Au delà du désastre – Penser et agir avec les démocrates syriens

Cent cinquante personnalités des arts et de la culture ont appelé à une rencontre publique à l’Institut du monde arabe mercredi 15 mars.
Nous reproduisons ci-dessous l’intervention de Jack Ralite, ancien ministre, maire honoraire d’Aubervilliers prononcée lors de cette soirée. A ses côtés, Dominique Blanc, sociétaire de la Comédie-Française et Darina Al-Joundi, comédienne (traduction de Rania Samara) ont lu un extrait des Portes du néant, de Samar Yazbek, journaliste et écrivaine syrienne. Marcel Bozonnet, metteur en scène et comédien, avec Agnès Sourdillon, Didier Sandre ont lu des poèmes et proses de Nouri Al-Jarrah, Ali Jazo, Yasser Khanjar, Aref Hamzé, Yamèn Hussein, écrivains syriens, puis Dominique Blanc des extraits de Paul Veyne, Palmyre, l’irremplaçable trésor (Albin Michel, Paris, 2015).
Au cours de la soirée, des témoignages d’Ahmad Al Ahmad, journaliste exerçant dans la province d’Idleb, fondateur du Syrian Press Center, d’Abdulrazzaq Razzoq, juriste, directeur exécutif du Conseil élu du gouvernorat d’Alep, de Younès Shasho, directeur exécutif de Brotherhood Organization for Development and Human Rights, ONG basée à Gaziantep (Turquie), œuvrant en Syrie dans le domaine éducatif, médical, humanitaire et de l’assistance juridique, de Fares Helou, comédien, metteur en scène, militant de la liberté d’expression et de la cause des détenus en Syrie. (Traductrice Hana Jaber), de Raphael Pitti, médecin urgentiste (UOSSM), de retour de Syrie se sont succédé.
Cécile Coudriou, vice-présidente d’Amnesty International France, a présenté le rapport d’Amnesty International sur l’extermination des détenus de la prison de Saidnaya. Olivier Py, directeur du festival d’Avignon a réalisé un court métrage avec des paroles sur la Syrie de lycéens du Grand Avignon. Jean-Pierre Filiu, professeur en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po Paris a répondu aux questions de l’assistance.
La conclusion a été musicale et assurée par Khaled Aljaramani (oud) et Mohanad Aljaramani (oud et percussions), co-fondateurs de l’ensemble franco-syrien Bab Assalam.
« Chacune, chacun d’entre vous, très chers amis syriens
Des mots renvoient sans cesse aux terribles et inhumaines exactions en Syrie. Ils nous prennent constamment le cœur et l’esprit : pourchassés, arrêtés, emprisonnés, blessés, torturés, défigurés, brûlés, gazés, violés, saignés, bombardés, exécutés, affamés, découpés, expulsés, réfugiés, spoliés, éloignés, séparés, abandonnés.
Ces mots dévoilent l’horrible, avec ses cruautés et férocités qui constituent le plus grand meurtre de masse depuis le début du 21ème siècle. Le quartier populaire d’Alep et son histoire millénaire, en est le tragique symbole. Le dictateur Bachar Al-Assad et ses protecteurs en sont les auteurs.
Oui, il y a des mots abominables ; il y a aussi des chiffres insoutenables.
300 000 civils tués, mais souvent est évoqué le nombre de 500 000.
200 000 prisonniers dont 13 000 odieusement supprimés à la prison de Saidnaya.
2 000 000 de blessés.
4,7 millions de syriens en exil à l’étranger. On connaît en général leurs mauvaises conditions d’accueil. Ils sont en état de perte.
7,6 millions de déplacés en Syrie dans le dénuement le plus complet.
Ajoutons les habitations, des villes et des villages détruits et les trésors de l’histoire maculés ou explosés comme à Palmyre.
Cette arithmétique de la douleur frappe particulièrement les enfants, ce qui devrait provoquer dans la durée des retentissements de conscience.
