Le bilan du quinquennat sanctionné par l’indifférence

Mercredi, à l’issue d’un des derniers Conseils des ministres de la période Hollande, l’absence de questions par les journalistes sur les résultats du gouvernement était lourde de sens.

La pire des sanctions, c’est l’indifférence ; elle signe l’inexistence de l’objet vers lequel l’attention s’est portée. C’est cette punition que subit l’action gouvernementale depuis quelques mois. Personne n’attend les ministres à la sortie du Conseil, mercredi matin, leurs pas crissent solitaires sur le gravier de la cour d’Elysée. Durant les points presse, le porte-parole Stéphane Le Foll se languit, en proie à cet amour paradoxal qui finit par lier les attachés de presse et les journalistes.

Mercredi matin, lors d’un des derniers Conseils des ministres, l’indifférence a été brisée, non pas, hélas, par un soudain regain d’intérêt pour l’actualité du gouvernement, mais par les «affaires». Les révélations sur l’emploi des filles de Bruno Le Roux, ministre de l’Intérieur, sa démission, son remplacement par Matthias Fekl.

L’attente fait partie du rituel

A partir de 10 heures, les journalistes affluent à l’Elysée, longeant les murs de la cour selon le strict protocole de la cérémonie. Les photographes s’installent sur une structure de gradins, caméras et objectifs braqués sur la porte vitrée en haut des marches. Ce sont des hommes, pour la plupart. Les journalistes qui posent des questions, majoritairement des femmes, se serrent debout derrière un cordon. «J’ai connu le temps où l’on n’était pas parqué. On pouvait courir derrière les ministres pour les interroger. Maintenant, c’est selon leur bon vouloir de venir nous parler. Ce n’est pas du grand journalisme, de tendre un micro», remarque Elizabeth Pineau de l’agence Reuters, qui a suivi trois présidents : Chirac, Sarkozy et Hollande.

Nous attendons, l’attente fait partie du rituel. Dès qu’un nuage cache le soleil, le froid souffle dans la cour minérale. Les voitures noir et gris métallisé entrent lentement et se garent dans la cour, toutes identiques, à se demander comment les ministres repèrent les leurs.

Je ne reconnais pas le premier à sortir de l’Elysée, le secrétaire d’Etat aux relations avec le Parlement. Ce ne doit pas être le seul visage des gouvernements Hollande qui m’ait échappé. Il passe à côté de nous, accompagné par le silence. Les questions fusent en revanche vers les ministres suivants, Myriam El Khomri et Patrick Kanner : «Que pensez-vous des conditions de départ de Bruno Le Roux ? Etes-vous triste ?» Des sourires crispés en guise de réponse. Puis celui, radieux comme d’habitude, de Najat Vallaud-Belkacem. Les visages inexpressifs de Marisol Touraine et de Michel Sapin.

L’œuf et la poule

Et voici qu’en haut du perron apparaît Ségolène Royal, vêtue d’une veste légère qui mêle les couleurs de la République, bleu, rouge, blanc, et un peu de gris. Elle marque un arrêt, puis entame la descente théâtrale des escaliers. Elle se dirige droit vers nous ; elle va parler. Sans m’apercevoir, j’ai été gentiment repoussée à l’arrière par la petite foule, je vais manquer le clou du programme.

«La loi sur la transparence permet une décision rapide», se réjouit d’abord la ministre de l’Ecologie, avant de fustiger ces «élus qui n’appliquent pas à eux-mêmes les lois qu’ils ont votées», et qui doivent être sanctionnés. Elle reformule plusieurs fois la même phrase sur l’indispensable exemplarité en politique. Je réfléchis à ces «éléments de langage», qui appauvrissent à outrance le discours politique. Qui en est à l’origine ? Les politiques, qui veulent asséner un message ; les médias qui, en ne retenant systématiquement qu’une ou deux phases, ont poussé les politiques à simplifier leur discours ? L’éternelle question sur l’œuf et la poule qui vient m’agacer en pleine cour de l’Elysée.

Lorsqu’on lui demande si elle est pour un «futur désirable», le slogan de Benoît Hamon, Ségolène Royal rétorque qu’elle serait plus pour «désirs d’avenir», le nom de la plateforme qu’elle avait créée en 2006, à la veille d’une autre primaire. Et d’ajouter, petit sourire aux lèvres : «Vous voyez, les bonnes idées sont reprises.» Ses confidences sur son engagement dans la campagne s’arrêtent là. Elle doit d’abord «terminer son travail», elle ne veut pas «se disperser».

Renversement des rôles

En salle de presse, Stéphane Le Foll revient sur la démission de Le Roux : «La République exemplaire est celle qui n’accepte pas qu’il puisse y avoir des suspicions à l’égard de personnes qui exercent les plus hautes fonctions et briguent les plus hautes responsabilités.» Un clin d’œil à François Fillon, cramponné à sa candidature ? Le porte-parole entame ensuite le compte rendu à proprement parler : les enjeux européens dans le cadre des 60 ans du traité de Rome, le 25 mars, la semaine de l’industrie, la sécurité sanitaire… Il présente une brochure sur le bilan du quinquennat. Le CICE, le compte personnel d’activité, la réforme des retraites (révisant celle de Fillon), la transition énergétique, la baisse du déficit de la balance commerciale ou de la Sécu… Un recensement scrupuleux de mesures et de résultats.

Dans un jeu de renversement de rôles, le porte-parole interroge à son tour les journalistes : «Il y a des questions sur le bilan ?» Silence. La sanction de l’indifférence tombe. L’absence assourdissante du bilan de la campagne présidentielle, alors que deux des candidats ont été ministres du gouvernement, chagrine visiblement Le Foll. «Ne pas évoquer le bilan me pose problème. Comme si on n’avait pas travaillé pendant cinq ans.» Voilà où nous conduit l’indifférence : on commence à douter de la réalité de ce qui a été. Même si, Le Foll est convaincu, «l’état de la France est bien meilleur aujourd’hui qu’en 2012».

Photo AFP/Stéphane de Sakutin
Rouja Lazarova
Article tiré de Libération . le 22 mars 2017

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