Hamon expose ses «regrets», pendant que Mélenchon «marche son chemin»

Après le ralliement de Manuel Valls à Emmanuel Macron, le candidat du PS a lancé un nouvel appel à l’unité à Jean-Luc Mélenchon. Une demande aussitôt rejetée, tant l’évidence de la position « centrale » du socialiste est fragilisée.

Lille (Nord), envoyée spéciale.–  Benoît Hamon regrette. Il regrette beaucoup, et souvent. Pris en tenailles entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, le candidat socialiste est constamment contraint d’adapter sa stratégie au jour le jour, au risque d’être toujours plus illisible.

La journée de mercredi en a été un exemple frappant. L’équipe du candidat avait anticipé le ralliement de Manuel Valls à Emmanuel Macron, au point de l’évoquer sur le plateau du 20 heures dimanche soir. Mais jusqu’au bout, les socialistes ont cru pouvoir éviter ce nouvel épisode. Non pas qu’ils tiennent à l’ancien premier ministre – les désaccords politiques sont profonds –, mais parce qu’ils savent que la chronique des trahisons, à trois semaines du premier tour, empêchent leur candidat de parler de son propre programme. « Moi je préfère qu’on retienne de la semaine le soutien du SPD à Hamon que le choix de Valls », glisse le député Christian Paul.

Mercredi matin, Valls confirme son soutien à son ancien ministre de l’économie. Les réactions sont très vives au PS. Les insultes pleuvent. « Il est fou », entend-on au QG du candidat. « Il n’est plus socialiste », explique la direction de campagne. En coulisses, les esprits s’échauffent : en cause, un tweet d’Alexis Corbière, porte-parole de Jean-Luc Mélenchon, qui promet une déclaration du candidat lors de son meeting du Havre. Chez Hamon, on anticipe un appel aux électeurs socialistes à rejoindre la campagne de la France insoumise.

Alors c’est le député de Trappes qui va tenter d’anticiper : il convoque la presse pour une déclaration de quatre minutes au QG de campagne, juste avant de filer dans le Nord où l’attend Martine Aubry. « Ce matin, ce qui à mes yeux est le plus grave pour notre pays mais aussi pour la politique au sens noble du terme, c’est que la démocratie a pris un grand coup de plus », commence Hamon.

Il ajoute : « Il n’y a donc plus à mes yeux ni excuse ni prétexte, les inspirateurs, les porte-parole et les théoriciens des décisions qui ont fait tant de mal à la gauche, sur la déchéance de nationalité ou la loi Travail, ont trouvé ou trouvent refuge désormais chez Emmanuel Macron. (…) La gauche, pour gagner, doit se rassembler et j’appelle à ce qu’elle le fasse maintenant. J’ai déjà réuni autour de moi de grandes familles de la gauche et des écologistes, j’appelle désormais tous les électeurs, ceux qui sont engagés dans la lutte contre les injustices. J’appelle les sociaux-démocrates intimement attachés au progrès social et à la démocratie, mais aussi le Parti communiste, les communistes et Pierre Laurent, les Insoumis et Jean-Luc Mélenchon à réunir leurs forces aux miennes. »

Le pari est le suivant : Mélenchon, en tête dans les sondages et, surtout, porté par une dynamique indéniable sur le terrain, avait demandé des « têtes » après la victoire de Hamon à la primaire en pariant sur les contradictions internes au PS. Avec le départ de Valls et de Le Drian, l’équipe Hamon pense pouvoir mettre de nouveau la pression sur la France insoumise et montrer que Mélenchon est le facteur de désunion, après avoir échoué à « siphonner son électorat » comme elle en avait rêvé. « Donnez-moi des têtes, ce n’était pas notre façon de faire de la politique, explique le codirecteur de campagne Mathieu Hanotin. Mais la condition posée par Mélenchon s’est en quelque sorte autoremplie. »

Mais tout cela semble à contretemps. Toute la journée, l’équipe de campagne est interrogée par des journalistes dubitatifs. « Entre Mélenchon et Hamon, c’est Hamon qui peut être au second tour. Il ne faut pas avoir fait des études de politologie très poussées pour dire ça », explique le codirecteur de campagne Jean-Marc Germain, devant une usine de wagons que visite le candidat socialiste à Douai. « Si Benoît Hamon se range derrière Jean-Luc Mélenchon, croyez-vous que Cazeneuve va suivre ? », interroge le député des Hauts-de-Seine, persuadé que le PS est toujours « central » et qu’il est le seul à pouvoir incarner la « gauche de gouvernement, de la gauche modérée à la gauche radicale ». La preuve, selon lui : Hamon est déjà soutenu par EELV et par le PRG (Radicaux de gauche).

En attendant, l’appel de Hamon n’est repris que par les communistes de Pierre Laurent, qui rêve d’un tel rassemblement depuis des mois. « Engagé dans la campagne de Jean-Luc Mélenchon, je demande une rencontre dans les tout prochains jours entre Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon, Yannick Jadot et moi-même pour créer les conditions de la victoire », écrit le patron du PCF dans une déclaration. Mais la proposition est aussitôt critiquée par le PRG, que l’équipe du PS prenait plus tôt en exemple : « Les nouvelles tractations lancées par Benoît Hamon et le Parti communiste en vue d’une candidature commune avec Jean-Luc Mélenchon trahissent l’esprit de la primaire de la gauche. »

Surtout, depuis Le Havre où il tient meeting, Jean-Luc Mélenchon ferme poliment mais fermement la porte. « J’ai marché avec vous mon chemin, sans céder, jamais. Je ne négocierai rien avec personne », lance le candidat (une référence à son discours du congrès PS de Brest en 1997, où il rendait hommage à Mitterrand), tout en souhaitant « la bienvenue à ceux qui veulent rejoindre les rangs ». De Hamon, il parle comme d’un « malheureux candidat ». « Je ne suis pas en compétition avec Hamon, mon étape c’est de rattraper Fillon », explique Mélenchon, devant 5 000 personnes selon son équipe. Il y a deux semaines, dans la même salle, le socialiste avait fait un four avec seulement 1 500 personnes.

