Raoul Peck, réalisateur de “Je ne suis pas votre nègre” – “Baldwin dit la vérité aux Blancs”

Dans son documentaire qui a secoué l’Amérique, le cinéaste haïtien fait résonner les mots puissants de l’écrivain afro-américain James Baldwin, qui dénonçait l’obsession fatale de cette nation pour la couleur de peau. Il revient sur la genèse de ce film hors norme et nécessaire, à voir dès maintenant en ligne et à partir du 10 mai, en salles.

Sorti en février aux Etats-Unis, Je ne suis pas votre nègre (I am not your negro), nommé aux Oscars 2017, a rencontré un succès exceptionnel pour un documentaire (près de 7 millions de dollars de recettes). C’est dire à quel point le film de Raoul Peck remue les consciences, et secoue les fondements d’une société jamais guérie de l’exclusion et de la violence raciale. Le réalisateur haïtien aux inlassables engagements (Lumumba, Moloch tropical, Quelques jours en avril) l’a tout entier construit autour de la parole puissante de James Baldwin (1924-1987), écrivain noir américain, penseur incontournable de la question raciale aux Etats-Unis.

Ami des grands leaders du mouvement des droits civiques, Baldwin interroge l’histoire et les mythes de la nation américaine, remontant aux origines occultées du racisme. Entre douleur contenue, lyrisme et ironie mordante, ses mots, portés par le comédien Joey Starr dans la version française (et par Samuel L. Jackson dans la version originale), composent une réflexion saisissante sur l’obsession de l’Amérique (et, par-delà, du monde occidental) pour la couleur de la peau. Raoul Peck revient sur la genèse de son film et sur son impact, à l’occasion de sa diffusion sur Arte et à la veille de sa sortie en salles en France, le 10 mai prochain.

Que représente James Baldwin pour vous ?
J’ai « rencontré » Baldwin très tôt dans ma vie, entre l’adolescence et mon entrée à l’université. Lorsque je vivais à Berlin, j’avais de grandes discussions sur le racisme aux Etats-Unis avec un jeune couple d’étudiants noirs américains gays. Ils étaient très ancrés dans ce combat. Moi, je viens d’Haïti, d’un autre univers où s’est construite une autre relation au racisme. Pour moi, cette colère — que je comprends — était un piège. Il ne fallait pas se laisser réduire à cela, à la couleur de la peau. Laisser l’autre vous définir, c’est le meilleur moyen de le laisser vous enfermer dans un ghetto. Je voulais me définir en tant qu’être humain et conquérir le monde. C’est à cette époque que ce couple m’a donné The Fire next time (La Prochaine Fois, le feu), qui est l’un des succès de Baldwin. Et je ne l’ai plus quitté. J’ai lu tout Baldwin. Il a structuré ce que je ressentais intuitivement, notamment sur la mythologie raciale du cinéma hollywoodien. Baldwin a une approche humaniste, qui embrasse le monde entier.

Comment est née l’idée de ce film ?
Il y a un peu plus d’une dizaine d’années, j’ai eu le sentiment que les débats en Europe et aux Etats-Unis autour du problème du prétendu communau­tarisme manquaient de distance. Je n’y voyais que du repli sur soi, du dogmatisme, du patriotisme ; et je me disais « nous avons besoin de la voix de Baldwin ». Dès le début, je voulais que ce film soit un concentré de sa pensée, dans l’idée de le faire revenir sur le devant de la scène avec sa parole, forte, directe. Restait à trouver le procédé ­artistique pour mettre le spectateur ­directement en contact avec lui. Moi, le réalisateur, je ne devais être que le messager.

Comment vous est parvenu le manuscrit inédit qui est le pivot du film ?
J’imaginais qu’obtenir les droits des œuvres de Baldwin allait être problématique car ses ayants droit ont pour habitude de ne même pas répondre aux sollicitations. J’ai tout de même écrit et j’ai eu une réponse dans les trois jours, m’invitant à venir en discuter. Quelques semaines plus tard, à Wa­shington, Gloria Karefa-Smart, la sœur cadette de James Baldwin, m’ouvrait les bras. A l’époque, je ne savais pas si j’allais utiliser un article ou un essai, ni quel film je voulais faire. Il fallait que je cherche et elle m’a donné accès à tout. J’ai pris le temps, j’ai écrit des développements de fictions, de documentaires ou de docu-fictions mais rien ne me satisfaisait. A aucun moment Gloria ne s’est impatientée. Elle m’envoyait régulièrement des documents. Et, un jour, elle m’a donné les trente pages de notes sur « Remember this house », un projet de livre sur trois personnages emblématiques de la lutte pour les droits civiques : Medgar Evers, Malcolm X et Martin Luther King. Baldwin voulait raconter l’histoire de l’Amérique à travers ces trois personnalités. C’était la porte d’entrée, qui m’ouvrait à toute la pensée de Baldwin, à tous ses livres.

