Mélenchon fait le plein et plaide pour sa VIe République

Plus de 100 000 « insoumis » ont défilé un brin anarchiquement de la place de la Bastille à celle de la République, à Paris, ce samedi. Au micro, Jean-Luc Mélenchon a détaillé les grands axes du changement de régime qu’il appelle de ses vœux, et les mesures d’urgence qu’il entend adopter en attendant que « l’assemblée constituante » prenne « le temps de faire son travail en écoutant le pays ».

Tous devant, et lui derrière. Vu de la place de la Bastille, le plumitif a pu un temps croire que la marche pour la VIe République organisée par « La France insoumise », le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, n’allait pas rencontrer le succès espéré par son tribun de héraut. Autour de la colonne du Génie de la Bastille, où il avait organisé et conclu la première édition de ce défilé de campagne présidentielle en 2012, les rangs étaient clairsemés, et parmi eux l’on croisait nombre de communistes faisant part de leurs difficultés à trouver leur place dans une campagne où l’on ne semble pas vouloir de leur soutien, ni de leur service d’ordre. En fond, la sono alterne le tube Hypocrites, remake façon PNL d’un discours de Mélenchon, et une vieille version de la Carmagnole.

Le « carré de tête » de la manifestation prend son temps pour démarrer, les séances photos s’éternisent parmi les VIP de l’insoumission mélenchonienne. Le psychanalyste Gérard Miller embrasse Clémentine Autain, Pierre Laurent se place au troisième rang en arborant un sourire en coin figé. L’ancienne présidente du parlement grec Zoï Konstantopoulou croise la conseillère régionale Corinne Morel-Darleux, Martine Billard salue ses camarades écolos comme le député Sergio Coronado ou Patrick Farbiaz, un très proche de Noël Mamère. L’actrice de télévision Sophie de La Rochefoucauld côtoie le syndicaliste Xavier Mathieu et l’ancien eurodéputé socialiste Liêm Hoang-Ngoc, aux côtés des proches de Mélenchon, qui l’accompagnent depuis 2012, ou depuis la création du PG, voire du PS. Mélenchon arrive au bras de la philosophe Chantal Mouffe (qui a longtemps inspiré et soutenu Podemos). Mais derrière ce beau monde, plus grand monde.

Par curiosité, on avance de quelques mètres devant cette tête de cortège, pour se poster au-delà des photographes professionnels et militants curieux. Dix mètres, 50 mètres, 500 mètres, un kilomètre. Le carré de tête est en fait devenu le carré de queue. Devant lui, on remonte une flânerie militante joyeuse mais désordonnée, chantonnant par-ci par là, mais sans sono, et marchant à une cadence élevée. Des « Résistance ! Résistance ! » épars et spontanés rythment régulièrement la déambulation. Certains ont bossé des chansons, détournant la Marseillaise : « Aux uuurnes citoyens ! Gagnooooons les élections ! » Le nombre de drapeaux français est impressionnant, pour un cortège de gauche.

Des militants revêtus de chasubles au portrait esquissé de Mélenchon vendent des livrets thématiques sur le programme, tandis que d’autres distribuent des pancartes aux slogans multiples. On y lit une multitude de promesses du projet « L’avenir en commun ». « Inéligibilité des corrompus » ; « Fin du contrôle au faciès » ; « IVG dans la constitution » ; « Non-cumul des mandats » ; « Droit de vote à 16 ans » ; « Protéger les biens communs ». Ou plus prosaïquement, « Du balai ! ».

Un étudiant niçois, Mathieu, réalise au niveau du Cirque d’hiver, non loin de l’arrivée du défilé place de la République, que Mélenchon vient juste de partir de Bastille. Autour de lui, aucun service d’ordre avec qui communiquer. Un vieux militant algérien aide à la décision. « Je ne suis pas français, mais si vous voulez mon avis, il faudrait vous mettre en ligne et vous arrêter », dit-il. Avec quelques copains du « groupe niçois » dont un a un mégaphone, Mathieu parvient à canaliser le flux anarchique devançant l’orateur de la journée.

Un peu partout dans le cortège, d’autres Mathieu ont sans doute goûté à cette auto-organisation à laquelle les appelle sans cesse Jean-Luc Mélenchon. La marche redevient alors plus classique et retrouve ses rituels. Des chants fusent et sont allègrement repris. « Si tu aimes Jean Jaurès, quitte le PS… Si tu aimes le Medef, reste au PS… ».

