Le grand débrief du grand débat !

Cette fois ils étaient onze. Temps forts, moments faibles, punchlines, «Libération» dresse le bilan de la première confrontation cathodique mettant aux prises l’ensemble des candidats de la présidentielle.

Marine Le Pen, la radicale recentrée

Incarnation de la radicalité lors du débat à cinq, Marine Le Pen s’est trouvée recentrée mardi par la présence de plusieurs «petits candidats», eux-mêmes très offensifs sur le fond ou sur la forme. Ainsi de l’ultra-souverainiste François Asselineau, soit que celui-ci abonde dans le sens de la frontiste, soit qu’il pousse plus loin encore que celle-ci les promesses de rupture vis-à-vis de l’Union européenne. «Monsieur Asselineau, vous proposez une sortie brutale de l’UE, a donc pu lancer Marine Le Pen. Moi, je veux que les Français décident à l’issue de négociations, quels qu’en soient les résultats. Je veux un référendum, cela fait une différence entre nous».

Mais la frontiste n’a pas évité quelque temps faibles, se laissant parfois aller à une visible agressivité ou peinant à trouver la bonne réplique face à ses adversaires. «La politique économique de Madame Le Pen s’effondrera à la minute où les Français se seront prononcés sur le maintien de la monnaie européenne», a notamment jugé François Fillon. Avant que Philippe Poutou n’attaque la frontiste sur les affaires qui polluent sa campagne : «Vous avez l’immunité parlementaire. Nous n’avons pas l’immunité ouvrière». En fin d’émission, c’est Jean-Luc Mélenchon qui malmenait Marine Le Pen alors que celle-ci s’évertuait étrangement à évoquer, au chapitre des institutions de l’État, l’installation de crèches dans les halls des mairies.

Emmanuel Macron, le favori en retrait

C’est quand il a ferraillé avec Marine Le Pen qu’Emmanuel Macron a connu ses temps forts. Et c’est sur l’Europe que la joute fut cinglante. A la candidate du FN, qui surjoue la complicité avec Asselineau, favorable comme elle à une sortie de l’Union européenne, Macron rétorque: «Ce que vous proposez, avec la sortie de l’euro, c’est la baisse du pouvoir d’achat, les destructions d’emploi et la guerre économique ! Vous proposez le nationalisme, et le nationalisme c’est la guerre !» Levant les yeux au ciel, Le Pen le coupe : «On ne se présente pas comme moderne quand on ressort des vieilles badernes !» Macron l’interrompt à son tour : «Vous propagez les mensonges qu’on entend depuis 40 ans, qu’on entendait déjà dans la bouche de votre père !»

Le débat sur la moralisation de la vie publique et politique est pour Macron l’occasion de se payer dans le même temps la candidate du FN et celui de LR : «Je pense qu’il ne faut parler ni de «trêve», ni de «persécution» quand la justice fait son travail, cingle-t-il. La démocratie de notre pays ne s’en portera que mieux», attaque Macron en référence à l’attitude victimaire de Fillon ou Le Pen.

Pris pour cible à plusieurs reprises par Nicolas Dupont Aignan (sur ses anciennes fonctions ministérielles, sur les travailleurs détachés, sur Alstom), Jacques Cheminade (sur son absence de combativité vis-à-vis des marchés financiers), Macron laisse couler, un peu trop soucieux d’économiser son temps de parole. A si peu considérer les petits candidats, il ne voit pas venir la flèche de François Asselineau : «M. Macron, vous êtes toujours d’accord avec tout le monde !» balance l’europhobe complotiste sous les rires de la salle.

François Fillon, l’assiégé exaspéré

Réduit au silence pendant plus de 90% du temps de cette soirée – c’était le lot de tous les participants, François Fillon a été la cible de très nombreuses attaques. D’abord de Nicolas Dupont-Aignan, premier orateur qui s’est d’emblée présenté comme un héritier de Philippe Séguin avant de proclamer sa volonté d’être «un président honnête» dont les Français n’auraient pas à avoir «honte». Ensuite par Philippe Poutou qui s’en est pris, bille en tête, «aux politiciens corrompus», ajoutant «certain se reconnaîtront». Plus tard, le même Poutou n’a pas hésité à décrire l’ancien Premier ministre comme l’un de ces «tricheurs» ou de ces «corrompus» qui piquent dans les caisses. Sous le feu des critiques, Fillon a souvent paru exaspéré, presque désespéré d’avoir accepté ce rendez-vous, notamment quand Benoît Hamon l’a accusé de «mépriser» les fonctionnaires avec ses projets de casse libérale.

