciements secs, on a toujours négocié, toujours, souligne Pascal Lefebvre. Ici, il y a la paix sociale, les gens ont envie de travailler, et travaillent dur. » Pour défendre leur usine, les salariés avaient accepté beaucoup depuis 2008 : passage des 32 aux 35 heures en perdant 14 jours de RTT, gel des salaires pendant sept ans (les salaires sont de 1 600 euros mensuels en moyenne).

« Des efforts, on en a fait, et on est prêts à en faire encore », lance le syndicaliste, qui énumère : « La flexibilité, on l’a. On peut travailler de zéro à 48 heures par semaine, les changements de programme peuvent être notifiés jusqu’à une semaine à l’avance, et il arrive qu’on décale nos RTT. Ici, il y a un savoir-faire, une bonne qualité. Et nous avons des cadences très élevées, il y a des intérimaires qui n’arrivent pas à s’y faire. » Que proposer de plus à l’employeur pour qu’il revienne sur sa décision ? Au fond, plus grand-chose. Jeudi 9 mars, les syndicats ont lancé avec la direction les négociations autour du plan de licenciements, en espérant arracher les meilleures conditions possibles à leur départ.

« On sait que c’est foutu » 

Chez les voisins de Prima, le son de cloche est le même. « On sait que c’est foutu, nous sommes dépendants à 100 % de Whirlpool. Même la maire nous l’a dit, il faut que les médias s’intéressent à nous, parce que personne ne nous connaît », explique Mohamed el-Mokretar, secrétaire du comité d’entreprise (FO) du sous-traitant, Prima. « C’est fichu, fichu. Sur les lignes ou autour, il y a des gens qui pleurent tous les jours. Des gens qui ont toujours travaillé ici, la moyenne d’âge chez nous est de 48 ans, témoigne François Gorlia, de la CGT Whirlpool. On craint un drame. Ici, c’est une famille, les gens se connaissent au moins depuis vingt ans, ils sont très attachés à l’usine. » Ils ont raison de l’être : le paysage autour d’eux n’est pas rose et la situation de l’emploi dans la ville et ses alentours loin d’être bonne.

« On est sinistrés sur Amiens, lâche Pascal Lefebvre. Quand on voit Goodyear, ça fout les jetons. » Goodyear. Le symbole est sur toutes les lèvres, dans toutes les têtes. L’usine de pneus, installée à quelques kilomètres de là, dans la zone industrielle d’Amiens-Nord, a fermé en 2014. Fin de partie pour les 1 140 salariés, qui se sont battus pied à pied, par tous les moyens, pendant des années, pour contester le plan social. En janvier, sept représentants syndicaux, dont l’emblématique leader CGT Mickaël Wamen, ont été condamnés en appel à de la prison avec sursis pour avoir, en 2014, retenu leurs dirigeants plusieurs heures dans l’usine. Goodyear, dont le bâtiment sera bientôt démoli.

« Sur les licenciés de Goodyear, seuls 117 ont retrouvé un CDI, tous à des salaires nettement inférieurs. Le reste, ce sont des CDD, de l’intérim, énumère aujourd’hui Mickaël Wamen. Il y a encore 800 chômeurs, dont moi, qui suis en formation longue pour essayer de retrouver un boulot dans une branche qui recrute. » L’ancien syndicaliste exhorte ses camarades de Whirlpool à se battre : « Ce n’est pas gai, ce n’est pas simple, mais la fermeture n’est pas une fatalité. » D’autant qu’il vaut mieux être réaliste, « la région, c’est la cata’… » « Il y a très peu de travail en Picardie, beaucoup de groupes ont déjà fermé ou délocalisé. C’est un drame humain, un drame social. »

En six ans, l’emploi industriel a chuté de 14 % à Amiens

Où que l’on regarde, le constat est unanime. Et corroboré par les chiffres officiels. Amiens et sa banlieue proche, qui regroupent environ 160 000 habitants, comptaient fin 2016 un taux de chômage de 11,9 %. Deux points au-dessus de la moyenne nationale. Une toute récente étude, réalisée en partenariat par l’Insee et l’agence d’urbanisme du Grand Amiénois, dresse un constat cruel de la période allant de début 2008 à fin 2014. En six ans, l’aire urbaine d’Amiens a perdu 4 200 emplois, soit une baisse de 3,3 %. C’est 4,5 fois pire que la moyenne nationale sur la même période (– 0,7 % pour la France métropolitaine). Et la tendance est bien plus grave lorsqu’on se concentre sur la seule industrie : 3 000 emplois en moins, une chute de 14 %. À l’échelle de toute la France, la chute de l’emploi industriel est de 20 %, mais depuis 2000.

