« De la vertu », par Jean-Luc Mélenchon – Compte-rendu de lecture

Dans De la vertu, (2017) J.-L. Mélenchon expose le sens de son projet à travers un patient exercice d’explicitation des motivations politiques et philosophiques qui le sous-tendent. La question de la Vertu permet de préciser les conditions sous lesquelles la liberté de la décision politique peut être préservée et d’évaluer le degré de mise en œuvre de nos principes au sein de la société.

De la vertu (Éditions de l’observatoire, 2017), dernier ouvrage de Jean Luc Mélenchon, expose le sens de son projet à travers un patient exercice d’explicitation des motivations politiques et philosophiques qui le sous-tendent. L’entretien avec Cécile Amar se déploie à partir de la question de la Vertu et poursuit ainsi la réflexion initiée dans l’Ère du peuple (Fayard, 2014, pp. 104-108). Le principal intérêt de l’ouvrage réside dans l’articulation des propositions du programme de l’Avenir en commun (Seuil, 2016) avec l’esprit qui les anime. Ainsi la Vertu, ici mise au fondement de l’activité politique, permet de préciser les conditions sous lesquelles la liberté de la décision politique peut être préservée et d’évaluer le degré de mise en œuvre dans la société des trois principes fondamentaux de la République (Liberté, égalité, fraternité) qui donnent leur nom aux chapitres de l’ouvrage.

Les notes suivantes ne pourront pas reprendre le détail des thématiques et des mesures abordées. Elles s’attacheront à présenter la cohérence de la réflexion sur la décision politique, sur la réalisation des principes républicains ainsi que leur inscription dans l’horizon d’une politisation de la société. L’enjeu est de mettre en avant le rôle de la convocation d’une assemblée constituante dans le renouveau de la vie politique.

L’oubli de la Vertu, péril de la décision politique

Le court entretien met au premier plan un concept aux consonances aujourd’hui archaïques tant la confusion entre décision politique, solution technique et défense des intérêts particuliers est commune. Il s’agit de montrer comment la Vertu politique peut répondre à une crise matérielle intimement liée à une crise morale. La thèse générale consiste à rappeler qu’à tout niveau la décision politique doit avoir pour objet premier l’intérêt commun et exige une attitude adéquate qui doit être revendiquée et construite. C’est en ce sens que Jean-Luc Mélenchon définit la Vertu comme « un principe conforme à l’intérêt général, qui est bon pour tous lorsqu’il est mis en œuvre » (DV 16)

La Vertu concerne la vie commune, elle s’impose à tous quelle que soit la morale personnelle ou l’idéologie dont on se réclame pour s’orienter dans ses choix. Elle n’est donc en aucun cas « l’apanage d’un parti ou d’une famille politique. » (DV 26) ni d’une classe  particulière d’individus. Ce qui est bon pour tous ne peut être dicté par une morale religieuse ou économique. Au contraire le bien commun ne peut être déterminé que par la volonté générale et les décisions prises par celle-ci qui sont inscrites dans la loi. Là où cette condition n’est pas respectée la vie publique est truquée et déformée. Le doute généralisé sur les institutions et ceux qui les représentent en est la conséquence.

Si les « affaires » sont ici brièvement mentionnées c’est seulement en ce qu’elles sont emblématiques d’un fonctionnement qui s’est banalisé et que les institutions actuelles tendent à favoriser. En résulte un insupportable sentiment d’impunité chez ceux qui en profitent. Dans le cas de M. Fillon « ce qui a paru le plus choquant, ce n’était pas seulement les faits qui étaient dévoilés, mais le fait qu’il donnait le sentiment de ne pas comprendre ce qu’on lui reprochait. » (DV 11) Si la morale de l’homme politique est en question c’est qu’elle peut fausser dès le départ la donne en admettant que des intérêts particuliers pèsent sur l’exercice des fonctions. Dans la sphère politique, la corruption remet en cause la légitimité de la décision. Le corrompu « accepte d’aliéner sa liberté de décision » qui devient alors propriété de l’acheteur, c’est-à-dire du corrupteur. « Mais ce n’est pas sa liberté qu’il a vendue, c’est celle des autres, qui l’ont mandaté pour prendre une décision libre, conforme à l’intérêt général. » (DV 30) Lorsqu’une conscience est achetée c’est un intérêt particulier inavouable qui prime sur l’intérêt commun.