Plus encore qu’Emmanuel Macron, Nicolas Dupont Aignan a souvent paru être, au cours de cette soirée, le principal adversaire de Fillon. Il est vrai que le candidat de Debout le France menace de le priver des trois ou quatre points qui pourraient lui manquer pour se qualifier au 2e tour. Contre celui qui se présente comme un souverainiste incorruptible et anti-système, il avait préparé cette attaque : «Monsieur Dupont-Aignan critique tout le monde mais la première fois que je l’ai vu il était chef de cabinet de François Bayrou. Il est dans le système depuis longtemps». Une charge qui donnait à Dupont Aignan le statut flatteur de rival, ce qui pourra être interprété comme un aveu de faiblesse de l’ancien Premier ministre.

Dans cette ambiance généralement hostile, le candidat LR s’est efforcé de montrer son visage le plus présidentiel. Pour répondre aux attaques qu’il savait inévitables, il avait préparé une anaphore dont la récitation devait être le moment fort de sa soirée. «Un président exemplaire, c’est un président qui dit la vérité aux Français» a-t-il commencé, espérant ainsi placer le débat à la hauteur des vrais enjeux. «Un président exemplaire» c’est aussi, a-t-il poursuivi, visant implicitement François Hollande, «un président qui met en œuvre les engagements qu’il a pris devant le peuple […], qui ne se sert pas des moyens de l’Etat pour affaiblir ses adversaires […], qui ne confie pas à des journalistes des secrets défense». Pour conclure cette tirade qui aura rassuré ses partisans, Fillon a refusé tout net de «répondre à des journalistes qui pendant deux mois et demi ont fait son procès. On a voulu m’éliminer de cette compétition politique, je suis toujours là».

Jean-Luc Mélenchon, le challenger fougueux

Jean-Luc Mélenchon a commencé comme ça : «La finance doit rendre l’argent.» La phrase est presque banale. Sauf qu’elle n’est pas anodine. Sur les réseaux sociaux, «rendre l’argent» tourne depuis des semaines sur les réseaux sociaux pour évoquer François Fillon et ses affaires. Hasard, ou pas, lorsque Jean-Luc Mélenchon a lâché la phrase, la caméra était braquée sur le candidat de la droite. La séquence cartonne déjà sur les Internets. Tout au long de la soirée, le député européen a détaillé ses idées, son programme, répondu à ses adversaires sans rencontrer de grandes difficultés : sa VIe République, sa vision de l’Europe – renégocier tous les traités -, la sortie de «l’état d’urgence permanent».

Il a eu un petit moment fort : lorsqu’il a attaqué Marine Le Pen au sujet de la laïcité. Jean-Luc Mélenchon lui a expliqué à sa manière, et avec sa fougue, que «60% des Français n’ont pas de religion, fichez-nous la paix avec les religions». On n’a quand même été un petit peu déçu au moment de la séquence sur l’exemplarité. Contrairement au premier débat, il a esquivé les affaires de Marine Le Pen et François Fillon afin de mettre en avant ses propositions. Et, quelques minutes plus tard, lorsque Philippe Poutou a mis les pieds dans le plat et invité Fillon et Le Pen dans le banc des accusés, Jean-Luc Mélenchon a applaudi, à distance. Rare de le voir du côté des spectateurs. Le candidat de la France Insoumise comptait sur ce débat pour gagner de nouvelles voix afin d’atteindre son but : doubler François Fillon. Résultat de la soirée : on craignait qu’il abuse des punchlines et des blagues à répétition. Il n’est pas tombé dans le piège. Jean-Luc Mélenchon a laissé la lumière à Philippe Poutou, voire Nathalie Arthaud, tout en confirmant son talent lors des débats.

Benoît Hamon, le pédago-posé

Mis à part cette improbable cravate satinée (très vallsiste dans l’esprit), Benoît Hamon a d’abord choisi de la jouer discret. Même après un premier débat loupé, qui avait permis à Mélenchon de l’éclipser et de faire se croiser les courbes sondagières. Une nouvelle fois, il déroule en mode pédago-posé mais un tantinet trop techno jusqu’à la première coupure publicitaire. Comme lors de la primaire, en brasse dans son couloir de nage. Changement notable par rapport aux dernières semaines : il épargne Emmanuel Macron. Hamon la joue consensuel, lance le nom de Piketty pour faire sérieux, bafouille un peu. Les «petits» font le show. Il surprend en promettant de créer un million d’emplois sur cinq ans, une promesse qu’il n’avait jamais faite avant. Et quand il évoque une nationalisation des chantiers de Saint-Nazaire… Fillon acquiesce.

