Les Algériens infligent un revers au pouvoir politique

Malgré une faible participation – 37,09% contre 42,02% en 2012 – à l’issue d’un scrutin législatif remporté par le FLN et son allié le RND, l’essentiel pour le pouvoir politique est de donner à ses partenaires occidentaux l’image d’un pays en capacité d’assurer pacifiquement l’après Bouteflika. 
D’aucuns pensaient que le pouvoir algérien allait bourrer les urnes pour gonfler le taux de participation et crédibiliser ce scrutin législatif, le dernier sans doute du mandat d’Abdelaziz Bouteflika. Avec un taux de participation en baisse – 37,09% contre 42,02% en 2012, soit près d’un million de voix en moins, il semble que cela n’a pas été le cas.  En outre, sur les 8,3 millions de suffrages exprimés, plus de deux millions de votes nuls ont été décomptés. Ce qui fait que les heureux députés élus l’ont été par à peine 6,5 millions de voix ! 
Certes, les deux partis au pouvoir, le FLN (164 élus contre 220 en 2012)  et le Rassemblement national démocratique (RND, 97 élus contre 70) conservent la majorité absolue. La mouvance islamiste – deux listes coalisées étaient en lice – en a obtenu 67 contre 60 en 2012, tandis que la mouvance démocratique – FFS (socialiste, 14), Parti des travailleurs (trotskyste, 11) et RCD (9) –  en a obtenu 39, moins que ce qu’ils escomptaient. A signaler toutefois que le FFS et le RCD ne figuraient pas dans le parlement sortant. Enfin le Mouvement populaire algérien (MPA, droite libérale) de l’ex-ministre Amara Benyounes, a récolté 13 élus.
Fraude ou non en faveur du FLN, comme l’assurent les islamistes, qui affirment détenir des preuves, de quelle légitimité se prévaudra l’Assemblée qui vient d’être élue et dans laquelle vont siéger les représentants de 36 partis dont 24 ont entre un et deux élus ? D’autant qu’elle sera appelée à légiférer sur la poursuite des réformes politico-économiques engagées en 2012. Or, pour nombre d’observateurs, ce sera une assemblée fragmentée et fragilisée par une véritable défiance populaire.
Pour le pouvoir politique, qui a tout parié sur ce scrutin législatif, c’est plus qu’une déception : un revers. Il l’est aussi, en partie, pour les formations politiques de la mouvance démocratique, qui ont crédibilisé ce scrutin en acceptant d’y participer, sans doute parce qu’ils veulent rester politiquement visibles quant sonnera l’heure de la succession du président Bouteflika, bien mal en point comme l’ont montré ces images retransmises en direct, venu en fauteuil roulant mettre avec difficulté son bulletin dans l’urne.
Pourtant tout a été fait pour que les Algériens se rendent massivement aux urnes. Les médias publics et privés ont été sommés de ne pas relayer les appels de la partie de l’opposition appelant au boycott des urnes, visant explicitement l’ex-Premier ministre et candidat malheureux à la présidentielle de 2004, Ali Benflis. Les mosquées ont été mises à contribution– une première depuis 1997 –  au point que l’on a vu l’imam de la grande mosquée d’Alger déclarer : « Si vous ne votez pas aux prochaines élections législatives, l’Algérie devra affronter un envahisseur étranger ». Et ce, avant que le chef de l’Etat n’appelle dans un message, lu en son nom par la ministre de la Poste, Houda Feraoun, à voter massivement.
En fait, les autorités politiques ont certainement sous-estimé le contexte socio-politique, radicalement différent de celui de 2012 où, malgré le « printemps arabe », fort de son opulence financière, avec une dette extérieure pratiquement nulle, le pouvoir politique pouvait acheter la paix sociale. Or, suite au contrechoc pétrolier, avec un prix du baril (50 dollars) ayant baissé de moitié, le pouvoir politique a dû puiser dans ses réserves de change estimées alors à plus de 190 milliards de dollars (un peu plus de 100 milliards aujourd’hui) pour financer des besoins incompressibles. Ce temps-là semble bien révolu : aujourd’hui, faute de ressources, il n’a plus les moyens de sa politique sociale.
Mais plus que la politique d’austérité non dite, l’irruption soudaine de ces youtubeurs aux  vidéos décalées (Anes Tina entre autres) et autres facebookers, dans cette campagne électorale a changé la donne. Leurs vidéos, vues par des millions de personnes de tout âge, exprimaient un besoin de changement. Elles montrent combien les réseaux sociaux sont en train de bouleverser à une vitesse incroyable et sans bruit le rapport au politique et au social. En quelques années, l’introduction du G3, puis du G4, avec un débit et une hyper-connexion exceptionnels, a tout changé en Algérie. Toute la différence avec le scrutin législatif de mai 2012, qui s’était déroulé en plein printemps dit arabe dans une Algérie vivant à l’ère du smartphone G2, est là. Et c’est ce que n’a pas vu et compris le pouvoir politique, mais aussi une partie de l’opposition politique.
Mais, qu’importe :  en vérité, à travers ce scrutin législatif, le pouvoir politique prépare, au mieux de ses intérêts l’après Bouteflika, en cas de décès de ce dernier.  En effet, dans un contexte régional déstabilisé – Libye, Sahel et une Tunisie qui s’attend au retour de ses milliers de djihadistes en provenance de Syrie et de Libye –  et de crise financière (baisse drastique des recette pétrolières et austérité), il lui importait plus que tout de donner à ses partenaires occidentaux l’image d’un pays en capacité d’assurer une stabilité institutionnelle sans accrocs majeurs.
Photo AFP/Ryad Kramdi
Hassane Zerrouky
Article tiré de l’Humanité . le 7 mai 2017
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