Philippe Théveniaud est le président du syndicat CFTC dans la Somme, où il préside également la caisse d’allocations familiales. Et il est préoccupé : « La France a perdu un million d’emplois industriels en 15 ans, et l’hémorragie n’est pas terminée, craint-il. Tous ces emplois en moins, c’est moins de cotisations versées pour financer la Sécurité sociale, les retraites… C’est la mort programmée de notre modèle social. » Quant à la situation locale… « J’ai 56 ans, j’ai toujours vécu ici. Je suis un ancien ouvrier, je viens d’une famille d’ouvriers communistes, et ce que je vois, c’est la pauvreté, la précarité, gagner du terrain. Partout à Amiens et dans les alentours. »

Évidemment, tout n’est pas noir sur le territoire, il faut citer les succès, les foyers d’emploi qui perdurent, voire prospèrent. À Méaulte, près d’Albert, à une trentaine de kilomètres au nord-est d’Amiens, impossible de manquer Stelia Aerospace, anciennement Aerolia, filiale d’Airbus, qui fabrique les nez des avions, notamment celui de l’A350 tout neuf. 1 400 salariés dans une industrie de pointe, de très belles perspectives pour l’avenir, une réussite en somme.

À Amiens même, on trouve encore quelques grosses usines, qui tournent sans anicroche. Valeo, qui emploie un millier de personnes entre la recherche et développement et la production d’embrayages automobiles ; Procter & Gamble, 1 400 salariés pour fabriquer des produits sanitaires, mais qui vient tout de même de perdre une cinquantaine de postes. Et puis Dunlop, 800 salariés. L’usine sœur de Goodyear, située juste à côté, appartenant au même groupe, et qui avait accepté la nouvelle organisation du travail, en 4×8, stade ultime de la flexibilité, qui détruit les hommes ; mais qui a sauvé une partie de leurs emplois, puisque Dunlop est toujours là, contrairement à Goodyear, où les syndicats avaient refusé la signature. Une toute nouvelle zone commerciale devrait aussi drainer plus de 400 emplois à Amiens-Nord.

Whirlpool va fermer, Amazon débarque 

Mais le projet qui revient en boucle pour prouver que la ville attire encore, c’est celui de l’emblématique Amazon. L’entreprise de commerce en ligne va ouvrir l’automne prochain son cinquième entrepôt français à Boves, juste au sud de l’agglomération. Le géant d’Internet promet 500 CDI dans les trois ans à venir, plus des centaines d’embauches d’intérimaires pour les pics d’activité, principalement autour des fêtes de fin d’année. Le calendrier est symbolique : alors qu’une usine installée depuis des dizaines d’années se meurt, arrive l’entrepôt symbole du renouveau du commerce électronique.

Ironie suprême, il est prévu qu’Amazon centralise à Boves les produits de grande taille. « Autrement dit de l’électroménager, sourit amèrement Olivier Fouquenelle, de la CFDT. Après avoir fait 1 500 kilomètres pour ramener en France les sèche-linge produits en Pologne, ils vont les stocker et les distribuer depuis Amiens. » Autre tour de passe-passe du destin, l’ancien directeur de l’usine, amiénois et reconnu comme ayant toujours bataillé pour sauver son établissement, a démissionné quelques mois avant l’annonce de la fermeture… pour aller se former à devenir directeur de site chez Amazon. Rien ne dit qu’il s’installera aux commandes du nouvel entrepôt français, mais le raccourci est saisissant.

« Sur le plan de l’emploi industriel, la situation dans la Somme est la même que partout en France : c’est une baisse continue, les pertes d’emplois, directs mais aussi indirects, sont nombreuses, confirme Christophe Saguez, dirigeant départemental de la CGT. Au fond, la mairie a fait une croix sur l’industrie dans le bassin d’emploi. Les discours classiques sur la revitalisation et sur les plans de réindustrialisation restent de façade. » Une situation peut-être comparable au reste du pays, mais Amiens présente une particularité : un nombre impressionnant d’entreprises nationalement ou mondialement connues y étaient concentrées, sur un tout petit périmètre.