Dans sa «to do list», le candidat PS avait prévu de marquer sa différence avec Mélenchon sur l’Europe, malgré le rejet commun des politiques d’austérité. Il vise «la démocratisation de la zone euro», pense qu’avec Martin Schulz, «l’Allemagne ne sera pas sourde». Surtout, il vient chercher le tribun de la France Insoumise en ironisant sur son plan A et plan B. Mélenchon mord à l’hameçon, Hamon balance sa punchline : «Là où vous mettez très haut la barre des menaces, il aurait fallu mettre haut la barre des solutions. Et ça finira en plan B, soit la sortie de l’Euro.» Coupure pub. Sur la menace terroriste, Hamon commence crescendo : il entame en disant que l’autorité ne protège pas des attentats, la preuve avec la Russie. Il pivote sur Fillon («Quelle folie d’avoir démantelé le renseignement territorial!») et sulfate l’idée de service militaire de Macron, pointant que les soldats déployés dans les rues sont déjà des cibles épuisées par l’état d’urgence. Marine Le Pen estime que la France est devenue une «université du terrorisme». Hamon monte au créneau. «Daesh, ça vous arrange, ça vous fait prospérer», répète-t-il. Le Pen l’accuse de «complaisance avec les fondamentalistes». Deuxième salve hamoniste : «Mais c’est vous et votre nièce [Marion Maréchal Le Pen] qui manifestait avec les pires intégristes !».

Sur la moralisation de la vie politique, on attend qu’il dégaine contre Fillon. C’est Poutou qui s’en charge. Lui parle de la classe politique en général, ces «pri-vi-lé-giés», donne crédit à Dupont-Aignan sur la nécessité d’un casier judiciaire vierge pour les élus. Un peu court. Reste ce tacle final sur «ces emplois familiaux qui ont défrayé la chronique… On aurait pu se passer de la loi là où le bon sens aurait suffi». C’est à nouveau avec le candidat LR dans le viseur que le socialiste atteint son climax. Il rend hommage à la «fonction publique», ces hommes et femmes qui «ont tenu le pays», et dont Fillon voudrait se débarrasser : «Vous voulez construire des places de prison, moi je veux des postes de professeur. Je préfère l’école à la prison.»

Nicolas Dupont-Aignan, le héros de l’honnêteté

Nicolas Dupont-Aignan le martèle depuis des jours : sa candidature doit et peut rassembler les déçus de François Fillon. A l’en croire, le candidat de Debout la France aurait fait revenir à lui ces derniers jours bon nombre de militants et élus Les Républicains fâchés après le #Penelopegate et les cadeaux supposément reçus par l’ancien Premier ministre. Ce soir, le député de l’Essonne, qui se pose comme le candidat de l’honnêteté, a envoyé des signes aux électeurs potentiels de son concurrent, le ciblant tout au long du débat. NDA, qui se pose comme le «gaulliste social» héritier naturel de Philippe Séguin – que lui dispute Fillon – a affirmé se démarquer de ceux «qui ont menti» aux Français, lui qui a «toujours défendu les Français sans jamais [se] servir».

Notons que Nicolas Dupont-Aignan, qui défend le casier judiciaire vierge pour tout candidat à la fonction suprême, était venu au débat accompagné de son chef de cabinet et de sa femme, Valérie Dupont-Aignan, son attachée parlementaire officielle depuis des années. Il portait par ailleurs son habituel costume bleu orné d’un pin’s «Debout le France» qu’il répète souvent avoir «payé avec son propre argent» (4 euros 50). «Soit vous continuez avec ceux qui ont ruiné la France et qui vous ont menti. Soit vous continuez avec moi, vous reprenez le pouvoir pour reconstruire une France forte, juste, belle», a-t-il déclaré. Puis, toujours à l’adresse de Fillon : «Comment croire le Premier ministre qui a bafoué le vote des Français en 2005, a fait voter le traité de Lisbonne par le Parlement, ce qui a été un viol du peuple ?»

