Présidentielle – Comment Jean-Luc Mélenchon a (presque) réussi son pari

Candidat pour la deuxième fois, le leader de la France insoumise est parvenu à supplanter le Parti socialiste, son ancien parti, pour devenir la première force de gauche.

Depuis le chemin de halage, Enguerrand regarde la péniche de Jean-Luc Mélenchon s’éloigner vers Paris. « C’est marrant quand même, son idée », lance cet étudiant de 21 ans, drapeau tricolore sur l’épaule, à ses deux camarades. Habitants du Val-de-Marne, ils sont venus à Bobigny (Seine-Saint-Denis) pour, selon les mots de l’eurodéputé, « écouter un type perché sur une péniche ». En ce lundi de Pâques, leur candidat à l’élection présidentielle a décidé de descendre les canaux d’Ile-de-France, de Bobigny à Paris, à bord de sa « péniche insoumise ». Une initiative originale du leader de la France insoumise avant le premier tour de l’élection.

« On est habitués à faire de la politique à l’ancienne, avec des tractages et des boîtages, explique Enguerrand, ancien du syndicat étudiant Unef. Là, on fait de la politique autrement. C’est une campagne festive. » Le jeune homme a même participé à une « pétanque insoumise » le 9 avril à La-Queue-en-Brie (Val-de-Marne). « Le gagnant remportait un phi [le logo de la France insoumise] en chocolat, se souvient-il, en marchant pour suivre la péniche. Ça a permis de faire venir à une réunion politique des gens qui ne seraient pas venus sans la pétanque. »

La \"péniche insoumise\", le 17 avril 2017 sur le canal de l\'Ourcq, à Bobigny (Seine-Saint-Denis).
La « péniche insoumise », le 17 avril 2017 sur le canal de l’Ourcq, à Bobigny (Seine-Saint-Denis). (DENIS MEYER / HANS LUCAS / AFP)

« Nous avons accompli un exploit »

Ces boulistes caudaciens font peut-être partie des 19,2% de Français, selon une estimation Ipsos/Sopra Steria, qui ont permis à Jean-Luc Mélenchon de réussir son pari, dimanche 23 avril. L’ancien sénateur socialiste n’est pas au second tour, mais il a terrassé ses ex-camarades pour s’imposer comme la première force politique de gauche, face à « l’extrême droite et l’extrême marché ». A Dijon (Côte-d’Or), pour son dernier meeting avant le premier tour, il avait déjà savouré ce succès annoncé. « Nous avons accompli un exploit, avait-il tonné devant les 30 000 personnes qui l’écoutaient un peu partout en France, lui ou son hologramme. Celui d’être sur le devant de la scène alors qu’on nous disait disparus pour toujours. »

En 2012, Jean-Luc Mélenchon avait craqué dans la dernière ligne droite, terminant avec un décevant 11,1% des suffrages quand les sondages l’annonçaient au-dessus de 15%. « On n’est pas du tout dans la même situation. Il y avait un effort de notoriété à faire la première fois qu’on n’a pas à faire cette fois-ci. Le personnage Mélenchon a déployé toutes ses capacités », expliquait, toujours à Dijon, une ancienne de la campagne de 2012, Charlotte Girard. Aujourd’hui co-responsable de l’élaboration du programme, elle assure que son candidat, que l’on dit plus calme, est resté le même.

Il n’a pas changé. C’est la stratégie qui a un peu changé.

Charlotte Girard, coresponsable du programme de Jean-Luc Mélenchon

à franceinfo

Une campagne sans parti

Au premier rang de la file qui patiente devant le parc des expositions de Dijon, Laurent, 44 ans, a une idée très claire de ce changement. « Dans cette campagne, il n’y a plus de partis sectaires qui brident les gens. Il y a de tout à la France insoumise, même des gens de droite qui trouvent Mélenchon intelligent et honnête », assure cet informaticien, mélenchoniste depuis 2012. La forme décentralisée du mouvement, qui revendique aujourd’hui plus de 435 000 membres et 3 525 groupes locaux, lui plaît. « On peut prendre des initiatives ou participer à l’élaboration du programme. Ce n’est pas comme un parti où il y a un type qui fait de beaux discours et où tout le monde suit », appuie celui qui a fait 300 km pour assister au meeting.