Il n’y a qu’à faire la liste des fermetures (et à étudier notre infographie ci-dessous) pour le comprendre. Au tout début de l’année, l’usine Bigard d’Ailly-sur-Somme, à 15 kilomètres au nord-ouest d’Amiens, a fermé ses portes. En 2015, l’usine de matelas Sapsa Bedding, anciennement Pirelli, a été liquidée à Saleux, une commune du sud de l’agglomération, mettant 140 personnes à la porte. « L’usine est à 300 mètres de chez moi, témoigne Mohamed el-Mokretar, de Prima. Mes voisins ont vécu ça avant moi et je me disais que cela ne m’arriverait jamais. Depuis, ils arrivent à trouver du travail en intérim, à droite à gauche, mais aucun n’a été réembauché. Ici, si on se casse la tête, on trouve encore de l’intérim dans l’industrie, mais plus de CDD ou de CDI. »

En un peu plus de quinze ans, une dizaine de fermetures d’usines

D’autres fermetures sont encore largement citées par tous ceux qui s’expriment sur ce sujet brûlant, peu importe si elles ont eu lieu il y a des années ou si elles n’employaient déjà plus grand monde. Non loin de Whirlpool, se dressent par exemple les bâtiments, classés aux Monuments historiques, de l’ancienne fabrique de velours Cosserat. Fondée au XVIIIe siècle, elle fut une référence nationale dans les années 1960 et a employé jusqu’à 600 personnes, avant de baisser le rideau en 2008. 

Idem pour Yoplait, tout proche, qui produisait jusqu’en 1999 mousses et desserts lactés. Et pour Magneti Marelli, une filiale de Fiat spécialisée dans les tableaux de bord automobiles, qui rassemblait près de 700 salariés. Seule une centaine d’entre eux ont été repris après l’arrêt de l’activité en 2001. Sur place, les deux entreprises qui ont pris la suite, Cyclam et Automotive, sont désormais elles aussi dans la tourmente.

Non loin de l’emblématique Goodyear, les ouvriers et les habitants n’oublient jamais de citer Honeywell qui, avant de fermer ses portes en 2001, produisait des instruments de mesure industriels et employait encore 170 personnes. Et Lee Cooper, fermé définitivement en 2010 après avoir délocalisé sa production de jeans en Tunisie dans les années 1980, était également situé dans le coin.

Bernard Arnault et le mythe Boussac-Saint Frères

Ces entreprises étaient toutes situées dans la zone industrielle nord. Un modèle historique du genre, fondé au milieu des années 1950, et qui a rapidement fait école un peu partout en France, avec ces concentrations d’ouvriers produisant des biens matériels conçus ailleurs. « Aujourd’hui, la zone industrielle est en partie en friche, constate Mickaël Wamen. À côté de la fermeture des grosses entreprises, dont on a pas mal parlé, il y a beaucoup de PME qui ont elles aussi disparu, libérant des terrains, restés inutilisés. » Selon une étude de l’agence d’urbanisme locale, la grande agglomération comptait en 2014 pas moins de 80 friches… Et la litanie des fermetures pourrait continuer, encore et encore, si l’on s’éloignait un peu de la ville : l’usine Flodor de Péronne, à quelque 60 kilomètres à l’est, a par exemple fermé en 2005.

Moins éloigné d’Amiens, et ô combien significatif, l’exemple de Sièges de France, la Manufacture française de sièges, selon son dernier avatar, revient lui aussi dans les conversations. Non seulement parce que sa liquidation en 2009 a signifié près de 400 licenciements à Berteaucourt-les-Dames, à moins de 30 kilomètres au nord-ouest d’Amiens en pleine vallée de la Nièvre, « soit un effondrement de l’emploi communal de 87 % », note sobrement l’étude de l’Insee. Mais surtout parce que, depuis 1983, l’entreprise était installée au lieu-dit Harondel, dans les anciens locaux d’une des usines du groupe Boussac-Saint Frères.

