Mathilde Larrère – “Dimanche, il s’agit davantage d’un vote antifasciste que d’un front républicain”

Les électeurs de gauche, sur lesquels tombe l’injonction du “front républicain” depuis les résultats du premier tour, se déchirent sur la décision à prendre dimanche. L’historienne Mathilde Larrère offre un éclairage sur l’origine de cette tradition électorale et les raisons de son effritement.

Il est brandi, parfois comme une injonction, souvent comme une évidence et toujours comme un rempart immédiat à l’accession au pouvoir de l’extrême-droite. D’où vient le « front républicain » ? S’il paraît inévitable, est-il indiscutable ? Selon le politologue Joël Gombin, il relève du « mythe ». Ce qu’il explique en faisant appel à Claude Lévi-Strauss, pour qui le mythe relève de la logique intellectuelle du« bricolage ». Constituer le « barrage » revient en effet à agglomérer des votes venant de tout le spectre de notre démocratie sans projet politique commun. Il n’y a guère que cette solution, pourtant, qui semble pouvoir empêcher dimanche Marine Le Pen de devenir présidente de la République.

Mathilde Larrère est historienne des révolutions et de la citoyenneté et chroniqueuse pour Mediapart. Elle analyse pour nous les tenants de ces unions électorales contre-nature dans un objectif de défense de la République et explique pourquoi le front républicain divise aujourd’hui la gauche, quinze ans après les 82 % de Jacques Chirac face à Jean-Marie Le Pen.

De quoi parle-t-on quand on invoque le « front républicain » ?
On parle en général d’une pratique de désistement du candidat de gauche ou de droite le moins bien placé au second tour d’élections législatives, municipales…, dans le cas de triangulaires avec le Front national. Mais avant le FN, il y avait la menace des royalistes ou des anciens nationalistes. Au XVIIIe siècle, on parlait de « discipline » ou de « désistement républicain » face aux monarchistes. À la fin du XIXe, les socialistes n’acceptent pas le régime républicain mais se désistent en cas de risque monarchiste. L’expression est ressortie dans les années 1980-1990 avec l’idée que les électeurs de celui qui se désiste votent pour celui qui se maintient pour faire tomber le FN. De là, on peut étendre l’expression à l’appel des électeurs de gauche par la droite, de droite par la gauche, à soutenir son candidat dans le cas d’un second tour à deux contre le FN.

Quel imaginaire cette notion mobilise-t-elle ?
C’est une question difficile. Elle appelle à l’union des forces en général, d’adversaires politiques contre une autre force politique considérée comme un ennemi commun. Ce qui peut conduire à des alliances électorales. Cela mobilise énormément de souvenirs historiques qui n’ont rien à voir. Citons le Front populaire, qui était une alliance électorale avec l’intention de gouverner. Mais aussi des unions contre-nature pour défendre la République : en 1887, pour s’opposer au général Boulanger se forme un gouvernement de « concentration républicaine » entre républicains et radicaux. Puis le cabinet Waldeck-Rousseau en juin 1899 qui se présente comme un gouvernement de « défense républicaine » après l’affaire Dreyfus. S’y unissent la droite et une partie de la gauche face aux anti-dreyfusards.

Encore avant, en 1851, à la suite du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, Victor Hugo appelle les ouvriers à dresser des barricades pour rétablir la République, mais ceux-ci lui répondent qu’ils n’en veulent pas car la Deuxième République les a écrasés. Et depuis 2002, cette notion mobilise, à cause de Jacques Chirac, l’imaginaire de la trahison politique, toujours d’actualité. C’est pour cela que les termes de « front » et de « barrage » ne sont pas adéquats : un « front républicain » impliquerait l’idée de créer une alliance électorale pour préparer une majorité, et celui de « barrage » n’est justifié que dans la temporalité du vote de second tour et d’accès au pouvoir. Puisque rien n’est fait ensuite, c’est un barrage contre le Pacifique. Il faudrait trouver un mot suffisamment clair et neuf qui pourrait convaincre les indécis. Pour moi, il s’agit davantage d’un vote antifasciste qu’autre chose.