Ce que J.-L. Mélenchon propose pour répondre à ce problème, ce n’est pas seulement une batterie de mesures anti-corruption comme l’interdiction du lobbyisme d’influence ou des activités de « conseil » en lien avec la vie publique. Pour trouver un socle à la moralisation de la vie publique il faut s’attaquer à la « racine de la corruption » plutôt que de trouver de simples palliatifs aux dérives en vigueur. On peut plaider pour un « principe de responsabilité personnelle intégrale » (DV 14) et il faut par conséquent cultiver une expérience de la Vertu à la fois personnelle et collective. Cela passe par le projet de refonte de la constitution qui prend appui sur la Vertu populaire existante et à construire. Il faudra « réécrire la règle du jeu » (DV 33). Nous y reviendrons une fois les thématiques de l’ouvrage parcourues.

Liberté, égalité, fraternité : des principes sans action ?

La question de la Vertu se retrouve au niveau de la société. J.-L. Mélenchon donne un diagnostic désabusé : notre société n’est pas vertueuse. Les disproportions visibles au sein de notre société disqualifient la vie commune. La question du sens des richesses, de l’accumulation et de la compétitivité comme modèle n’est pas suffisamment posée. Pour être vertueux il ne suffit pas de proclamer des principes, il faut encore les appliquer, les ancrer dans la réalité. C’est que la Vertu n’est pas un principe abstrait mais doit déboucher sur une « morale de l’action ». La crise matérielle et morale ici pointée n’est pas décrite comme une fatalité. Une telle illusion ne persiste que lorsque la décision politique est taxée d’impuissance. De la présence de l’injustice au sein de la société, on peut légitimer un droit à l’insurrection et une refonte du système. Dans les trois chapitres de l’ouvrage, J.-L. Mélenchon s’attache à montrer du doigt ce qui fait obstacle à la mise en œuvre de ces principes et met en perspective les mesures qu’il propose pour y remédier.

LIBERTÉ – J.-L. Mélenchon part du constat de la confusion fréquente entre la liberté du commerce et la liberté comprise à l’origine comme aptitude de chaque être humain à décider. Cette dernière suppose une liberté de conscience toutefois susceptible d’être parasitée par diverses influences. Tout dogme imposé et posé comme fondement de la discussion est illégitime puisque, par définition, il se veut incontestable. Une délibération sous influence contourne le libre usage de la raison, seul à même de justifier le rôle central de la délibération en politique. Il faut donc lutter contre les machines qui engendrent ces dogmes comme c’est le cas dans la création de désirs infinis que ne peut supporter un monde fini : « l’obscurantisme fondamental de notre temps est le consumérisme » (DV 42)

La liberté s’entretient et se préserve. Comme on a séparé l’État de l’Église, il est désormais nécessaire de « séparer le commerce de la République » (DV 41). La laïcité qui assure l’indépendance du politique à l’égard du religieux doit être étendue à l’économie. Ainsi est mise en avant une vérité essentielle : l’économie n’est pas un royaume céleste intouchable. Ses prétendues « lois » n’ont rien de naturel ni de surnaturel qui impliquerait que leur fonctionnement échappe à la décision politique et à la souveraineté populaire. Il faut s’affranchir du fatalisme et de la fascination exercée par l’économie en réaffirmant dans ce domaine la capacité de légiférer du peuple. Un aspect important de la question est de pouvoir nommer ces phénomènes de manière à ce qu’ils soient compréhensibles par tous. Car les mots permettent d’agir sur les choses.

Comme la liberté de conscience est en droit illimitée, les interdits de notre époque ne doivent pas non plus entraver la réflexion sur des questions aussi fondamentales que le droit de mourir ou le droit de disposer de son corps. Pour J.-L. Mélenchon, l’occultation et la virtualisation de la mort est une question politique. La mort ne doit pas être écartée du regard de tous, autant pour éviter qu’elle soit toujours davantage désocialisée que pour mesurer les conséquences de l’organisation sociale sur les destins individuels.

