Monsieur Macron, vos futurs électeurs de gauche ont quelque chose à vous dire

Nous avons donné la parole aux électeurs de Benoît Hamon et de Jean-Luc Mélenchon, qui ont clairement décidé de voter pour Emmanuel Macron. Mais qui sont résolument en désaccord avec lui, et nous disent pourquoi

Au soir du dimanche 23 avril, ils étaient nombreux, les électeurs de gauche, à se sentir un peu perdus. Il y avait ceux qui ont su immédiatement qu’ils voteraient contre Marine Le Pen. Et il y avait ceux qui, las d’avoir passé les quinze dernières années à être sermonnés sur le «vote utile», ont hésité. Certains avaient en outre milité contre la loi Travail ou la loi Macron : alors voter pour l’ancien conseiller économique de Hollande, forcément… Que faire ? Voter blanc ? S’abstenir ? Aller donner sa voix, malgré tout, à l’ex-ministre de l’Economie, pour «faire barrage» ?

Nous avons décidé de donner la parole aux électeurs de Benoît Hamon et de Jean-Luc Mélenchon, qui ont décidé de voter pour Emmanuel Macron, mais qui n’entendent pas rester silencieux durant son éventuel quinquennat. Ni avant. Et qui souhaitent rappeler au candidat que, s’il est porté au pouvoir, ce sera aussi avec leurs voix et leurs désaccords.

«Ca écoeure, ça révolte, ça fout les boules»

Nous avons donc lancé un appel à témoignages. Nous en avons reçu, rien que sur notre boîte mail, plus de 350. Nombreux sont ceux et celles qui ont faire part de leur désarroi, et leur besoin de vider leur sac («Merci de désirer nous entendre», nous écrivait Jean, «Merci à vous de laisser cette possibilité de s’exprimer», nous disaient Lucie et Lise, parmi d’autres).

Dans leurs réponses, la plupart expriment leur refus de voir Marine Le Pen accéder au pouvoir. Certains nous ont raconté leur histoire personnelle, leur histoire militante ou leur histoire d’amour avec quelqu’un d’une autre origine ou nationalité qu’eux. Certains nous ont parlé de leurs enfants, et de leur refus de les voir grandir dans une France fermée ou hors de l’Union européenne. Si presque tous se sont dits franchement agacés d’avoir à voter pour un candidat libéral («Ça écœure, ça révolte, ça fout les boules et j’irais même jusqu’à dire que ça fait vraiment mal au cul» a déclaré Claire, d’Ivry-sur-Seine), il est apparu clairement que le barrage au Front national leur tenait à coeur. Même si certains ont aussi indiqué ne se faire aucune illusion sur le fait qu’un quinquennat «de casse sociale» faciliterait par la suite l’accès du FN au pouvoir.

Quelques sujets, thèmes ou éléments du programme sont apparus de façon récurrente. D’abord, un sentiment diffus revient dans une majorité de témoignages : «ça pique», à cause de ce que représente le candidat Macron, ancien banquier et perçu comme proche des milieux d’affaires, de la finance. «Son parcours devrait être absolument illégal… Passer des impôts à une grande banque pour ensuite revenir en conseiller du président et nommer ce type ministre de l’Economie, ce n’est même plus du conflit d’intérêt à ce stade, c’est carrément de la folie furieuse» déplore un internaute anonyme.

Autre point de blocage pour les électeurs de gauche : les soutiens (ou plutôt les «boulets») d’Emmanuel Macron. La plupart de nos témoins ne croient pas une seule seconde à la promesse de «renouvellement» du candidat d’En marche. Virginie, infirmière dans le sud de la France, est ainsi particulièrement dérangée par «son auberge espagnole qui s’agrandit, et les calculs des autres politiciens LR/PS autour, qui élaborent sans vergogne et sans aucun respect pour nous les électeurs la meilleure technique pour être sûr de pouvoir garder leur petit morceau de pouvoir».

«Je voterai pour lui, mais en priant pour qu’un jour ces chauffeurs Uber me pardonnent»

Côté programme, c’est le libéralisme assumé d’Emmanuel Macron qui pique (fort). «Suppression de l’ISF, suppression de [120 000 postes de] fonctionnaires, suppression des indemnités chômage à ceux qui refusent deux emplois, cadeaux aux entreprises…» énumère Carole, 47 ans, médecin hospitalier dont «le coeur battait» plutôt pour Hamon.

Un autre mot, ou plutôt une marque, est associé au nom de Macron : Uber. Jean, étudiant à Sciences Po, n’arrive pas à oublier une déclaration du candidat sur les chauffeurs Uber : «La vérité, c’est qu’en effet, ils travaillent parfois 60 ou 70 heures pour toucher le Smic. Mais ils rentrent dans la dignité.» Mais «devoir travailler 60 ou 70 heures par semaine pour tirer un SMIC, je n’appelle pas ça entrer dans la dignité ! J’appelle ça le retour à l’esclavage !» déplore Jean. «Ces pauvres chauffeurs Uber deviennent totalement captifs d’un travail hyper précaire qui ne leur donne pratiquement pas de droits. […] Et avec Macron, leur situation ne va visiblement pas s’arranger… Alors je voterai pour lui, mais en priant pour qu’un jour ces chauffeurs Uber me pardonnent.»

Un des points qui chagrine le plus ne figure (justement) pas dans le programme : l’écologie. Plus de 80 mails sur les 350 reçus mentionnent l’écologie comme le coeur de leur engagement politique… et donc comme réticence vis-à-vis de Macron. «On ne peut se permettre en 2017 d’éprouver une telle indifférence voire une aversion à ces sujets primordiaux et créateurs d’emplois. En affirmant que le nucléaire en France a un avenir et en refusant de sortir du diesel, Macron pose clairement la question des lobbies qui sont susceptibles de l’entourer. En se prononçant ouvertement pour le CETA, Macron démontre sa volonté de donner les pleins pouvoirs aux multinationales quitte à fragiliser la protection de l’environnement et de la santé des Français et des Européens», résume Kévin, 26 ans, chargé de communication.

Enfin, plusieurs déclarations du candidat ont très fortement marqué nos témoins. En mal. Qu’il évoque les jeunes qui devraient avoir envie d’être milliardaires, ou le travail comme meilleur moyen de se payer un costard (un thème décidément récurrent dans cette campagne…), Emmanuel Macron a souvent agacé. Son discours du 23 avril, au soir du premier tour qui l’a qualifié pour le second, a souvent exaspéré. D’ailleurs, beaucoup de citoyens indiquaient également dans leurs courriels qu’ils voteraient à gauche aux législatives, et se disaient prêts à descendre dans la rue si le futur gouvernement menait une politique trop libérale.

Histoire qu’Emmanuel Macron n’oublie pas qu’il accédera peut-être au pouvoir, mais sans recevoir un chèque en blanc du peuple de gauche.

Photo Albert Facelly pour Libération
Kim Hullot-Guiot et Vincent Coquaz
Article tiré de Libération . le 29 avril 2017

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