De la pensée de Baldwin, les Américains retiennent souvent une radicalité que le film assume et nuance à la fois…
Baldwin met en question la naissance même de l’Amérique, en clamant que ce rêve a été construit sur deux massacres. Il s’adresse directement aux Blancs : « Si vous continuez à ne pas voir l’oppression qui se passe sous vos yeux, vous êtes des monstres moraux. » C’est très dur. Les Américains prennent ça en pleine figure. Mais c’est un humaniste : il s’exprime avec son intellect, mais aussi avec tout son amour et tout son corps. Il souffre même physiquement dans les moments de découra­gement. Il prend sur son dos tout le monde, Blancs et Noirs. C’est rare. Et il dit la vérité aux Blancs : « Moi, j’ai eu à vous regarder toute ma vie et j’en sais plus long sur vous que vous sur moi. »

Comment avez-vous choisi les images ?
Je me suis mis au service du texte. Mon travail consistait à aller chercher ­l’essence de Baldwin et à lui donner le plus d’impact possible. Il m’a livré lui-même un certain nombre d’histoires et d’images, mais je suis allé plus loin : j’ai reconstruit l’atmosphère dans laquelle il a évolué. Si, dans un livre, je trouvais une note sur une musique qu’il aimait, je faisais rechercher le morceau, j’en écoutais des dizaines de versions pour intégrer la plus pertinente. Rien n’est un hasard dans ce film. J’ai utilisé tous les instruments de mon métier pour « donner » Baldwin : l’image, le montage, la voix, la musique, qui passe du jazz au blues, du spiritual au rap.

Pourquoi le grand bouleversement qu’il appelle de ses vœux n’a-t-il pas eu lieu ?
Parce que la grande machine capitaliste a gagné. Elle a tout ravagé. Le système d’oppression a su se renouveler. Toute la tête de la résistance radicale, et notamment les Black Panthers, a été décimée. Malcolm X, Martin Luther King, Medgar Evers ont été assassinés, comme des centaines d’autres militants moins connus. Puis on a voté des lois, mais on n’est jamais allé à l’origine du problème du racisme. On a laissé émerger une classe de bourgeois noirs, eux-mêmes devenus les protecteurs du système. Une élite qui trouve de bon ton, comme l’ensemble de l’establishment américain, de continuer à répan­dre l’image de pasteur pacifique non violent de Martin Luther King, occultant le radicalisme de sa pensée dans les deux dernières années de sa vie et son rapprochement avec Malcolm X. On a mis de côté leur position politique commune qui consistait à vouloir dépasser la notion de race pour passer à une notion de classe. Avant son assassinat, Martin Luther King œuvrait pour une marche sur Washington contre la pauvreté, pas contre le racisme… Aujourd’hui, ce même système permet à Donald Trump ou à Marine Le Pen de faire croire à un problème de races, d’étrangers, de migrants, tout en continuant à produire de la pauvreté et une concentration des richesses.

Selon votre analyse, les violences policières sur lesquelles les combats actuels se focalisent ne seraient qu’un symptôme…
C’est un piège. Baldwin nous dit que la réaction de colère ne suffit pas. Il montre un chemin à suivre sur le long terme et ne reste pas dans une réflexion superficielle, faite de petites réformes, de monuments érigés pour montrer que les choses ont avancé. Il remet « le grand éléphant » sur la table. Et affirme que l’essentiel n’a pas changé. Son discours vous interpelle directement, en tant qu’être humain. Que vous soyez blanc ou noir, c’est très dur de détourner la tête devant une démonstration implacable qui appelle une reconnaissance de la réalité. Il avertit les Américains : « Tant qu’il y aura les damnés de la terre dans votre rêve, il ne voudra rien dire, et vous coulerez avec. »

Que vous a inspiré la nomination aux Oscars ?
Je ne réalise pas des films pour avoir des oscars. Mon premier réflexe a été le doute. Si tout le monde trouve ce film formidable, peut-être n’a-t-il pas assez dérangé… Toute la presse américaine, du New York Times à Variety, a parlé du film parce qu’il sonde la psyché américaine, la définition même de l’histoire de ce pays. Baldwin touche aux fondamentaux : il déconstruit la machine.

Isabelle Poitte
Article tiré de Télérama  le 25 avril 2017

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s