Entre Mélenchon et le mouvement social, inutile de choisir

Lettre à mes camarades anticapitalistes par Alessio Motta, chercheur en sociologie politique, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne – CESSP

J’ai 31 ans et, jusqu’ici, je n’avais encore jamais vu un candidat proposant un vrai changement de société, de gauche, avoir une chance sérieuse d’accéder au pouvoir. C’est le fruit d’un projet alternatif et militant qui se construit depuis une douzaine d’années. Mais c’est aussi le fruit d’un alignement exceptionnel de coups de chance. Je pense bien entendu à la corruption des candidats réactionnaires qui a éclaté aux yeux du public il y a quelques semaines. Je pense aussi à la victoire à la primaire PS d’un candidat qui a contribué à tirer le débat vers la gauche.

L’histoire n’est pas toute tracée, elle est faite de petits hasards qui peuvent changer le cours des choses. Cette année, les étoiles – et vous savez que nous ne sommes pas tous nés sous la même – ont aidé Jean-Luc Mélenchon comme jamais. Ce serait une erreur magistrale de croire que cette chance se représentera l’an prochain ou même dans 5 ans. Si nous ratons cette occasion de changer de direction pour notre pays, le plus probable est que, de nouveau, elle ne se représentera pas avant plusieurs dizaines d’années.

Dimanche, à 20h, Jean-Luc Mélenchon sera soit éliminé, soit qualifié, et peut-être en route vers la victoire

Aujourd’hui, c’est le moment de savoir si dans 20 ans, nous voulons nous excuser auprès de nos enfants, comme commencent déjà à le faire nos parents, de leur avoir laissé un monde où les débats sur la dette, la croissance ou la menace terroriste continuent à l’emporter sur leur environnement, leur santé et la justice sociale. Ou si nous voulons faire partie des audacieux qui ont tenté autre chose. Quel que soit votre choix, l’histoire ne se fait pas aujourd’hui sur le dos des citoyens. Parce que ce 23 avril, plus que jamais par le passé, la candidature de Mélenchon nous offre ce choix.

Je n’aime pas l’idée de regarder les sondages avant de voter. Et pourtant, je ne peux m’empêcher aujourd’hui de les regarder et d’y penser : dimanche, à 20h, Jean-Luc Mélenchon sera soit éliminé, soit qualifié, et peut-être en route vers la victoire. Et de ces sondages, la seule certitude que nous pouvons tirer, c’est que cela se jouera à très peu. Je n’aime pas l’expression « vote utile », elle a tellement été utilisée par les candidats du centre-gauche pour disqualifier tout ce qui se trouvait plus à gauche. Pourtant je ne peux m’empêcher d’y appeler aujourd’hui.

Car le vote utile dont je parle n’est pas celui de Hollande qui écrase les idées. Je fais ici appel à l’intelligence de chacun. Je sais que, parmi les électeurs qui envisagent de voter entre autres pour Philippe Poutou, beaucoup ont une considération réelle pour la candidature et le programme de Jean-Luc Mélenchon, mais considèrent que l’élection d’un tel candidat serait « à double tranchant ». Le raisonnement paraît a priori logique : c’est par les luttes sociales et non par le pouvoir politique que notre situation s’améliorera, un président identifié clairement à gauche apportera peut-être des améliorations mais contribuera sûrement à étouffer ces luttes. Le mieux à faire serait donc, plutôt que de renforcer Mélenchon, de voter pour un candidat qui symbolise le combat quotidien des travailleurs-euses.

Mais la gauche au pouvoir éteint-elle forcément les luttes ?

Cette logique rappelle celle qui a été défendue par plusieurs sociologues et psychosociologues américains reconnus dans les années 1950 à 1970 : c’est quand le pouvoir nous prive et nous frustre davantage que mobilisations, révoltes et révolutions ont le plus de chances d’avoir lieu. Sauf que cette idée ne repose pas sur une réalité empirique. Popularisée dans les années 1960 par le sociologue James Davies, elle a rapidement été testée par d’autres chercheurs qui voulaient initialement la défendre mais n’y sont pas parvenus. Les sociologues Raymond Tanter et Manus Midlarsky ont notamment examiné les conditions dans lesquelles sont survenues les grands mouvements de révolution de notre siècle sur les différents continents. Leurs conclusions ont été pour le moins décevante : parfois, le modèle de James Davies fonctionne, souvent il ne fonctionne pas. En Amérique latine, par exemple, il ne fonctionnerait pas, et les auteurs ne savent pas l’expliquer. En fait, l’histoire donne globalement tort au modèle de Davies : ce n’est pas quand les tensions avec le pouvoir ont empiré que les mouvements sociaux ont eu le plus de force de transformation de la société.

C’est même l’inverse. A partir des années 1980, d’autres spécialistes des mouvements sociaux ont eu recours, dans leurs explications, au concept de structure des opportunités politiques. Un concept qui, même s’il a subi des critiques et amendements, a eu le mérite d’aider à souligner que les mobilisations puissantes n’ont pas lieu quand la situation empire mais quand ceux qui les constituent perçoivent une opportunité politique. Historiquement, que l’on parle de 1936 en France ou de 1989 en Allemagne, les mouvements sociaux ayant eu des effets important sur les transformations de la société ont eu lieu dans des contextes ou une ouverture se présentait, où ils bénéficiaient d’un pouvoir plus en phase avec leurs aspirations.

Il serait dommage, aujourd’hui, de se priver d’une chance majeure de créer cette opportunité. Je ne demande donc pas de voter Mélenchon puis de croiser les bras. C’est à un vote vigilant et militant que j’appelle. Une victoire des Insoumis en 2017 sera le meilleur moyen, pour le mouvement anticapitaliste, de se renforcer et de gagner les luttes qui nous offrirons un avenir meilleur.

Photo de garde : REUTERS
Alessio Motta
Article tiré de l’Humanité  le 19 avril 2017

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