Des supporters de Jean-Luc Mélenchon, le 18 avril 2017 à Dijon (Côte-d\'Or).
Des supporters de Jean-Luc Mélenchon, le 18 avril 2017 à Dijon (Côte-d’Or). (JC TARDIVON / SIPA)

 

Dans cette campagne, le Front de gauche, cette alliance entre le Parti communiste, le Parti de gauche et la Gauche unitaire qui avait porté la candidature de Jean-Luc Mélenchon en 2012, est passé à l’arrière-plan. Sur les affiches, le bleu a remplacé le rouge. L’Internationale ne résonne plus à la fin des meetings, pour laisser place à La Marseillaise. Cette mise à l’écart du Front de gauche est assumée par les proches du candidat. « Je préférerais vous dire le contraire, mais la politique ne passe plus par les partis, constate dans les allées du parc des expositions Gabriel Amard, gendre du candidat et compère politique depuis 1986.

Jean-Luc a eu la lucidité de reconnaître ça et de construire une espèce de réseau social, un mouvement horizontal.

Gabriel Amard, proche de Jean-Luc Mélenchon à franceinfo

Les militants communistes, eux, ont serré les dents. « On voit bien que le Parti communiste [qui a décidé de mener une campagne autonome en appelant à voter Mélenchon] n’est pas content. Parfois, ses militants collent même par dessus nos affiches, s’amuse Enguerrand, le militant croisé sur les berges du canal de l’Ourcq. Il est pourtant nécessaire de nous écarter d’eux pour toucher des gens que le simple mot ‘communiste’ rebute. » Un peu plus loin, Roland, communiste depuis 1966, confirme qu’il a quelques « problèmes » avec la campagne. « Battons la droite et la social-démocratie, après, on verra, il y a des priorités », confie ce retraité de 70 ans en triturant son parapluie rouge.

« On a pris le temps de convaincre »

Ce choix de contourner les partis se retrouve dans l’élaboration du programme. En 2012, le projet du candidat avait été négocié entre les trois entités du Front de gauche. Cette année, il est le fruit de quelque 3 000 contributions d’internautes, d’une quinzaine d’auditions avec des experts (visionnables en ligne), de deux consultations… Le résultat : un livre, L’Avenir en commun, décliné en 40 livrets thématiques sur le logement, l’écologie ou la pauvreté. « Cela fait un an que nous sommes en campagne. On a travaillé sur le long terme pour élaborer notre programme, on a pris le temps de convaincre », rappelait à Dijon Manuel Bompard, directeur de campagne.

On a le projet le plus poussé de tous les candidats et cela porte ses fruits. Peu de candidats sont allés aussi loin dans l’aspect programmatique.

Manuel Bompard, directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon

à franceinfo

Un travail qui a valu au leader de la France insoumise les bonnes notes de Greenpeace, d’Amnesty International, d’Oxfam, du barreau des avocats de Paris ou d’un collectif d’une centaine d’économistes. « Nous n’avons pas fait les gros malins, on est allés chercher chez ceux qui travaillent depuis des années sur ces sujets », s’était félicité le candidat le 17 avril sur le pont de sa « péniche insoumise ».

Jean-Luc fait des vidéos

Un générique, un studio de télévision, un présentateur dont le visage rappellera peut-être des souvenirs aux téléspectateurs, un invité politique et un panel de journalistes économiques appelés à le questionner en fin d’émission… Diffusé le 21 février, le numéro d' »Esprit de campagne » consacré au chiffrage du projet reprend tous les codes d’une émission politique classique.

A ceci près qu’elle est produite par les équipes du candidat, diffusée en direct sur YouTube et qu’elle dure plus de cinq heures. « Qui nous aurait écoutés cinq heures sur BFMTV ? Personne. Là, on a été les premiers surpris de voir que le compteur affichait 430 000 vues », explique son présentateur, Guillaume Tatu, un ancien journaliste d’i-Télé reconverti conseiller médias de la France insoumise.

On parle enfin du fond, enfin de sujets importants qui concernent les Français. Bravo, belle initiative

Marc Landré, rédacteur en chef au « Figaro » sur la chaîne YouTube de Jean-Luc Mélenchon

Après plus de cinq heures d’émission, Jean-Luc Mélenchon remercie tout particulièrement « la main de fer qui nous a tous menés, qui est là derrière avec son casque, Madame Sophia Chikirou, la directrice de la communication de ma campagne ». Observatrice avisée de Podemos en Espagne ou de Bernie Sanders aux Etats-Unis, la jeune femme de 37 ans est l’architecte de la communication soignée – fini « le bruit et la fureur » de 2012 – qui a porté le leader de la France insoumise pendant toute la campagne, du quinoa à « Une ambition intime », en passant par l’hologramme et YouTube. « On ose beaucoup, et on ne se trompe pas », confiait-elle à franceinfo mi-avril.

