Les paysans étranglés par la mondialisation et la distribution

Philippe Chalmin, président de l’observatoire des prix et des marges des produits alimentaires, présente son rapport annuel aujourd’hui. Nous analyserons demain le contenu de ce gros document. En attendant, les comptes d’exploitations pour l’année 2016 montrent que de plus en plus de paysans voient leur revenu diminuer et leur endettement augmenter tandis que les prix payés pour le lait, la viande et les céréales ne remontent guère depuis le début de l’année 2017. 
Le prix du litre de lait de vache payé aux éleveurs oscille depuis le début de l’année entre 30 et 32centimes d’euros. Il est loin d’être suffisant pour permettre aux producteurs de tirer un revenu décent de leur travail. Des hebdomadaires agricoles ont publié cette semaine des chiffres extraits de la comptabilité des exploitations pour l’année 2016. Il en résulte que dans la filière laitière un quart des exploitations clôturent leur bilan avec environ 5.000€ de revenu annuel par unité de travail. Mais16% des exploitations laitières sont en déficit selon les chiffres présentés fin mars par CerFrance lors d’une rencontre à la FDSEA des Côtes d’Armor. Dans d’autres zones d’élevages les chiffres ne sont pas meilleurs .Dans l’Allier, un département très tourné vers l’levage de bovins à viande, 31% des exploitations sont en difficulté, le chiffre est de 17% dans le Puy-de-Dôme, de 27% dans le Cantal et de 22% en Haute Loire.
Faut-il s’étonner qu’il en soit ainsi après deux années pleines de prix en baisse sensible suite à la sortie des quotas laitiers en Europe en avril 2015 ? Dans une note de conjoncture en date du 5 avril France Agrimer écrit à propos de la collecte mondiale de lait : « les tendances observées fin 2016 se poursuivent en ce début d’année 2017 : hausse aux Etats Unis, stabilité en Nouvelle Zélande, repli dans l’Union européenne et en Australie».
La note explique ensuite que le risque de pénurie de beurre a conduit à augmenter la production, ce qui, parallèlement, conduit aussi à augmenter la production de poudre maigre. L’explication est simple: pour faire du beurre il faut séparer la crème du lait entier qui devient alors un lait écrémé que l’on sèche dans les tours des laiteries pour en faire une poudre de lait écrémé qui se conserve. Comme il y a moins de débouchés pour la poudre que pour le beurre, le prix de la poudre est bas alors que celui du beurre est rémunérateur. Les laiteries font donc de belles marges sur le beurre et prennent prétexte de la mévente et du prix bas de la poudre pour ne pas faire remonter le prix du lait à un niveau rémunérateur pour les paysans.
Sans le dire de manière aussi claire, la notre de conjoncture de France Agrimer le suggère en ces termes : « le prix du beurre reste très élevé au niveau mondial, dans un contexte de ralentissement des échanges lié au manque de disponibilités. Même constat en France où le cours du beurre reste haut alors que la poudre de lait écrémé se rapproche à nouveau du prix d’intervention ». Il faut comprendre ici que le prix d’intervention est un prix très bas que paie le budget de l’Union européenne pour stocker de la poudre retirée ponctuellement du marché quand une surproduction durable fait plonger les cours.

Une balance commerciale déficitaire en viande bovine 

Dans une seconde note de conjoncture consacrée à la viande bovine, France Agrimer indique que « les prix des vaches gagnent quelques centimes, mais la hausse saisonnière reste limitée pour les vaches allaitantes en raison d’une offre abondante, alors que le marché européen est plus équilibré pour les vaches laitières. Côté consommation, les ménages français continuent de plébisciter la viande hachée fraîche en ce début d’année, au détriment des pièces de bœuf entières … ». Si les exportations de viande bovine française se sont maintenues en 2016, la note précise que « la balance commerciale française demeure déficitaire » en viande bovine.
Cette situation peut sembler paradoxale dans un pays qui compte près de huit millions de vaches, lesquelles donnent un veau tous les ans dont plus de la moitié sont issus des races à viande de type charolaise, limousine et autres. Ces vaches allaitent leur veau pendant huit à neuf mois dans l’année. Mais près d’un million de ces jeunes bovins sont vendus vivants au moment du sevrage pour être engraissés en Italie, en Espagne, en Grèce et dans quelques pays tiers. Ces ventes de « broutards » se sont développées à partir du moment où fut mise en place la prime annuelle à la vache allaitante en Europe. Cette prime a permis de maintenir vaille que vaille un système d’exploitations familiales pratiquant l’élevage à l’herbe. La France reste ainsi excédentaire en production bovine dans la mesure où elle exporte beaucoup de bovins vivants, qu’il s’agisse d’animaux reproducteurs- mâles et femelles- ou de broutards engraissés dans les pays où ils sont abattus.
Du 2 mars au 15 avril, le ministère de l’Agriculture et celui du Commerce extérieur ont décidé de lancer une consultation publique relative à la mise en place d’un « plan stratégique pour le développement des exportations et l’internationalisation des filières pour la période 2017-2021 ». Ce plan concerne notamment la viande bovine et les produits laitiers. L’objectif affiché est de « regagner des parts de marché en Europe et à l’international, développer la présence à l’export de toutes les filières, améliorer la balance commerciale, augmenter le nombre d’entreprises exportatrices, permettre l’accès des entreprises aux dispositifs d’accompagnement existants au niveau national et européen » , précise la note de France Agrimer.

Un blé à 155€ la tonne rendu au port de Rouen

On notera ici que beaucoup de pays européens cherchent à exporter les mêmes produits laitiers et carnés à tout prix, tant au sein de l’Union que vers les pays tiers , tout en en étant dépendants de importations de tourteaux de soja OGM acheté sur le continent américain pour nourrir le bétail. Il serait probablement plus sage de tendre progressivement vers plus d’autonomie fourragère pour le bétail élevé en Europe, quitte à réduire le cheptel en nombre. D’autant que la viande et les produits laitiers voient leurs cours chuter sensiblement dès que l’offre mondiale dépasse la demande solvable de seulement 2 à 4%. Ce serait aussi une façon intelligente de lutter contre le réchauffement climatique.
Dans un tout autre secteur, le blé français rendu au port de Rouen n’était payé que 155€ la tonne au début de ce mois d’avril. Il faut au moins déduire 25€ de cette somme pour calculer le prix payé au producteur. L’offre mondiale étant supérieure à la demande solvable pour la troisième année consécutive – pendant que la famine ravage à nouveau une partie de l’Afrique-, plusieurs pays importateurs ont cette année préféré le blé russe, voire le blé roumain, au blé français. Dans ce domaine aussi, les notes de conjoncture des cabinets spécialisés font état de cours très bas du blé « conséquence de bilans mondiaux lourds et d’une activité à l’export réduire pour la France ». Néanmoins, les spéculateurs ne dorment que d’un œil. Selon le cabinet ODA « certains opérateurs commencent à surveiller les conditions sèches de l’Europe de l’Ouest », en ce printemps 2017.
Dans l’hypothèse où une forte sécheresse printanière viendrait perturber la prochaine récolte, les spéculateurs sont déjà à l’affût sur le marché à terme. Ils n’attendront pas la récolte de juillet-août pour spéculer à la hausse !

Gérard Le Puill
Article tiré de l’Humanité  le 11 avril 2017

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