A Marseille, Mélenchon chamboule tout

Jean-Luc Mélenchon, qui voit en Marseille « le cratère du volcan » pour créer un nouveau Front populaire, mène une campagne résolument nationale dans la 4ecirconscription des Bouches-du-Rhône. Il fait face au député socialiste sortant Patrick Mennucci, qui joue sa survie politique, et à Corinne Versini, une chef d’entreprise aixoise qui surfe sur la vague Macron.

Sur le marché populaire de Noailles, militants socialistes et insoumis tractent au milieu des cris des vendeurs de cigarettes de contrebande « Malboro cigarettes ». Leurs rapports sont tout sauf amicaux. Ce 18 mai 2017, Jean-Luc Mélenchon, 65 ans, effectue sa première sortie dans le centre-ville de Marseille, après avoir annoncé quelques jours plus tôt sa candidature dans cette circonscription, jusqu’alors tenue par le député socialiste Patrick Mennucci. « Mélenchon, rentre chez toi. On est chez nous ! » hurle une femme, un paquet de tracts PS à la main. Karim, un grand gaillard de 27 ans, milite au PS dans le XVe arrondissement et est persuadé que « Gaudin [le maire LR de Marseille – ndlr] a envoyé Mélenchon pour faire barrage à Mennucci ». « Lui, il est milliardaire [sic]. Il ne connaît pas le terrain, nos problèmes de chômage. On va le faire perdre », avance cet homme, qui touche le RSA, avant de chercher à provoquer un esclandre en accusant Mélenchon de propos racistes. « J’ai déjà un tract », indique un vieux monsieur distingué à un militant insoumis, qui lui répond, rieur : « Ah non, ça c’est justement ceux qu’il faut dégager, le PS qui a fait des réformes libérales depuis cinq ans. »

« Mélenchon a un programme anticapitaliste, pour les gens modestes, il est le bienvenu, dit un épicier de 52 ans, derrière son étal. Mennucci, c’est l’ancienne génération. Les gens de l’intérieur n’ont rien fait pour améliorer Marseille. » Le commerçant, d’origine maghrébine, râle contre les vendeurs à la sauvette, « l’insécurité et le désordre » du marché qui feraient fuir les clients.

Entouré d’une nuée de portables et de gens se filmant à ses côtés – une adolescente crie un improbable : « C’est Mélenchon, il est trop mignon » –, le député européen prend la pose avec bienveillance, mange un bout de pizza sous les flashs, mais se demande « la tête qu’aurait faite Mitterrand s’il avait été soumis aux selfies toute la journée ». Son passage dans les rues de Marseille provoque partout la même frénésie, oscillant entre l’effet « vu à la télé » et un véritable engouement populaire.

Courant la France pour soutenir des candidats insoumis – en Seine-Saint-Denis, à Lille, Paris, Toulouse –, le député européen réserve ses fins de semaine à Marseille. Un rythme infernal. Comme un compteur de son engagement, il calcule ses prises de parole à l’heure et ses déplacements en centaines de kilomètres.

Au premier tour de la présidentielle, le candidat de La France insoumise est arrivé en tête sur l’ensemble de Marseille avec 24,8 % des voix. C’est sur la 4e circonscription des Bouches-du-Rhône qu’il a fait ses meilleures scores, avec 39,09 % des voix. Cette circonscription regroupe les quartiers populaires des Ier, IIe et IIIe arrondissements derrière le Vieux-Port, ainsi qu’une partie des 5e et 6e arrondissements autour du cours Julien, plus aisés. « C’est une circonscription populaire qui concentre tous types de populations, avec une présence plus forte de populations issues du Maghreb et d’Afrique, qui a connu l’installation de bobos, de gens du spectacle, de la com’ », décrit le député sortant Patrick Mennucci.

Venu à Marseille parce que c’est la « France en concentré », Mélenchon veut surtout éviter le « localisme », terrain sur lequel veut l’attirer son adversaire socialiste, petit-fils d’un docker immigré italien et qui a lui-même travaillé comme restaurateur et garagiste à Marseille. « Mais pourquoi s’est-il mis dans la tête que ça lui appartenait ? “On est chez nous”, c’est pour les fachos ça ! » s’énerve Jean-Luc Mélenchon.