Jeudi matin, Alexis Corbière, son porte-parole, a lui aussi été expéditif : « Est-ce que c’est crédible que Benoît Hamon a une position centrale aujourd’hui ? Non. Je ne vais pas polémiquer pendant des heures. (…) Il ne voit pas ce monde nouveau qui se lève, les salles pleines de Jean-Luc Mélenchon, la dynamique qui est la nôtre, c’est là que ça se passe… »

« Maintenant, il faut tout lâcher » 

De fait, l’équipe Hamon le voit bien : une partie de leur électorat est tentée par Macron pour éviter un second tour, à ses yeux cauchemardesque, entre François Fillon et Marine Le Pen, et une autre partie est tentée par Mélenchon, qui remplit les salles, a crevé l’écran au débat de TF1 et déroule son projet bouclé dans les grandes lignes depuis des mois. Mercredi, la comparaison était une nouvelle fois cruelle : si les deux salles, au Havre pour Mélenchon et à Lille pour Hamon, étaient toutes les deux très pleines, avec à chaque fois 5 000 personnes annoncées, le live du candidat de la France insoumise était dix fois plus suivi que celui du socialiste à 21 heures (dont la retransmission était toutefois télévisée sur une chaîne d’info)…

La salle lilloise, dans une ambiance surchauffée par le MJS, semblait pourtant très enthousiaste. Les discours de Martine Aubry et de Benoît Hamon, délivrés du poids vallsiste, ont été très applaudis. Sur le terrain, les militants jurent que les retours sont bien meilleurs que lors des élections intermédiaires et que le candidat est apprécié (lire le reportage à Roubaix d’Amélie Poinssot). « Il y a un vrai contraste », glisse Stéphane Troussel, le président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, venu à Lille. « Jamais je n’ai vécu une campagne pareille, jure-t-il. Avec un tel niveau d’écœurement pour une campagne polluée par les affaires et par l’argent, et un tel niveau d’indécision. Tout est encore possible. Mais dans cette ambiance délétère, maintenant, il faut tout lâcher ».

Au palais des sports Saint-Sauveur, c’est la maire de Lille qui s’est d’abord chargée de taper sur l’ancien premier ministre, pour sa première apparition en meeting depuis son opération du dos. « Macron, Valls, certains sont surpris, pas moi. Qui se rassemble s’assemble, quand la parole donnée ne compte pas, quand on préfère les carrières personnelles, garder le pouvoir plutôt que les valeurs. » Puis : « Être socialiste, ce n’est pas comme le font tous ceux-là : soutenir François Hollande en 2012, qui disait “j’aime les gens et pas l’argent” ; et, en 2017, soutenir le candidat qui aime l’argent et pas les gens. »

Dans un discours d’une demi-heure tenu en présence de l’écologiste Cécile Duflot, Martine Aubry a fait constamment appel aux « valeurs » de la gauche. « Quand on est socialiste, on ne défend pas la suppression de l’ISF, on ne pressure pas les chômeurs. Être socialiste, ce n’est pas baisser les retraites des plus précaires », a-t-elle par exemple rappelé, après avoir rendu hommage à Henri Emmanuelli.

Hamon, qui lui a dédié le meeting, a lui aussi évoqué longuement la « glorieuse histoire » du Parti socialiste, à commencer par celle de Pierre Mauroy. « Vive 1981, vive François Mitterrand, vive Pierre Mauroy, vive Robert Badinter, vive le gouvernement d’union de la gauche, vive cette histoire glorieuse ! », a lancé le candidat, après avoir éreinté la petite phrase de Macron sur 1934 et 1981.

Il a surtout dénoncé le programme du Front national dans la capitale des Hauts-de-France, où Marine Le Pen était arrivée en tête du premier tour des régionales. Et pour une fois dans la bouche d’un socialiste, le candidat a évité le registre trop moralisateur de la « gauche morale », en décryptant (même trop longuement parfois) les « impostures » du FN, « démocratique, historique et sociale ». Un parti qu’il a qualifié de « mafia » défendant ses propres intérêts et non ceux des électeurs.

Mais finalement, comme si cela semblait être son destin dans cette présidentielle, Benoît Hamon en est revenu à « regretter ». Ceux partis vers Macron : « Face à Le Pen, nous nous devons de nous rassembler. Je me suis exprimé pour regretter qu’une partie de ma famille politique ait fait le choix de nous quitter. » Et ceux qui persistent dans la France insoumise : « Il me revient de vous dire que si je respecte toutes les candidatures, la mienne est la mieux placée pour incarner cette centralité [de la gauche – ndlr]. Je regrette que Jean-Luc, une fois de plus, un certain caractère l’empêche d’être plus utile à la gauche. Pas simplement d’être utile à un autre candidat mais au peuple français, à la gauche tout entière. Puisque c’est à nouveau impossible, je le regrette profondément. » À ce rythme-là, Benoît Hamon n’en a pas fini de « regretter ».

Lenaïg Bredoux
Article tiré de Mediapart . le 30 mars 2017

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s