Le front républicain invoqué aujourd’hui paraît plus friable et moins unanime qu’en 2002. L’affaiblissement du « tout sauf le FN » à gauche est-il une conséquence inconsciente de la dédiabolisation de celui-ci ? Comment expliquer que des citoyens et des penseurs de gauche soient si nombreux à avoir le réflexe de taper sur Macron plus que sur Le Pen ?
Il est sans nul doute un effet de la dédiabolisation du FN. Il est aussi la conséquence de la façon dont Chirac s’est assis sur les votes républicains, donc de la gauche, en 2002, qui laisse l’impression d’une trahison et d’un « on ne m’y reprendra pas ». Il est la conséquence des politiques de Hollande, de la trahison de ses promesses, et aussi de mois de lutte contre ces politiques – sociales mais aussi liberticides – qui ont dressé les gens contre Emmanuel Macron. Cela fait des mois que la gauche lutte contre la politique que propose Macron et a pu « oublier » la lutte contre le FN entre-temps.

Dans l’ensemble, les gens pensent que de toute façon, Macron sera président, et que l’enjeu est de ne pas se faire avoir comme en 2002. Il y a aussi peut-être un micro effet des primaires. On a enchaîné coup sur coup deux consultations de nature électorale auxquelles, à juste titre, de nombreux électeurs de cette gauche qui aujourd’hui se divise n’ont pas participé, en se disant « C’est leurs affaires, on n’a rien à faire la dedans. » Dans le « ni-ni », il y a un côté « C’est leur problème, qu’ils se débrouillent entre eux… » Mais il faut rappeler qu’historiquement, le « ni-ni » a d’abord été exprimé à droite (sous la présidence de Nicolas Sarkozy, aux municipales de 2008 et aux régionales de 2011, NDLR). C’est vraisemblablement la première fois que l’on voit la gauche flancher, et les désistements ont été plus nombreux à gauche qu’à droite. On attend évidemment beaucoup plus de la gauche face à l’extrême-droite : si le deuxième tour avait opposé Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, la droite ne se serait pas ralliée derrière Mélenchon.

Tandis que certains électeurs refusent de réitérer leur vote « barrage » de 2002, davantage considéré comme une évidence, vous affirmez que la comparaison entre les deux élections incite encore davantage à voter cette fois-ci. Pour quelles raisons ?
Parce que selon moi, le risque de voir le FN au plus haut dans les résultats, au pire passant de justesse, est plus élevé. Du fait de l’abstention, des progrès du FN, des souvenirs douloureux de 2002, de la dédiabolisation, de l’énorme déception de ceux qui avaient voté Mélenchon et y ont cru, des attentats et des discours qui ont fleuri, des discours sur les migrants à droite comme à gauche, de la colère de voir arriver le promoteur de la loi Travail, de la campagne de Macron qui est de plus en plus mauvais stratégiquement… et sur le fond depuis l’annonce des résultats.

Voter blanc ou s’abstenir, est-ce voter Front national, comme l’affirment certains  ?
Ce n’est pas « voter FN », c’est mathématiquement augmenter son pourcentage. Car les abstentions ou les votes blancs ou nuls viennent de pans de la société politique qui en 2002 avaient voté Chirac et qui pourraient ici voter Macron.