C’est elle qui a décidé, avec l’aide d’Antoine Léaument, de transformer son candidat en youtubeur, avec des vidéos qui reprennent les codes des maîtres du genre. « 100% des médias sont entre les mains de 20 personnes. Il n’y a pas de pluralisme, estimait-elle auprès de franceinfo. Donc on a décidé de contourner, de se donner les moyens d’être notre propre média. » Avec un certain succès, comme le montre cette étude Harris Interactive (PDF, page 21).

Champion du YouTube-game politique, au point que des affiches invitent dans Paris à consulter sa chaîne, Jean-Luc Mélenchon se défend aussi sur les réseaux sociaux, où sa communauté est très active. Sans doute un peu trop, au point de provoquer des nausées chez le dessinateur Joan Sfar, qui a osé critiquer le candidat. « Depuis quarante-huit heures, je flippe devant les fans de Mélenchon qui m’écrivent sur tous les réseaux sociaux et qui se comportent exactement comme un mouvement religieux », écrit l’auteur du Chat du Rabbin le 13 avril.

« Une place à prendre » 

Regard sévère derrière ses lunettes rouges, Florianne*, 72 ans, aurait eu sans doute deux mots à dire au dessinateur si elle l’avait croisé en ce lundi de Pâques sur les bords du canal de l’Ourcq. Mais, après avoir dit tout le mal qu’elle pense de franceinfo – « votre système de propagande médiatique, c’est pas une grosse ficelle, c’est un cordage ! » –, elle se déride pour nous parler du meilleur atout de Jean-Luc Mélenchon dans cette campagne. « Cette année, nous avons vraiment deux militants supplémentaires de qualité : François Fillon, pris la main dans le pot de confiture, et François Hollande, qui doit vivre dans un autre système solaire pour croire que ses critiques contre nous ont une portée », lâche-t-elle. Le bilan du président, qui a beaucoup déçu à gauche, a fait le reste. « Moi, la finance, c’est toujours mon ennemie », lance Laurent, un syndicaliste CGT croisé à Dijon.

Le candidat de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, le 18 mars 2017 à Paris.
Le candidat de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, le 18 mars 2017 à Paris. (BERTRAND GUAY / AFP)

 

Un avis partagé par l’état-major du candidat. « Le fait que les deux grands partis se soient effondrés laisse une place à prendre et nous l’avons prise », estime Charlotte Girard. « Avec les affaires, le système politique est en pleine désagrégation et, dans ce contexte, notre VIe République rencontre un certain écho », abonde Manuel Bompard. Le resserrement des intentions de vote dans les dernières semaines de la campagne a permis d’écarter le spectre du « vote utile » qui leur avait fait tant de mal en 2012. « Il y avait un tel écart entre les candidats que la marche était sans doute un peu haute. Les gens qui étaient proches de nos idées se sont dit ‘on va voter Hollande’. Cette fois-ci, ils déposeront notre bulletin dans l’urne », prédisait à Dijon le directeur de campagne.

Cela n’a pas suffi pour se hisser au second tour. « Peut-être qu’il nous manquera une poignée de voix, prévenait déjà Jean-Luc Mélenchon depuis sa « péniche insoumise ». Il ne faudra pas être rageux, il ne faudra pas s’abîmer dans la rancœur. » Si l’âge du capitaine – 66 ans cette année – autorise à penser qu’il menait peut-être là sa dernière campagne présidentielle, son gendre, Gabriel Amard, assurait avant le premier tour que l’aventure de la France insoumise se poursuivrait. « On va avoir une force à la sortie de la présidentielle de quelque 500 000 personnes, le partage des richesses et l’écologie n’auront jamais été aussi haut dans une présidentielle », confiait-il à Dijon, avant de promettre : « Dans cinq ans, on sera plus forts. »

Photo de garde : AFP/Alain Jocard
Thomas Baïetto
Article tiré de Franceinfo  le 23 avril 2017

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