Cinéma – L’intégrale de Ruben Östlund

Suède : 2002-2014
4 longs-métrages + 1 moyen-métrage + 2 court-métrages
Réalisateur : Ruben Östlund
Scénarios : Ruben Östlund, Erik Hemmendorff
Acteurs : Johannes Bah Kuhnke, Lisa Loven Kongsli, Kristofer Hivju
Éditeur : BAC Films
Genre : Drame, comédie
Date de sortie du coffret : 8 décembre 2015

 

C’est grâce à sa présence dans de nombreux festivals que, petit à petit, le réalisateur suédois Ruben Östlund a réussi à prendre une place importante dans le cinéma d’auteur européen : The Guitar Mongoloid, son premier long métrage, avait obtenu le prix FIPRESCI au Festival de Moscou 2005 (Prix attribué par la presse cinématographique internationale) ; Happy Sweden, son deuxième, a permis au réalisateur de faire ses premiers pas à Cannes, en 2008, dans la sélection Un Certain Regard ; trois ans plus tard, Play était de nouveau à Cannes, cette fois ci dans la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs et il repartait avec le Prix de la séance Coup de cœur ; en 2014, enfin, le retour dans la sélection Un Certain Regard a apporté la consécration à Ruben Östlund, Snow Therapy obtenant le Prix du Jury. The Guitar Mongoloid et Play ne sont jamais sortis en salles dans notre pays, et Happy Sweden n’a eu qu’une sortie confidentielle. Par contre, Snow Therapy a réuni, chez nous, près de 200 000 spectateurs. Alors que Noël approche, BAC Films a eu l’excellente idée de sortir un coffret de 4 DVD représentant l’intégrale de Ruben Östlund, en l’occurrence ses 4 long-métrages, dont 2 sont inédits dans notre pays, un moyen-métrage  et 2 court-métrages, plus un certain nombre de « bonus » : un cadeau en provenance de Suède qui pourrait être apporté par des rennes de ce pays et qui permettra de constater combien ce réalisateur est fidèle depuis ses débuts aussi bien à des thèmes qu’à un style de mise en scène.

(The Guitar mongoloid)

Les films

(4/5)

C’est en 2004 que Ruben Östlund a réalisé son premier long métrage, The Guitar Mongoloid. Un film étrange, âpre, dérangeant, une suite de petites scénettes mettant en scène des personnages qui nous paraissent hors-normes (mais le sont-ils tant que cela ?) : une femme souffrant de troubles obsessionnels compulsifs et devenant paranoïaque, un groupe de quatre grands adolescents qui s’acharnent sur les vélos qui passent à leur portée, un homme dont le visage est flouté qui s’amuse à jouer à la roulette russe, deux jeunes hommes qui s’enivrent, des gamins qui font le salut hitlérien en criant « Sieg Heil », … Le personnage principal, celui qui « revient » le plus souvent, est un gamin de 10 / 12 ans, Erik, qui gratte la guitare et chante (très mal) « Le lion est mort ce soir » et d’autres œuvres de son répertoire. Son « gag » préféré : déplacer l’orientation des paraboles sur les toits des immeubles ; son meilleur ami : un trentenaire totalement immature. Cette façon de fractionner plusieurs récits, de passer sans arrêt de l’un à l’autre en ne consacrant que quelques minutes à chaque scénette, Ruben Östlund va la reprendre dans Happy Sweden, son deuxième long métrage. Alors que The Guitar Mongoloid nous présentait des personnages qui ne soucient pas du tout de ce que les autres pensent d’eux, ceux de Happy Sweden, tout en étant eux aussi hors-normes (mais, après tout, qui ne l’est pas ?), sont au contraire très soucieux de ce qu’on pense d’eux. Trop soucieux en tant qu’individus face à un groupe. Comme cette écolière qui, à une série de questions posées par sa maîtresse reprenant à son compte l’expérience de Asch, va finir par répondre le contraire de ce qu’elle pense pour arriver, enfin, à se sentir en phase avec ces condisciples ; comme cette femme qui n’ose pas assumer le geste maladroit qu’elle a commis dans les toilettes d’un autocar, quitte à nuire aux autres passagers ; comme ces deux jeunes bimbos qui ne pensent qu’à leur look et à l’effet qu’elles font sur les hommes ; comme ce jeune homme bien embarrassé vis à vis de sa petite amie du comportement très équivoque de ses copains. Très souvent, Ruben Östlund concentre sa caméra sur des parties de corps, les jambes, les torses, alors que les visages restent invisibles. On note aussi chez lui l’importance du hors-champ. Avec ce deuxième film, déjà, se renforce l’opinion qu’on peut avoir sur Ruben Östlund : voilà un réalisateur qui aime tourner en longs plan-séquences, qui dit beaucoup de choses au travers du hors-champ et qui n’hésite pas à aller fouiller l’âme humaine dans ce qu’elle peut avoir de plus sombre. Déjà, un rapprochement apparait avec un très grand réalisateur : Michael Haneke, bien sûr !