Tant bien que mal, le cortège ralentit. Mais Mélenchon arrivera quasiment en dernier place de la République. Près de 300 militants étaient mobilisés pour assurer le service d’ordre, mais sans être forcément des plus expérimentés. Un jeune membre du SO confie : « On a voulu sécuriser en priorité la place, et autour du candidat. » En même temps, aucun incident n’est à déplorer, et tout l’après-midi s’est passé sans encombre et même joyeusement.

Croisée peu avant sur la place de la République, Charlotte Girard sait qu’elle va parler devant une foule nombreuse. La responsable du programme de La France insoumise, et « madame loyal » des meetings de Mélenchon, sourit quand on s’amuse à imaginer le sentiment du candidat, lui qui aime tant les organisations bien tenues. « On a toujours voulu être submergé par une marée citoyenne », sourit-elle. Au micro, elle donnera le chiffre de 130 000 participants. La place est en effet entièrement remplie et déborde sur une grande partie des rues et boulevards adjacents. À l’annonce, un militant s’étonne : « C’est moins que la dernière fois, en 2012, ils avaient dit 150 000. » « Oui mais la dernière fois, ils avaient gonflé les chiffres », rétorque sa voisine, le laissant dubitatif.

Une fois parvenu à République, Jean-Luc Mélenchon s’enferme dans la tente qui lui sert de loge d’avant meeting. Le temps qu’il se prépare, une chorale insoumise fait entonner à l’assistance du Bernard Lavilliers, après la diffusion d’un message de soutien à Mélenchon. La chanteuse Nawel Dombrowsky reprend le Temps des cerises. Le comédien Sam Karmann communique son enthousiasme, l’écrivain Laurent Binet lit du Pablo Neruda et Gérard Miller chauffe l’ambiance en sonnant la charge contre le vote utile. Avant que Mélenchon ne s’élance, porté par cette « vague qui nous porte » et qu’il juge « inépuisable ».

« D’une monarchie présidentielle à une République sociale »

Comme en 2012, le discours de Mélenchon commencera par une adresse à la statue républicaine qui lui fait alors face. Le « Regardez-la, Marianne, qui porte fièrement le bonnet des affranchis » a remplacé le « Ô, génie de la Bastille ». L’hommage au jour anniversaire de la Commune de Paris est aussi ressorti. « Nous sommes la révolution citoyenne toujours recommencée et nous avons besoin de sentir notre force, car elle est le recours dont dispose la France en toutes circonstances », lâche « l’insoumis ». Après avoir rappelé que tous ici n’étaient « pas là pour un personnage, mais pour un programme », Mélenchon dit vouloir incarner « l’insurrection citoyenne contre la monarchie présidentielle », en proposant une « sortie de l’impasse » et une rupture avec « le dogme grossier selon lequel les marchés financiers seraient les seuls régulateurs légitimes de la civilisation ».

Pour convaincre un nombre d’électeurs permettant d’atteindre le second tour, Mélenchon articule sa promesse d’assemblée constituante avec celle d’un programme d’urgence. « Il faut mener les deux de front, dit Raquel Garrido, chargée de la VIe République chez les « insoumis ». Pour que la constituante se passe bien, il faut que le peuple vive mieux, ou que les médias soient indépendants. » « Ce ne sont pas deux processus parallèles, explique Manuel Bompard, le directeur de campagne. Pour que la constituante se passe bien, il faut créer les conditions de l’implication citoyenne, en montrant que nous sommes prêts à changer les choses. Pour que les gens s’intéressent et s’approprient ce passage d’une monarchie présidentielle à une République sociale. » 

Une heure de discours durant, Mélenchon va dire un peu de ce qu’il entend faire en attendant que « l’assemblée constituante » prenne « le temps de faire son travail en écoutant le pays ». Sans jamais nommer Marine Le Pen (ni tout autre adversaire, d’ailleurs), il dit aussi la nécessité de changer de République pour « ne pas laisser la monarchie présidentielle dans les mains d’apprentis sorciers ». À ses yeux, « écrire une constitution, c’est décrire le type de société dans laquelle on veut vivre ». Et cela passe selon lui par une contre-offensive sur les questions sociales et sur l’Union européenne, assortie d’une bonne dose de souverainisme patriotique.