Un mécanisme de la disparition a été engagé, indiquant selon l’expression de Mahmoud Darwich qu’ «un pays pouvait être dépourvu de pays»
Le peuple syrien est en errance face au carnage et à la servilité. Mais il a un courage exceptionnel. «Il est le grain de sable que les plus lourds engins écrasant tout sur leur passage ne réussissent pas à briser» dirait Jean-Pierre Vernant.
Face à ces moments parmi les plus déshonorants de l’histoire qui connaît une étape de déshumanisation, nous devons développer impérativement notre solidarité active. Nous avons déjà fait à l’initiative de l’appel d’Avignon qui organise cette soirée : dès 2011 le premier appel d’Avignon et une soirée bondée au théâtre de l’Odéon ; en 2012 un train pour la liberté du peuple syrien conduisant 400 personnes de Paris à Strasbourg où eut lieu un débat au TNS, tandis qu’une délégation était reçue par la vice-présidence de l’Assemblée Européenne. Ces actions, toutes réussies, n’ont pas été les seules. Une véritable histoire de la solidarité avec le soulèvement populaire en Syrie s’est développée. Les Syriens exilés en France ont créé des évènements de colère chaque semaine place du Châtelet et place de la Fontaine des Innocents. L’association Souria Houria multiplie les actions. Le photographe syrien Mohamad Al Roumi organise une caravane qui a déjà visité 80 villes et villages de France et est allé 8 fois dans divers pays d’Europe. Une activité éditoriale franco-syrienne se développe, comme par exemple «Le miroir de Damas – Syrie, notre histoire» de Jean-Pierre Filiu, «Les Portes du néant» de l’exilée Samar Yazbek, le travail de Farouk Mardam Bey, etc. Nous sommes des «surveillants incommodes» résolus à l’action.
Pourtant la politique cannibale de Bachar Al-Assad dure toujours, exigeant de nous des actions véhémentes, Shelley dirait «un torrent furieux». Nous devons construire une vraie mêlée d’espérance, apte à faire vaciller et chuter cette forteresse du crime perpétré par Bachar Al-Assad, Daech et d’autres groupes djihadistes.
L’Europe marque bien trop de réserve, voire de lâcheté. Quant aux institutions créées à la fin de la deuxième guerre mondiale : l’ONU,  la 4e Convention de Genève et la Cour Pénale Internationale, pour intervenir face aux drames éventuels, elles sont surtout défaillantes… statutairement. Elles délibèrent, quand elles le font, mais il leur manque à toutes les trois un mécanisme judiciaire d’application obligatoire. Il y a donc des droits qui, de droit, n’ont pas de droit, ce qui facilite des raisons d’Etat non dites qui conduisent ces organismes conquis de haute lutte à des discussions trop souvent sans portée. Il faut le savoir, la justice internationale est facultative.
Ainsi est née une IMPUNITÉ, une CORRUPTION des assassins. Ils sont devenus INTOUCHABLES. C’est sur ce point que nous devons intervenir. Einstein disait «le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire»
Ainsi les institutions résultant des combats pour la liberté lui tournent le dos  et handicapent gravement et injustement la Syrie, qui, par ailleurs, n’a que faire des négociations actuelles de Genève qui servent d’alibi.
Il n’y a pas d’autre moyen que de s’engager chacun et tous, tous et chacun, contre ce monde aux issues fermées, qui connaît selon Bernard Noël, la Sensure et la castration mentale. Osons le courage de la pensée pour assurer à la Syrie son droit à l’existence. Les démocrates syriens qui se sont levés pacifiquement en 2011 pour la liberté doivent être soutenus humanitairement et politiquement contre le tyrannique Bachar Al-Assad, Daech et les autres organisations djihadistes, tous des barbares.
Je conclurai avec Péguy : «Je n’aime pas les gens qui réclament la victoire et qui ne font rien pour l’obtenir, je les trouve impolis». Je salue la politesse de notre assemblée et vous souhaite d’avoir des excès de courtoisie.
« Les Syriens méritent de vivre en démocratie libres et égaux » déclarent les 152 artistes et personnalités de toutes disciplines, esthétiques et sensibilités qui ont appelé à cette réunion exigeante de la dignité humaine. »
Jack Ralite
Article tiré de l’Humanité . le 25 mars 2017
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