(Happy Sweden)

Ce rapprochement avec Haneke va apparaître encore plus flagrant avec Play, le troisième long métrage de Östlund. Ce film est inspiré de faits réels qui se sont déroulés à Göteborg entre 2006 et 2008 : de jeunes adolescents noirs ayant monté un véritable scénario pour s’emparer des portables de jeunes de leur âge. Un film qui pose la question de savoir comment se comporter lorsqu’on assiste à des faits de violence plus ou moins « gratuite ». Une violence présente dans ce film, surtout dans une scène se déroulant dans un tramway, mais une violence à laquelle, comme chez Haneke, on n’assiste jamais vraiment. A côté de l’histoire principale, le réalisateur utilise en parallèle l’histoire d’un berceau vide dans un train, histoire qui a le don de détendre l’atmosphère. Dans Play, Östlund montre à nouveau sa prédilection pour les longs plan-séquences (42 pour un film de près de 2 heures) et les plans fixes ainsi que sa maîtrise dans l’utilisation des logiciels de traitement de l’image. Cette maîtrise est encore plus flagrante dans Snow Therapy, son 4ème long métrage, la scène clé du film, celle d’une avalanche dévalant la pente vers un restaurant d’altitude, étant le résultat du « mariage » numérique d’un tournage dans un studio suédois et d’une véritable avalanche canadienne ! Le résultat est impressionnant. Concernant ce film, pourquoi ne pas aller vers la  critique parue sur notre site lors de la sortie du film en salles ?

A la lumière de ces 4 films, Ruben Östlund apparait comme un cinéaste avant tout concerné par la façon dont les humains se comportent face à des événements qui les prennent plus ou moins de court, une façon instinctive, très souvent éloignée des comportements que des milliers d’années de culture collective se sont efforcées de nous inculquer. Quant à sa prédilection pour les longs plan-séquences, elle lui vient de ses premiers pas dans le monde de l’image : cela consistait à réaliser des films sur le ski, un domaine où le temps réel est important, un domaine dans lequel les protagonistes exigent que leurs prestations, le plus souvent à couper le souffle, soient filmées dans la continuité. Et puis, comme le dit Östlund, le temps réel permet de montrer la trivialité de l’existence, mettant sur le même plan une phrase banale de demande de parmesan et une avalanche potentiellement meurtrière. Autre chose : Ruben Östlund aime bien filmer dans des transports en commun, bus, tramways, trains !

(Play)

Le coffret DVD

[4.5/5]

C’est presque 10 heures de visionnage que nous offre BAC films avec ce coffret de 4 DVD. The Guitar Mongoloid et Happy Sweden sont visibles en Dolby 2.0, en version originale sous-titrée, au choix, en français ou en anglais. Play se voit et s’écoute en Dolby 5.1, en version originale avec, là aussi, le choix entre sous-titres en français ou en anglais. Quant à Snow Therapy, le choix est plus vaste, puisque les inconditionnels de la version française auront cette version à leur disposition à côté de la version originale sous-titré en français ou en anglais, le Dolby 5.1 étant là aussi de rigueur. Quel que soit le film, le transfert sur DVD est excellent. Il est par contre certain que le fait que Ruben Östlund aime bien filmer des événements se passant à l’intérieur du cadre en les filmant de loin, voire de très loin, ne plaide pas en faveur d’un très petit écran.

Sur l’ensemble des 4 DVD, les bonus sont en grand nombre, en très grand nombre ! Parmi eux, un moyen métrage et deux court métrages. Le moyen métrage, Family Again, date de 2002. Il s’agit d’un documentaire sur l’histoire du couple formé par les parents du réalisateur, Catarina et Claes-Göran Östlund, qui ont divorcé alors que Ruben avait tout juste 4 ans. Un moyen métrage qui, à 1 minute près, avait droit à l’appellation long-métrage puisqu’il dure 59 minutes. Datant de 2005, et par conséquent situé dans le temps entre The Guitar Mongoloid et Happy Sweden, le court métrage Autobiographical Scene aurait pu trouver place dans Happy Sweden, le thème étant déjà la force de l’influence d’un groupe sur le comportement d’un individu. Le second court métrage, absolument remarquable,  Incident By A Bank, a obtenu l’Ours d’Or du court métrage lors de la Berlinade 2010 et, en 12 minutes, c’est un excellent résumé de la « production » de Ruben Östlund : un seul plan séquence, un événement filmé de loin, le comportement d’un certain nombre de personnes face à un événement dramatique.

Les autres bonus concernent uniquement Play et Snow Therapy, avec les « Making of » de ces 2 films,  les bandes annonce de Snow Therapy en provenance de 4 pays différents, les affiches des 2 films dans divers pays, un petit film montrant le comportement de Ruben Östlund et de son producteur Erik Hemmendorff   lors de l’annonce de la sélection définitive pour les Oscars 2015 (Leur film n’a finalement pas été sélectionné !), une interview du réalisateur dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs pour Play et, surtout, un entretien de 46 minutes, passionnant, de Ruben avec Dennis Lim, Directeur de la « Film Society of Lincoln Center, New-York », entretien qui s’est déroulé le 18 janvier 2015 à l’occasion de la projection de Snow Therapy dans le cadre d’une rétrospective de son œuvre. Un entretien qui nous apprend beaucoup de choses sur Ruben Östlund : en particulier, le fait qu’il est drôle, ce qui n’est pas forcément évident à la vision de ses films, le fait qu’il passe beaucoup de temps à rechercher des sujets potentiels sur Youtube, dans des films réalisés par Monsieur et Madame Tout-le-monde, etc., etc.

(Snow therapy)

Jean-Jacques Corrio

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