Démographie – La jeunesse africaine, un risque ou un potentiel?

La démographie africaine se trouve désormais au cœur de tous les sommets sur l’émergence du continent. Un forum régional des Nations unies a réuni à Dakar du 24 au 31 mars les directeurs régionaux de toutes les agences des Nations unies en Afrique, ainsi que les responsables de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), de l’Union africaine (UA) et de la Banque africaine de développement (BAD). L’objectif : faire advenir le « dividende » démographique et sonner l’alarme auprès des décideurs politiques.

Tous les indicateurs sont au rouge et alertent sur une situation d’urgence, si l’Afrique veut saisir la chance de bénéficier de son « dividende » démographique : en d’autres termes, une augmentation de la croissance économique poussée par l’arrivée de nouveaux actifs sur le marché du travail et la réduction simultanée du nombre de personnes à leur charge, enfants et personnes âgées, en raison de la baisse des taux de natalité comme de mortalité.

Les chiffres éloquents font plutôt froid dans le dos pour l’instant. La population africaine, en effet, va passer de 1 à 1,6 milliard de personnes entre 2010 et 2030, pour atteindre 19% de la population mondiale à cet horizon. En Afrique de l’Ouest comme en Afrique centrale, les moins de 25 ans représentent déjà 64% de la population, une classe d’âge frappée par un chômage moyen de 60%. Le fait est bien connu : ces jeunes se heurtent à des problèmes d’accès à l’éducation, l’emploi et les soins de santé, ce qui pousse certains à émigrer voire à se radicaliser.

Un coup de loupe sur la région du bassin du Lac Tchad donne une idée encore plus précise des enjeux. En 2017, la population des quatre pays qui bordent ce grand lac – par ailleurs en voie d’assèchement à cause du réchauffement climatique – est estimée à 246 millions de personnes par les Nations unies (à 75% Nigérians, 10% Camerounais, 8% Nigériens et 6% Tchadiens). Dans cette région, le taux de fertilité reste le plus élevé d’Afrique avec 5,5 enfants par femme. En 25 ans, le temps d’une seule génération, cette population va donc doubler.

Les jeunes filles, priorité absolue

Or, le problème de la jeunesse se pose déjà de façon brûlante, avec 7 personnes sur 10 âgées de moins de 25 ans, dont le taux de dépendance à l’égard d’adultes actifs s’élève à 80 % – faute de perspectives d’emploi. Pour le démographe sénégalais Mabingue Ngom, directeur régional du Fonds des Nations unies pour la population (Fnuap) en Afrique de l’Ouest et du Centre, cette « jeunesse peut se traduire par une grande prospérité économique, mais seulement si les investissements adéquats sont faits pour qu’elle développe son potentiel ».

Et de répéter cet avertissement : « Tant que les jeunes dépassent largement en nombre les adultes actifs, les familles comme les gouvernements n’auront pas les ressources à investir pour chaque enfant. »

Que faire ? Selon les experts, la priorité absolue doit se porter sur les jeunes filles, pour faire en sorte qu’elles planifient leurs grossesses. Là encore, le problème se pose en termes mathématiques : 40% d’entre elles ne sont pas scolarisées au sud du Sahara. « Sans action sur ce point, les efforts de lutte contre la pauvreté et de croissance économique seront ralentis, et les pays vont manquer une grande source de capital humain pour leur développement durable au XXIe siècle », insiste Mabingué Ngom.

La jeunesse dans l’agenda de l’Union africaine

Une feuille de route de l’Union africaine a été esquissée en janvier dernier à Addis-Abeba, pour créer les synergies nécessaires autour de l’investissement dans la jeunesse africaine. Des partenariats sont noués à tous les niveaux, entre les agences des Nations unies, les bailleurs de fonds, les gouvernements et le secteur privé, pour faire avancer la cause des jeunes Africains.

Pour aller vers un impact concret, le bureau régional africain du FNUAP s’est mis à pied d’œuvre avec le Centre de recherche en économie et finances appliquées de Thiès (Crefat), afin de modéliser le dividende démographique et de partager les études de ses six observatoires démographiques dans les pays du Sahel (Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) avec les ministères de la Planification, des Finances et de la Santé des pays concernés. Plus de 146 experts, originaires de 16 pays, ont été formés pour mieux identifier les obstacles à la réalisation du dividende démographique dans chaque pays, formuler des recommandations qui serviront à faire pression sur les décideurs politiques, en faveur des meilleures politiques publiques à adopter.

Cet effort peut paraître encore dérisoire à l’échelle des enjeux posés par la jeunesse africaine, mais il a le mérite de représenter un début d’action concrète. La prise de conscience globale sur l’enjeu de la démographie africaine va-t-elle dépasser le cercle des bailleurs de fonds, très inquiets ? A Dakar, la vice-secrétaire générale des Nations unies, Amina Mohammed, a encore poussé à un effort massif de mobilisation transversale en Afrique. « Il est clair que l’autonomisation de la jeunesse africaine est vitale pour libérer tout le potentiel du continent, pour réaliser sa transformation économique structurelle et le sortir du piège de la faible croissance, du chômage élevé, de la pauvreté et des risques de conflits ». La prochaine étape : que cette inquiétude globale sur la démographie africaine se traduise par un bon sens et une volonté politique claire sur le continent, avec des gouvernements qui investiraient massivement dans l’éducation, du Sénégal à l’Afrique du Sud.

Photo de garde : TRF – Kieran Guilbert
Sabine Cessou
Article tiré de RFI  le 31 mars 2017

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