Nathalie Arthaud et Philippe Poutou, les candidats normaux

Nathalie Arthaud et Philippe Poutou, les deux trotskistes et les seuls des onze candidats en lice à avoir un «vrai métier», comme l’a souligné Philippe Poutou (NPA) dès le début de l’émission, sont apparus comme les porte-parole des millions de Français qui triment tous les jours ou qui sont au chômage. Parlant le plus souvent l’«exploitation des travailleurs par le patronat», la candidate de LO a dénoncé les grandes entreprises du CAC 40 qui suppriment des milliers d’emplois alors qu’elles font des milliards de profits. Et elle a refusé que la critique de l’Europe serve à exonérer le capital en général et les patrons français de leurs responsabilités. Au registre des formules, l’héritière d’Arlette Laguiller, multipliant les saines colères sur l’injuste répartition des richesses, a notamment eu celle-ci : «Quand on est mal payés, en euros ou en francs, on est mal payés».

Et pour se payer François Fillon alors que l’émission était au chapitre des affaires, si Poutou a largement pris sa part, Arthaud ne l’a pas loupé non plus : «Quand quelqu’un dit combattre l’assistanat et s’accorde des largesses, ce décalage oui ça choque. Le débat sur la tolérance zéro, oui ça choque.» Quant à l’ouvrier-syndicaliste de Ford, il ne s’est pas laissé faire, lançant, avec sa fraîcheur habituelle et son débit de mitraillette, «c’est pas parce que j’ai pas de cravate qu’il faut me couper» ou «les politiciens anti-système c’est de la foutaise». Le candidat du NPA s’est en outre attiré des applaudissements dans le public et de la part de Mélenchon avec sa proposition d’indexer les traitements des élus sur le niveau du Smic. Avant de souligner que s’il existe une immunité parlementaire, il n’y a pas d’«immunité ouvrière».

Jean Lassalle, l’objet politique non identifié

Jean Lassalle aura répété deux choses lors de chacune de ses prises de paroles successives. «Mes chers compatriotes», a-t-il commencé toutes ses interventions, avec l’espoir sans doute de rallier tous ceux qui l’avaient suivi non «En marche !» mais dans sa marche citoyenne d’Avril 2013 à mai 2014. De ce recueil des doléances des Français rencontrés tout au long de son périple est née sa volonté de se présenter à la présidence de la République. Pas sûr qu’à l’issue de ce débat, tous ces Français l’aient vraiment entendu. Pas plus qu’ils n’aient entendu sa fierté de se proclamer petit fils et fils de berger. Fier de ses origines, Jean Lassalle se veut le petit chose dans le grand prix de l’Elysée… Le candidat des communes et celui qui veut organiser la résistance face aux puissants. Pas sur que le berger se soit fait entendre. Surtout quand il hésite lui-même sur le contenu de son propre programme.

François Asselineau, l’obsédé des traités

François Asselineau n’avait qu’une chose en tête ce soir : montrer à quel point il est LE candidat du Frexit. Seul à parler toute la soirée de l’article 50 du Traité européen, qu’il «connaît bien» – et qui met son site de campagne de François en tête des recherches Google -, le candidat de l’UPR n’a eu de cesse d’évoquer la sortie de l’Europe. Chaque thème, ou presque, a été traité par l’ancien énarque par le prisme du traité européen dont il connaît les articles par cœur, sauf peut-être une question sur la transparence en politique, à laquelle François Asselineau a répondu en rappelant sa proposition, par ailleurs partagée par Nicolas Dupont-Aignan, de compter le vote blanc aux élections et d’interdire aux candidats sanctionnés par celui-ci (50% de votes) à se représenter. Son moment fort, lorsqu’il a dit ceci à Emmanuel Macron : «vous êtes toujours d’accord avec tout le monde».

Jacques Cheminade, le lunaire «en colère»

Pour cette troisième candidature à la Présidentielle, Jacques Cheminade s’est présenté lors de ce débat comme «un homme en colère contre tous ces héritiers d’un système qui sont ici». Sans doute le moins marquant de la soirée, il est resté sur ses fondamentaux : la lutte contre la finance : «Un tsunami financier vient», a prévenu celui qui considère que «l’Europe se détruit elle-même», en raison d’un euro devenu une «monnaie de spéculation». Et de réclamer également la fin du franc CFA, responsable du «pillage de l’Afrique». Et de finir par cette tirade, à l’intention des autres candidats : «vous êtes comme les marchés financiers, vous êtes des grandes gueules qui essaient de voler ceux qu’ils croient les plus faibles. Et bien les plus faibles dans ce monde vont se révolter !».

Photo de garde : AFP
Nathalie Raulin
, Christophe Forcari , Alain Auffray , Luc Peillon , Rachid Laïreche ,Dominique Albertini , Jonathan Bouchet-Petersen , Guillaume Gendron , Tristan Berteloot
Article tiré de Libération  le 5 avril 2017

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