« Saint Frères », c’est un mythe, une légende ici. Et là encore, le symbole d’une industrie qui s’est effondrée. Le groupe textile, florissant depuis le début du XXe siècle, avait installé ses fabriques dans toute la vallée de la Nièvre, à Flixecourt, Harondel, Saint-Ouen. Racheté en 1978 par les frères Willot, surnommés « les frères Dalton » pour leur poigne de fer et leur habitude de mélanger les trésoreries de leurs diverses entreprises, il possédait les prestigieuses marques Dior Couture, Le Bon Marché, Ted Lapidus et Conforama. 

Mais dès le début des années 1980, la trésorerie ne suit plus et les Willot commencent à fermer les usines, avant de revendre le groupe en 1984 à Bernard Arnault. Le tout jeune financier est appuyé par le gouvernement socialiste de Laurent Fabius, qui l’aide à acheter, en échange de promesses de maintien de l’emploi. Promesses qu’il ne tient pas. En quelques courtes années, il ferme à tour de bras, fait passer le nombre d’employés d’environ 16 000 à 8 000, et garde dans son giron Dior, sur lequel il posera les bases de son empire du luxe, LVMH. Cette histoire vient d’être brillamment remise au jour par le journaliste François Ruffin, fondateur du journal contestataire amiénois Fakir, et auteur du film Merci Patron !, qui a dépassé les 500 000 entrées en salles et s’est vu décerner le César du meilleur documentaire 2016.

Présente dans le film, Catherine Thierry a vécu aux premières loges cet épisode, associé dans les esprits au début de la fin de l’emploi industriel dans la région. À 79 ans, elle est toujours militante de la CFDT, syndicat qu’elle a rejoint dès 1967, et assure encore une permanence par semaine de défenseur du salarié. Installée à Flixecourt depuis 1969, elle a travaillé chez Boussac-Saint Frères pendant vingt-cinq ans, embauchant « le 8 septembre 1971 ». Celle qui fut conseillère municipale sur une liste d’union de la gauche pendant deux mandats a été de toutes les grandes grèves et de tous les mouvements ouvriers du coin. Elle habite une petite impasse, où les modestes maisons ouvrières se serrent à l’ombre de la grande butte où trônait l’usine Saint Frères, et qui en porte encore le nom, visible à des centaines de mètres à la ronde.

Détail qui n’en est pas un, Catherine Thierry est aussi une religieuse, membre de l’ordre des Dominicaines des campagnes. Elle célèbre une messe chez elle le dimanche et tient à son sobriquet de « petite sœur rouge », attribué par l’auteur d’un tract vengeur dénonçant dans les années 1970 cette « gréviste acharnée ». Depuis, elle a toujours mis un point d’honneur à conduire une voiture rouge, parce qu’« il faut bien honorer le surnom ». « J’ai eu mon éducation ouvrière en me levant à 4 heures du matin, en gagnant 3 francs 6 sous, et en habitant au milieu des gens, en vivant ce qu’ils vivaient », raconte-t-elle.

« Quand j’ai démarré, on était plus de 4 000 ouvriers dans la vallée, à Flixecourt, à Harondel, à Saint-Ouen… Aujourd’hui, ces sites n’ont pas tous disparu, ils abritent bien souvent encore des ateliers. Mais ils doivent rassembler 300 emplois au maximum », évalue la syndicaliste. « On a été coupés en morceaux, revendus un grand nombre de fois à partir du premier dépôt de bilan de Saint Frères, en 1981. Mais c’est vraiment en 1984 que Bernard Arnault a mis en route le dépeçage », détaille-t-elle, colère toujours allumée dans les yeux.

« Il y a une effervescence autour de la mémoire ouvrière »

Elle raconte aussi combien l’ouverture de la zone industrielle au nord d’Amiens a apporté une bouffée d’air frais dans cette vallée où presque tout l’emploi était tenu par le groupe Saint Frères, également propriétaire des maisons de ses ouvriers, selon un modèle paternaliste qui a duré longtemps. Tout à coup, un travail plus diversifié, souvent mieux payé, était disponible pour qui arrivait à partager une voiture pour Amiens.