ÉGALITÉ – Les développements sur l’égalité se fondent sur l’idée que nous sommes semblables dans nos besoins et donc que « notre égalité en droits est fondée par notre droit égal à accéder aux moyens de satisfaire ces besoins. » (DV 79) Cela signifie que l’égalité n’est pas seulement un objectif politique mais est aussi la « condition de la vie commune » (DV 83). Il faudrait ajouter que cette vie est elle-même impliquée dans un écosystème et que ce qui rend semblable tout être humain est son rapport à la nature. Il en va aussi bien de la question de l’égalité entre les hommes et les femmes que de la répartition globale des richesses. Lorsque des êtres humains ne sont pas en mesure de satisfaire leurs besoins, ils ne peuvent disposer d’eux-mêmes, c’est-à-dire conserver une souveraineté sur eux-mêmes. Une telle situation est inadmissible dans une société où les richesses sont suffisamment abondantes. Corriger les inégalités implique de revoir et redonner du sens à la répartition des richesses matérielles et culturelles. Celle-ci « doit désormais permettre à chacun de vivre : c’est-à-dire de remplir les fonctions essentielles de son existence sans être plongé dans un état de survie permanente. » (DV 88)

Un déséquilibre insoutenable s’est installé entre le capital et le travail et le sens même de l’accumulation s’est perdu dans ce processus. Contre le sens commun qui comprend que l’accumulation ne sert plus à rien quant à la satisfaction des besoins au-delà d’un certain point « le système dominant a fini par faire accepter l’idée que l’accumulation pouvait être sans fin et qu’un tel abus était légitime. » (DV 90) La question économique rejoint donc l’écologie : par-delà  le problème de la pauvreté, c’est un destin commun de l’humanité qui se profile. Chacun peut se sentir menacé par les mécanismes de prédation de la nature.

FRATERNITÉ – J.-L. Mélenchon refuse de laisser se dissoudre la fraternité dans la nébuleuse sentimentale du fraternel. Cela signifie qu’elle ne peut se contenter de l’intention et qu’elle n’est pas non plus naïve. Au contraire, « l’amour fraternel se construit » (p. 118). Si la fraternité n’est pas un droit comme les autres, c’est qu’elle est un liant social. Tout ce qui diminue l’échange et la sociabilité est anti-fraternel. Les logiques de conflictualité sociale en sont les artisans. C’est le cas dans le monde du travail où le malheur s’intensifie du fait du modèle dominant de compétition permanente alors qu’il faudrait mettre en avant le rassemblement autour de l’œuvre commune. Il ne faut pas confondre les libéralités imposées violemment avec la liberté : « Supprimer la loi et le code, c’est rétablir quelque chose de bien plus violent que la loi de la jungle, parce que dans la loi de la jungle le prédateur s’arrête quand son besoin est satisfait. Dans la répartition de la richesse, il n’y a pas de limite pour le prédateur » (DV 123). Du règne illimité des intérêts particuliers découle la pauvreté et aussi le malheur que J.-L. Mélenchon présente comme un des enjeux de sa politique : « Ma politique est destinée à sortir de l’ère libérale : celle où le coût du malheur n’est jamais mesuré. C’est à l’évaluation du coût du malheur ignoré, non comptabilisé, qu’on mesure le degré de fraternité d’une société. » (DV 121)

Le malheur ressenti par chaque individu ne le sépare des autres que tant que ne lui apparaît pas le lien entre sa situation de détresse et la situation commune. La haine peut ainsi naître sans que l’on en découvre la racine. Ainsi la réplique à l’extrême droite « c’est convaincre chacun qu’il ne peut pas être heureux dans un océan de malheur. Et qu’il faut donc s’en occuper collectivement » (DV 132). La fraternité se renforce en temps de détresse et la Vertu peut alors supplanter l’intérêt personnel et devenir un puissant moteur d’action.