« Il y a moins de piscines ici qu’à Montreuil ! » s’exclame au téléphone son attachée de presse, Juliette Prados, au détour d’une visite de quartier. Mais l’heure n’est pas tant à l’apprentissage des particularités marseillaises qu’à construire, depuis « ce cratère du volcan », une « sorte de Front populaire ». « À Toulouse, à Lille, la classe moyenne sert d’amortisseur, ici, whalou. C’est d’ici que ça va partir », affirme Mélenchon, le 19 mai, à un militant communiste aux Marronniers, une cité des quartiers nord. « S’il est bien élu, il a l’idée d’implanter ici le siège de La France insoumise pour faire de la formation », explique sa suppléante, l’écologiste marseillaise Sophie Camard.

« Marseille, c’est la seule ville qui ne parle pas nationalement, répète l’ex-sénateur de l’Essonne, aujourd’hui député européen élu dans la circonscription du Sud-Ouest. Quand on arrive ici, il n’y a plus que des disputes entre vieux chefs, des histoires locales. Il faut que les pauvres et les précaires comprennent qu’il n’y a de solution que nationale, en réorganisant la vie économique du pays. » Aussi, cours Belsunce, quand Mélenchon prend le temps de ferrailler durant dix minutes avec un passant – Mourad un cadre marseillais de 38 ans –, c’est au sujet de la dette publique et des effets du keynésianisme.

À ceux qui lui parlent de l’absence d’emplois à Marseille, il répond systématiquement « économie de la mer ». « Il y a 16 ans, quand j’étais ministre, je me suis déjà engueulé avec tout le monde, car il n’y avait pas de lycée de la mer », raconte-t-il lors d’un déjeuner avec la presse locale. Mélenchon assume la petite phrase sortie, selon Le Canard enchaîné, lors d’une visite de courtoisie à Jean-Claude Gaudin : « Je ne m’occuperai pas de vos poubelles. » « Peut-être que je l’ai dite. Ça voulait dire que je m’occuperai pas de vos affaires municipales », décrypte-t-il.

Mais dans cette ville, les histoires locales ont une fâcheuse tendance à vous rattraper. Le 3 juin, lorsque Mélenchon s’est rendu à la cité Félix-Pyat (IIIe arrondissement) pour aller dans un foyer de jeunes travailleurs, il a été accueilli par des jets d’œufs et des invectives. Selon le site Les Jours, qui raconte la scène, d’anciens affidés de Jean-Noël Guérini, l’ex-tout-puissant président du Conseil général, qui roulent désormais pour Solange Biaggi, la candidate LR, ont cherché à lui interdire l’entrée de « leur territoire ». Dans le bureau de vote de cette copropriété très pauvre, rongée par le clientélisme, le candidat à la présidentielle avait pourtant dépassé les 49 % de voix au premier tour…

Le candidat a ensuite dû mouiller la chemise – au sens littéral – pour expliquer aux « gens » à quoi sert un député. Le Nouvel Obs rapporte ses propos : « Là on me dit : “Qu’est-ce que vous allez faire pour les appartements ?” Mais je ne me présente pas à une élection municipale. Les députés ne s’occupent pas de ça. Ils s’occupent de voter la loi. » Aux Rosiers, une copropriété dégradée du XIIIe arrondissement où Jean-Luc Mélenchon était venu soutenir Sarah Soilihi le 19 mai, la première préoccupation des habitants étaient les rats qui couraient sur le terrain de jeux des enfants au milieu des poubelles…

Sa suppléante, l’écologiste Sophie Camard, a quitté EELV en février après avoir été tête de liste avec le communiste Jean-Marc Coppola aux élections régionales de 2015. Elle fait partie des Marseillais qui « ont envoyé des signaux » à l’entourage de Mélenchon après la présidentielle, sentant « un niveau de remobilisation pas vécu depuis longtemps » dans cette ville « réputée fataliste ». « Cette ville m’indigne tout le temps, et nous avions besoin de trouver un relais pour cette force d’indignation, dit l’écologiste. À La France insoumise, ils ne se sont pas bouché le nez en entendant parler de Marseille, contrairement à ce que j’ai vécu dans d’autres partis. Et Mélenchon nous fait confiance pour le côté local, à Sarah Soilihi, à moi, etc. »

Leur tract, qui ne cite pas une seule fois Marseille, cible le programme du président de la République Emmanuel Macron, son « passage en force » sur les ordonnances de la loi travail « servant les intérêts du Medef », sa volonté de continuer le nucléaire et le diesel, de maintenir la directive travailleurs détachés, de « pénaliser » les chômeurs ayant refusé deux offres d’emploi, etc.