Quelles sont les raisons qui poussent de nombreux électeurs ayant participé au premier tour à revendiquer une abstention politisée au second ? Connaît-on des précédents similaires ?
Déjà, les anarchistes ont toujours défendu l’abstention politisée – une exception toutefois, pour le Frente popular en 1936 où la Confédération nationale du travail espagnole n’avait pas donné de consigne d’abstention. Ensuite, il y a des précédents, par exemple lors du plébiscite de 1870 de Napoléon Bonaparte. Question piège : « Acceptez-vous mes réformes libérales ? » Si les gens votaient « oui », Bonaparte était plébiscité et leur vote récupéré. S’ils votaient « non », ils votaient contre des mesures qui étaient de facto des avancées. Donc le parti républicain avait appelé à l’abstention politique, et à Paris, par exemple, elle avait été massive. Reste que le « oui » l’avait emporté et que, maîtrisant la communication, Napoléon Bonaparte avait péroré « J’ai retrouvé mon chiffre ! »

Pour votre confrère Nicolas Lebourg, si la rue est plus amorphe entre ces deux tours, c’est parce qu’il y a « une décomposition du combat antiraciste ». Partagez-vous cette analyse ?
Oui, plutôt. Je suis moi-même triste de constater cette atonie, mais je dois dire que depuis la faible mobilisation à la mort de Rémi Fraisse [le militant écologiste tué par une grenade lancée par un gendarme sur le site du projet de barrage de Sivens, NDLR.] et de la mobilisation réelle mais non massive après celle d’Adama Traoré, je m’inquiète. Il y a non seulement une décomposition du combat antiraciste mais aussi comme une résignation au mieux, une acclimatation au pire, à tout ce qui remet en cause des valeurs qui sont pourtant celles de la gauche. Idem après le 49.3 de la loi Travail, il y avait eu une réaction mais pas si forte. Le problème n’est pas seulement le combat antiraciste, mais l’atonie du mouvement social, même si on pouvait espérer son réveil réel avec le mouvement contre la loi Travail et Nuit debout. Le fait que ces mesures aient été prises par un gouvernement socialiste a pu jouer dans la faible mobilisation. Cela a joué dans l’acclimatation à ce qui ne devrait pas être acceptable.

Serge Halimi évoquait quant à lui avant le premier tour « les dégâts démocratiques qui découleraient d’un éventuel face-à-face entre Emmanuel Macron et Mme Le Pen ». La division relative du peuple de gauche avant le second tour fait-elle partie de ces « dégâts démocratiques » ? Y en aura-t-il d’autres ?
Si la gauche se déchire trop, c’est le risque – quoique je lui fasse confiance pour se rassembler quand il le faut. Tous les discours qui accusent les électeurs d’avoir voté ça ou ça sont des discours qui ne respectent pas la démocratie. Je le redis, la faute de 2002 incombe à Chirac, pas à ceux qui ont voté pour lui. La faute incombe aux élus qui trahissent leurs promesses, ne prennent pas en compte les motivations de leurs électeurs, pas aux électeurs eux-mêmes. De plus en plus, on me demande « Nos votes ont-ils du pouvoir ? », on met en question le vote. Alors que la seule charge devrait peser sur ce que les hommes et femmes au pouvoir en font. Remettre en cause le vote est une démarche anti-démocratique. Outre cela, il y a les risques que chacun des finalistes fait de facto courir à la démocratie.

Le front républicain, s’il l’emporte au second tour dimanche prochain, offre-t-il une chance d’affaiblir le Front national ou ne fera-t-il que retarder encore son avènement, voire nourrir l’appétence pour celui-ci ?
Tout dépendra du troisième tour : les législatives. Tout dépendra de comment s’organisera la lutte ensuite, de l’état dans lequel sera la gauche en sortant de cette séquence. Tout dépend aussi du score du FN, je pense que c’est important qu’il soit faible. Ce qui ramènerait le FN à la ponction congrue qui devrait être la sienne – celle d’un petit noyau raciste –, c’est une politique sociale, portée par un contexte économique de croissance, une politique de redistribution des richesses, de justice, d’aménagement du territoire dans un sens d’égalité de l’accès aux services, une démocratie renforcée et plus vertueuse. Le tout avec une bataille culturelle sérieuse contre ses discours identitaires. Alors, le FN ne pourrait pas braconner sur les terres de la souffrance sociale, de l’abandon et du déni démocratique.

Photo de garde : Simon Guillemin / Hans Lucas
Romain Jeanticou
Article tiré de Télérama  le 3 mai 2017

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