« Il y a des trajectoires familiales qui passent par Saint Frères, puis par Goodyear, par exemple. Parmi les licenciés de Goodyear, il y a des enfants d’ouvriers de Saint Frères », rappelle la sociologue Mélanie Roussel, enfant du pays qui a travaillé sur la désindustrialisation dans la vallée de la Nièvre depuis les années 1930. Cela explique en partie la place centrale qu’occupe toujours Boussac-Saint Frères dans la mémoire ouvrière locale. Mais cet imaginaire a aussi été réactivé, souligne la sociologue, par un autre documentaire retraçant ces parcours locaux, Mémoires d’oubliés, réalisé par Odile Delhaye en 1997 et que beaucoup ici ont vu. « Il y a une effervescence autour de cette mémoire, beaucoup de choses s’imbriquent autour du symbole Saint Frères, explique Mélanie Roussel. Il y a de l’économique, mais aussi du familial, du symbolique… »

La chercheuse souhaite néanmoins nuancer ces souvenirs : le début de la dégringolade de l’emploi chez Saint Frères ne remonte pas aux années 1980, loin de là. « En 1931, il y avait 10 000 salariés dans le groupe, dans 14 usines réparties dans la Somme, notamment autour d’Amiens. Les fermetures ont commencé dès 1932, et en quelques années, 3 000 salariés ont perdu leur poste. C’est l’apparition du chômage de masse. Et avec les améliorations de la mécanisation, on n’a jamais retrouvé ce niveau d’emploi, même au plus fort de l’activité, dans les années 1960. »

Le FN en embuscade

Aujourd’hui, Amiens n’est plus une ville industrielle. Elle est avant tout un vivier d’emplois pour le secteur des services, de la santé ou de l’administration. Selon les décomptes de l’Insee, 45 % des emplois de l’agglomération sont des emplois publics, de l’enseignement ou de l’action sociale ! Le plus gros employeur de la ville est l’hôpital, 6 000 salariés. Le gouvernement le sait bien, qui vient d’annoncer un plan de 40 millions d’euros de rénovation. Et la tendance ne fait que s’accroître : sur la période 2008-2014, on note une hausse de 4 % des emplois publics. Mais aussi et surtout une flambée de 24 % du nombre de salariés dans les services administratifs, une catégorie qui englobe les centres d’appels.

Faire d’Amiens la capitale des centres d’appels était le pari du centriste Gilles de Robien, ministre des gouvernements Raffarin et Villepin, et maire d’Amiens de 1989 à 2002, puis en 2007 et 2008. Pari gagné. « Ces centres représentent 3 000 à 4 000 emplois dans la ville, témoigne Philippe Théveniaud. J’avais des craintes sur la pérennité de ces emplois, mais heureusement, je me suis trompé, ils sont restés. » Et la tendance ne s’inverse pas : en 2014, 1 300 personnes de plus qu’en 2008 travaillaient dans ce secteur. En revanche, ils concernent avant tout des jeunes, « qui sont malheureusement régulièrement surdiplômés pour ces postes, ou bien des profils fragiles, comme des femmes reprenant le travail à 40 ou 50 ans ».

Cette ambiance d’étiolement progressif de ce qui faisait l’identité et la fierté d’une ville, ou au moins de ses classes populaires, est politiquement  explosive. Pourtant, comme ailleurs en France, le visiteur aura bien du mal à apercevoir des traces de la campagne électorale en cours. Pas d’affiches, peu de références aux candidats à l’élection présidentielle. Quant à ceux qui se disputent la place de député, occupée quasiment sans interruption de 1986 à 2011 par l’emblématique communiste Maxime Gremetz, ils sont à peine plus visibles. Le siège est aujourd’hui occupé par le socialiste Pascal Demarthe, suppléant de Pascale Boistard, secrétaire d’État aux personnes âgées. Cette dernière est candidate à sa propre succession, notamment en concurrence avec le journaliste François Ruffin, qui a rassemblé derrière lui toutes les autres forces de gauche, et avec un improbable candidat pour le FN : l’acteur Franck de Lapersonne.