 

De l’insoumission à la constituante : politiser la société

La Vertu traverse l’ouvrage comme une allégorie résistant aux procès en cours de domination des libertés, d’accumulation et de dissolution sociale. Elle pourchasse et démasque la double-face séductrice et cachée du « maître invisible et tout puissant : l’argent » (DV 9). Ce qui sous-tend son parcours, c’est la construction selon deux axes qui visent une nouvelle fondation de la vie politique, « contre la corruption et les corrompus, pour la VI° République » (DV 13). On comprend que l’insoumission n’est pas un projet de société, elle est une amorce et un moment nécessaire pour parvenir à la  politisation de la société. La vague « dégagiste » est justifiée par la constituante et la construction d’une VI° République. Le peuple, d’abord mobilisé dans sa fonction de résistance à un ordre social qui a effacé la Vertu, se trouve alors compris dans sa dimension d’affirmation et de refondation de soi. C’est insister encore une fois sur le pouvoir de la décision collective contre la liberté du commerce, l’inégalité de la répartition des richesses matérielles et culturelles et la concurrence anti-fraternelle. Être vertueux n’est pas donné mais requiert une construction de soi. L’enjeu de la constituante et de la « révolution citoyenne » est de créer une telle occasion, de restituer une expérience politique qui s’est perdue dans des automatismes et des procédures qui masquent les rapports de force.

Le sens de la vie et de l’activité politique doit être reconquis. Les réflexions de J.-L. Mélenchon donnent un sens actuel aux remarques de Montesquieu sur la mainmise de l’économique sur le politique. Alors que les gouvernements antiques étaient soutenus par la force de la vertu populaire « ceux d’aujourd’hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesses, et de luxe même. Lorsque cette vertu cesse, l’ambition entre dans les cœurs qui peuvent la recevoir, et l’avarice entre dans tous. (…) On était libre avec les lois, on veut être libre contre elles. La république n’est plus qu’une dépouille » (De l’esprit des lois, I, III). Dans la V° République que J.-L. Mélenchon nomme « monarchie présidentielle » c’est ce sentiment de la Vertu qui est perdu et le renversement des rapports légitimes entre l’intérêt commun et les intérêts particuliers qui est entretenu.

Défendre la Vertu c’est battre en brèche la morale du libéralisme économique qui l’a dès sa naissance considérée comme un obstacle aux profits des arrangements d’intérêts particuliers. Face à la fiction de l’harmonie spontanée du marché qui écarte la souveraineté, on construit l’harmonie volontaire résultant de l’effort et s’appuyant sur des raisons d’agir. « L’expérience prouve qu’un bien personnel n’est jamais fermement acquis et durable tant qu’il n’est pas aussi un bien pour tous. Dès lors on peut dire aussi qu’en voulant ce qui est bon pour tous on veut en même temps ce qui est assurément bon pour soi. Cette harmonie veut déduire son vouloir bénéfique et son action efficace de la recherche de l’intérêt général. » (DV 134)

La Vertu apparaît comme un puissant liant qui peut permettre à l’homme de réaliser cette harmonie entre la nature,  « corps inorganique de l’homme » et la Cité, « notre être inorganique, notre corps hors de notre corps, notre imaginaire en dehors de notre volonté » (DV 134). Il est pour cela nécessaire de réaffirmer des droits et des principes qui actuellement ne se manifestent pas concrètement et de sanctuariser des droits nouveaux comme la règle verte (« ne pas prélever davantage à la nature que ce qu’elle peut reconstituer »).

Comme les ouvrages précédents de J.-L. Mélenchon, De la vertu incite donc à penser l’action et à agir en pensant. La dimension philosophique de l’ouvrage soutient une conception de la politique qui ne se contente pas de la persuasion mais permet de s’orienter dans la pensée et dans l’action : « Lorsque je fais le lien dans un discours entre un principe philosophique, une question extrêmement intime et la politique, souvent les gens se disent contents de m’entendre parler de cette façon. Parce que la synthèse que je propose est une cohérence qui les aide eux-mêmes à penser et à vivre en cohérence avec leur idéal politique. C’est ce que je fais aussi avec ce livre » (DV 65).

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Yoann Loir, sur son blog
Article tiré de Mediapart . le 14 avril 2017

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