Les lois Macron et El Khomri seront abrogées, car « la loi voulue par le peuple doit de nouveau être au sommet de la hiérarchie ». L’Union européenne et ses traités ? « Il faut que tout soit désobéi (sic) et rediscuté », dit-il, promettant que lui élu, les futures négociations et les traités seraient toujours soumis à référendum. Quant aux traités de libre-échange entre l’Europe et d’autres pays, il n’en signera « aucun avec qui que ce soit », et refusera de signer le Ceta (celui avec le Canada). Il refuse également tout net toute politique de défense européenne. « L’Europe de la défense, c’est l’Europe de la guerre, dit-il. Contre qui ? Avec qui ? Pourquoi faire ? Nous connaissons trop bien ces engrenages où plus personne ne contrôle plus rien. » Il se prononce aussi pour une sortie de l’Otan, et refuse de s’aligner « derrière les empires qui dominent le monde », préférant une « politique de non-alignés » et une France « indépendante politiquement et militairement ».

Pour Mélenchon, la nouvelle constitution française devrait avoir le souci de « maintenir en toutes circonstances une capacité d’intervention directe du peuple ». Il égrène ensuite quelques-unes des orientations qu’il entend donner à sa VIe… Référendum révocatoire « pour n’importe quel élu, du maire au président » ; laïcité intégrale et « abrogation de tous les régimes concordataires, en Alsace comme en Guyane », droit à l’avortement inscrit dans le texte fondamental. Règle verte (permettant la planification écologique). Il y a aussi « le droit au suicide assisté » (dont il avait déjà parlé en 2012 à la Bastille), mais cela il le proposera « et l’assemblée en disposera », dit-il. Puis il conclut en haranguant la foule. Quand celle-ci crie « Résistance ! », il lui propose de crier désormais « Dégager ! ».

Dans la foule, Pierre Laurent n’est qu’un « insoumis » comme les autres. Le secrétaire national du PCF se félicite que « la mobilisation réussie d’aujourd’hui remplisse l’objectif essentiel : envoyer un signal de rassemblement et intensifier les contacts directs sur le terrain, avec les citoyens ». Dans son entourage, on ne cache pas qu’« il y a encore du travail » avant que la dynamique prenne. Beaucoup racontent les retours locaux de « situations très tendues » entre militants communistes et membres de La France insoumise.

Les récits d’affichages d’« insoumis » recollant ceux du PCF (pourtant en faveur de Mélenchon), ou de communistes jugés indésirables lors de tractages sur les marchés, ne sont finalement qu’une illustration à la base du blocage sur la question des législatives, où La France insoumise comme le PCF ont désigné chacun leur candidat dans la quasi-totalité des 577 circonscriptions. Pour l’heure, la seule concession qu’accepte de faire La France insoumise vis-à-vis du PCF est celle d’une non-candidature concurrente dans quinze circonscriptions. En échange d’un geste réciproque de la part de Colonel-Fabien. Au pied de la tribune, un communiste répond à un jeune homme lui demandant « pourquoi Pierre Laurent n’est pas sur la tribune avec les autres ? ». « Parce qu’on n’est pas invité… Mais va leur dire, si tu trouves ça dommage », rit-il jaune.

Dans la soirée, le PCF a publié un communiqué pour rappeler sa contribution « décisive » à la campagne de Mélenchon, en l’espèce ses 416 parrainages d’élus PCF, sur 805 signatures au total. Ils y disent aussi leur intention de « porter cette candidature avec esprit de rassemblement » tout en continuant à « travailler à la construction d’une majorité de progrès avec toutes les forces de gauche engagées (…) dans la rupture avec l’austérité, la relance sociale, écologique et industrielle, la construction d’une nouvelle République ». « L’heure n’est pas à la guerre des gauches, assure Laurent. Il faut dialoguer et se mettre en mouvement, car on sent la très grande incertitude dans l’électorat. »

Pour l’entourage de Jean-Luc Mélenchon, l’optimisme bat son plein. Plus de mille volontaires ont participé à l’organisation de cette marche, mobilisant notamment deux cents cars dans toute la France pour un résultat réussi. « Le moment a été pensé comme décisif, pour agir comme une force propulsive vers la dernière ligne droite, estime Éric Coquerel, co-dirigeant du PG, mais il l’est encore plus quand on voit que la campagne ne démarre finalement que maintenant. » « La foule d’aujourd’hui, ça vaut mille sondages », s’enthousiasme Raquel Garrido. Pour le directeur de campagne Manuel Bompard, « la VIe République permet de donner un cadre général de convictions, alors qu’on entre dans le dernier mois, et que les discussions sur les programmes n’ont pas eu lieu et que tout le monde a envie de débat politique ». « Notre projet est notre force face à tous les autres, que le flou arrange, dit Coquerel. On a peut-être l’espoir de retrouver l’atmosphère de 2005 et du non au référendum. »

Photos AS
Stéphane Alliès
Article tiré de Mediapart . le 19 mars 2017

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