De Vichy au colonialisme, l’anti-«repentance» systématique du Front national

Deux historiennes font une nouvelle lecture de la contestation, par Marine Le Pen, de la responsabilité de la France dans la rafle du Vél d’Hiv, soulignant que son analyse du passé se retrouve aussi dans la question des colonies et de l’esclavage.

Le 9 avril, Marine Le Pen a créé un choc en déclarant que la France n’était «pas responsable du Vél d’Hiv» en juillet 1942 : 12 800 juifs avaient été arrêtés à Paris puis déportés dans des camps nazis. «S’il y a des responsables, c’est ceux qui étaient au pouvoir à l’époque, ce n’est pas la France.» Précisait-elle ensuite, propos qui ont été moins relevés. Il y a, selon nous, trois façons d’analyser cette fracassante sortie. Les deux premières ont déjà fait l’objet de nombreux commentaires, la troisième a été peu ou prou oubliée :

Marine Le Pen a rouvert un dossier pourtant tranché par l’histoire et la politique depuis la fin des années 90, celui de la reconnaissance de la responsabilité du régime de Vichy dans la destruction des juifs d’Europe. Ses propos ont permis aux historiens de rappeler que 76 000 juifs de France ont trouvé la mort dans les camps nazis – même s’il ne faut pas oublier les 4 000 qui ont péri dans les camps français – et qu’ils ont bien été fichés par l’administration française, arrêtés par la police française, internés d’abord dans des camps français, puis déportés dans les camps par des trains français. Des faits que l’extrême droite réinterprète régulièrement : souvenons-nous des propos abjects de Zemmour en 2014 sur «Pétain sauveur des juifs».

On notera aussi (c’est le second point) que, si la sortie de la candidate frontiste a pu donner l’impression que le diable ressortait de sa boîte, en réalité, elle s’inscrivait finalement dans l’entreprise de dédiabolisation du FN qu’elle mène avec Florian Philippot. Car Marine Le Pen, à rebours de son père, reconnaît bien la responsabilité de Vichy. En refusant de considérer que Vichy était la France, elle s’inscrit de fait dans la continuité d’un Mitterrand en 1994 ou d’un Guaino plus récemment(«ma France était à Londres»). Que cela ait été inaudible – et peu crédible – venant d’une formation dont les fondateurs sont pour beaucoup d’anciens collabos, d’anciens SS, et dont on sait qu’elle compte encore en sont sein un bon ramassis de néonazis, ne doit pas empêcher de relever cette nouvelle tentative du FN de récupérer la mémoire gaulliste et de se présenter comme «respectable». Tenté mais raté.

Trilogie miraculeuse

Reste que nous pensons qu’il y a un autre enjeu derrière ces propos. Retournons sur le plateau du Grand Jury de RTL. La question d’Olivier Mazerolle porte sur le point 97 du programme du FN, «renforcer l’unité de la nation par la promotion du roman national et le refus des repentances». Or, pour Marine Le Pen comme pour François Fillon, qui dit exactement la même chose, ce point ne vise pas explicitement le régime de Vichy mais plutôt une autre question mémorielle devenue obsédante depuis près de vingt ans : la question coloniale.

Quand on entend aujourd’hui les politiques ou autres pseudo-historiens évoquer, avec des vibratos dans la voix, le «récit» ou le «roman» national, refuser la «repentance» – ils parlent maintenant même de «pénitence», voire d’«ethnomasochisme occidental» – se dire «fiers d’être Français», et appeler à enseigner aux enfants une histoire qui leur fasse aimer la France… c’est l’histoire de la colonisation, ainsi que celle de l’esclavage qu’ils visent. Une colonisation dont ils déclinent les «effets positifs», leur trilogie miraculeuse : école-hôpitaux-route. Une colonisation dont la nostalgie affleure. L’enjeu est là pour eux.

Torture en Algérie

Or, l’implicite de ces débats mémoriels recouvre parfaitement l’obsession inchangée du FN pour les questions d’immigration. Reconnaître la responsabilité de l’Etat français dans les exactions coloniales, ce serait non seulement affaiblir l’Etat à leurs yeux, mais surtout accéder à la demande de reconnaissance (et de réparation symbolique) des millions de personnes héritières de ce passé commun et douloureux, une étape incontournable vers l’acceptation de leur légitimité sur le sol français. Une demande impensable pour un parti qui trouve également ses racines dans la torture en Algérie et dans l’OAS.

A la différence du débat sur la responsabilité reconnue de Vichy, celui de la colonisation n’est pas tranché malgré les timides avancées du quinquennat sur le dossier, dont la naturalisation dimanche de 28 tirailleurs sénégalais constituera sans doute le point d’orgue. Aucun discours de François Hollande n’aura eu la clarté de celui de Jacques Chirac en 1995 ; encore une demi-mesure fatale à la bataille culturelle de la gauche. Olivier Mazerolle a juste été d’une habileté redoutable : au lieu de tendre la perche à Marine Le Pen sur la repentance coloniale, il l’interroge sur le Vél d’Hiv et la coince ! Car si les Républicains peuvent invoquer De Gaulle et clamer «ma France était à Londres», forcément, de la part d’une Le Pen, ça coince davantage ! Et voilà notre candidate prétendument dédiabolisée qui, au lieu de nous dérouler sa tirade archirodée sur la repentance et la colonisation, est contrainte de s’enferrer une énième fois dans la mémoire de la collaboration et de la Shoah.

Photo de garde : AFP -Alain Jocard
Laurence De Cock historienne
, Mathilde Larrère historienne
Article tiré de Libération  le 17 avril 2017

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