Edito de Denis Sieffert – Un pari pascalien

Le vote Mélenchon comporte des risques. Bien moins toutefois qu’une victoire de Fillon ou même de Macron. Il est à la fois de conviction et d’utilité.

Nous y voilà enfin ! Et ce n’est pas trop tôt ! Cette interminable campagne, ouverte mi-novembre avec la primaire de la droite, va connaître un premier épilogue dimanche. On en aura fini avec la toute-puissance des sondages qui apparentent l’élection présidentielle à une étape du Tour de France, bien pentue, avec ses rebondissements, ses défaillances, ses chutes, ses remontées, et sa « dernière ligne droite ». Passionnant ! Mais, est-ce vraiment ça la démocratie ? Cette indigestion de supputations médiatiques et de micro-trottoirs de gens déboussolés a surtout précipité nos concitoyens dans un abîme de perplexité. Il serait décidément grand temps d’en finir avec cette élection du président de la République au suffrage universel. Qui le fera ? Mélenchon, en tout cas, en ouvre la possibilité, avec son processus pour une 6e République. Et ce n’est pas un mince argument à nos yeux.

En attendant, il faut faire avec cette élection. Avec la réalité, sans laquelle « il n’y a pas de politique qui vaille », comme disait de Gaulle (figure tutélaire de cette campagne, cité à tort et à travers par les candidats). Et la réalité a aujourd’hui les traits de quatre personnages. Les seuls qui sont en situation de l’emporter. Parmi eux, notre choix est vite fait. Que ce soit par adhésion au projet de Jean-Luc Mélenchon ou par rejet des trois autres candidats, le résultat est le même. Ce qui est en jeu, c’est la reconquête par notre société d’un droit à l’alternative. Voilà bien trois décennies que cette liberté fondamentale nous a été retirée. Et en grande partie du fait de la dérive de la social-démocratie mitterrandienne.

Le périmètre du débat politique n’a cessé de se restreindre autour d’un axe néolibéral. Mélenchon nous propose d’en sortir. La proposition ne se refuse pas. Sinon, quoi ? Passons sur l’hypothèse Le Pen, antirépublicaine et xénophobe, qui ressort dans « la dernière ligne droite » toutes ses obsessions nauséabondes. Les deux autres candidats aux portes du pouvoir proposent, chacun à sa façon, une continuité aggravée. Avec, certes, des différences non négligeables dans le domaine sociétal. Fillon, c’est la vieille droite rancie, héritière de la chouannerie et du clergé réfractaire, comme il vient de l’avouer lui-même en scellant un pacte électoral avec les traditionalistes de « Sens commun », et en réaffirmant à tout bout de champ « les racines chrétiennes de la France ». Ce qui, comme le note le démographe Hervé Le Bras, signifie en langage à peine codé « non-musulman » [1]. On est là tout près du Front national.

Macron, c’est une autre histoire. C’est la précarisation du travail parée des mots de la modernité, « l’ubérisation », le basculement dans le monde des petits boulots généralisés. Il séduit parce qu’il prend acte à sa manière du désarroi social en préconisant la sortie du chômage à n’importe quel prix. Dans une telle adversité, le choix de Mélenchon, avec tous ses défauts, ne fait pas l’ombre d’un doute. Ses défauts, n’en reparlons pas ici. Nous avons assez dit ce que nous pensons de son alignement sur Poutine. On peut également tiquer sur son jacobinisme, son exaltation de la patrie, l’insuffisance de ses réponses sur l’immigration…

Mais retenons surtout aujourd’hui l’audace de son projet. Ce long processus vers l’adoption en deux ans d’une nouvelle constitution, véritable course d’obstacles qui commencera par les législatives de juin, se poursuivrait par un référendum à l’automne, et une gestion inconfortable des affaires publiques tant que la constituante n’aura pas doté la France d’une nouvelle loi fondamentale, plus démocratique, espérons-le, que l’actuelle (voir à ce sujet l’article de Pauline Graulle). Sans parler du bras de fer européen qu’il nous promet. Son « plan A » « qui réoriente la construction européenne dans le cadre de l’euro », comme le définit l’économiste Liêm Hoang Ngoc, et son « plan B », sortie « ordonnée » de la monnaie européenne [2]. On devine nos réticences.

Le vote Mélenchon, outre qu’il est destiné à faire barrage à trois candidats inquiétants, relève du pari pascalien. Il comporte des risques. Bien moins toutefois qu’une victoire de Fillon ou même de Macron. On voit par là que le choix de Mélenchon est à la fois de conviction et d’utilité. Il n’en demeure pas moins qu’il est loin de faire l’unanimité dans notre équipe et parmi nos lecteurs. Beaucoup voteront Hamon, malgré tout. Le candidat martyr du Parti socialiste est apparu comme un homme intègre, et en rupture idéologique sinon politique avec la rue de Solférino. Son rapport au pouvoir, très anti-« homme providentiel », plaît à la gauche. Donné à moins de 10 % dans les sondages, il est loin du peloton de tête. Les uns diront qu’une voix qui se porte sur son nom est une voix perdue pour Mélenchon ; les autres que la vie politique ne s’arrêtera pas au soir du 7 mai, et qu’il faut donner à Benoît Hamon les moyens d’exister dans une désormais inévitable recomposition de la gauche. Oui, la gauche ! Car ce n’est toujours pas « au nom du peuple » que nous donnons notre avis.

Denis Sieffert
Article tiré de Politis  le 19 avril 2017

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