Ruffin, qui a toujours affiché son souci des classes populaires et de la question sociale, a fait du symbole Whirlpool son cheval de bataille. « Il vient tracter plusieurs fois par mois », glisse-t-on à l’usine. Il appelle surtout au boycott des produits Whirlpool en France, comme il l’a par exemple exposé en recevant son César, le 25 février dernier. Sa sortie rageuse – « Cela fait trente ans que ça dure. Ce sont les ouvriers qui sont touchés et les ouvriers, on n’en a rien à foutre ! » et « François Hollande pourrait interdire les produits Whirlpool sur le territoire français, sortir de l’impuissance et se bouger le cul » – a été bien reçue par les principaux intéressés, qui rêvent tous de voir le boycott s’imposer. Mais dans un même élan, les membres de l’intersyndicale se défendent de soutenir l’un ou l’autre candidat : « Ici, on ne fait pas de politique. »

« Pour la dernière présidentielle, presque tous les candidats étaient venus voir les Whirlpool, ils s’étaient engagés à agir, en disant que les licenciements étaient anormaux pour un groupe engrangeant les bénéfices, rappelle Christophe Saguez, le patron de la CGT dans le département. Mais une fois qu’ils sont arrivés au pouvoir, il a fallu se rendre à l’évidence : c’était des promesses en l’air. » En octobre 2011, alors candidat à la primaire socialiste, François Hollande avait en effet rencontré les salariés sur le parking de l’entreprise. Même s’il était resté flou, il avait assuré que « l’État peut fixer des règles ».


« Marine, elle est belle »

« Le gouvernement sortant a une grosse responsabilité, insiste Saguez. Les salariés se sont sentis abandonnés, et cet abandon a un impact fort sur l’état d’esprit. À un moment donné, on ne croit plus aux promesses. Aujourd’hui, il y a de la colère et un manque d’espoir. » À l’autre bout de l’échiquier syndical, Philippe Théveniaud abonde. En 2002, il s’était enchaîné symboliquement à la préfecture, pour dénoncer le versement d’aides publiques à Whirlpool, qui s’apprêtait à délocaliser sa production de lave-linge en Pologne, déjà, et à supprimer 600 emplois. « Le sujet, c’est l’Union européenne, avance-t-il aujourd’hui. Dans cette Europe ultralibérale, qui n’est pas harmonisée socialement, nous n’avons aucune chance. Nos collègues allemands nous disent que si on n’accepte pas les conditions de la direction, eux, ils les prendront, les emplois ! »

Tous les observateurs rencontrés craignent une explosion de l’abstention et observent avec une grande inquiétude la montée, ininterrompue depuis 2012, du vote FN dans le département. Aux régionales de 2015, dans l’ensemble de la Somme, Marine Le Pen, tête de liste pour son parti dans la grande région, a obtenu 41 % des voix au premier tour, et plus de 43 % au second, avec des pointes à 52 % à Flixecourt ou 61 % à Saint-Ouen, anciens bastions communistes. « Je remarque qu’en salle de pause, on entend de plus en plus que Marine Le Pen a les bonnes idées, qu’elle va faire comme Donald Trump et qu’elle va empêcher les étrangers de prendre notre travail, indique Mohamed el-Mokretar, de Prima. Les gens n’ont plus honte de dire qu’ils vont voter FN, ils sont fiers. »

À Flixecourt, Catherine Thierry est bien obligée de constater la même chose. « Il y a une humanité ici, les gens sont plutôt bienveillants, par exemple avec les personnes handicapées hébergées dans un foyer dans la commune », souligne-t-elle. Mais les indices s’accumulent. C’est une voisine, originaire du Cameroun, qui se fait cambrioler et voit sa porte ornée d’un grand « SB », pour « sale black ». C’est un tout jeune enfant qui lâche devant une photo que « Marine, elle est belle ». Ou une vieille dame vivant de sa chiche retraite d’à peine 600 euros, qui déclare réfléchir au vote FN, alors qu’elle a toujours voté à gauche. Ou encore ce militant actif de la CGT, qui se déclare orgueilleusement  de gauche mais qui commet une belle bourde, en laissant sa carte d’électeur avec son bulletin de vote, pour le FN… « Ici, le ressort du vote FN est très simple, conclut la militante. Les immigrés, c’est ceux qui viennent piquer le boulot. La peur des étrangers, c’est la peur de perdre son travail. »

Don Israël et Donatien Huet
Article tiré de Mediapart . le 17 mars 2017

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