« Mélenchon veut me battre, car en me battant, il bat tout le PS »

Sur le marché aux fleurs de La Plaine où il est encore pour certains « Monsieur le maire », Patrick Mennucci, 62 ans, cherche à se rassurer. Il est surpris des sondages parus dans la presse le plaçant bien derrière Jean-Luc Mélenchon et Corinne Versini. « Le classement est sûrement le bon, mais mon score ne correspond pas du tout à ce qu’on sent sur le terrain », dit-il. Une triangulaire semble peu probable, vu le taux d’abstention qui avait presque atteint les 50 % aux dernières législatives. Les candidats doivent atteindre les 12,5 % d’inscrits pour être présents au second tour. L’enjeu pour lui est donc de remonter la vague En Marche! dont bénéficie Corinne Versini, pour se retrouver au second tour face à Mélenchon. « Là, ce sera une autre campagne. Le côté parachutage ressortira plus », espère Patrick Mennucci. En 2012, il avait remporté l’élection avec 70 % des voix face à une candidate FN à 29 %.

Le député dit ressentir comme une « trahison » la candidature de son ex-ami Mélenchon, avec lequel il a milité au sein de la gauche socialiste. « On s’entendait très bien à l’époque. C’est un type intelligent, rigolo, et [qui était] alors très attaché à l’union de la gauche. » Il ne comprend pas pourquoi, « avec la fascination qu’il a pour Mitterrand, Mélenchon n’a pas compris la capacité qu’il avait, en quelques semaines, de rénover la gauche. Des dizaines de députés PS auraient dit oui. Mais il aurait fallu qu’il soit Mitterrand, or c’est à peine Guy Mollet. » Mélenchon lui répète que sa stratégie est de « fédérer le peuple, pas de rassembler la gauche ».

Quant au passage de Mennucci à la gauche socialiste, il ne l’a pas vraiment  marqué. « Il y en avait du monde là-dedans ! répond-il. On s’entendait très bien jusqu’alors. C’est un type fin, qui, lors d’un voyage commun en Chine, vendait la région PACA avec beaucoup d’intelligence. » Sa suppléante, Sophie Camard, ne veut pas non entendre parler de duel fratricide à Marseille. « Mais de quelle guerre des gauches nous parle-t-on ? s’étonne cette consultante pour des comités d’entreprise. Quand on habite Marseille, on sait qu’on est sur un champ de ruines politiques : le PS n’existe plus, le PC et EELV ne sont plus grand-chose, tout est à reconstruire ! »

Retour au marché aux fleurs. À peine Mennucci est-il descendu de son scooter qu’un passant lui lance : « J’ai voté Mélenchon au premier tour. C’est honteux ce qu’il vous fait. » « On va les renvoyer, lui dans l’Essonne, elle à Aix ! », lui répond, ravi, le député. Les « Dehors Mélenchon ! » se succèdent. Francis, un archéologue de 60 ans, qui a lui aussi voté Mélenchon à la présidentielle, s’arrête pour s’indigner de son « parachutage » : « Qu’est-ce qu’il vient faire ici, il essaie toutes les régions de France ? »« Débarquer sans concertation dans la circonscription où il craint le moins, en disant je vais tuer le PS, alors qu’à Marseille, nous sommes environnés par la droite et le FN, c’est irresponsable », développe Jacques, un comédien retraité de 69 ans, également électeur de La France insoumise.

Patrick Mennucci et sa suppléante, Nasséra Benmarnia, ex-présidente de l’Union des familles musulmanes des Bouches-du-Rhône, labourent méthodiquement le terrain : sortie d’école et visite de quartiers le matin, sortie d’école l’après-midi, porte-à-porte et réunions citoyennes le soir. Classique, mais est-ce efficace ? Marion Pigamo, jeune responsable d’une section socialiste du centre-ville, revient, le sourire aux lèvres, du marché paysan du cours Julien, qui draine beaucoup de bobos marseillais. « Ça s’est super bien passé, dit-elle. J’ai eu des critiques contre le PS qui n’avait pas soutenu Benoît Hamon à la présidentielle, mais rien contre Mennucci. Ici, les gens nous disent qu’ils ont besoin d’un élu de proximité, car dans le pétrin où ils sont, il ne manquerait plus que des politiques fassent de la com’ sur leur dos. »

Dans cette circonscription très à gauche, le député sait que le bilan social du quinquennat de Hollande risque de lui nuire. « Il a toujours essayé de jouer sur les deux tableaux, d’incarner à la fois le PS majoritaire et la gauche », remarque Marie Batoux, militante insoumise. Mennucci a rappelé sur Facebook qu’il s’était « battu pour l’amnistie sociale des syndicalistes, contre la déchéance de nationalité pour les seuls binationaux et contre la loi travail ». Jean-Luc Mélenchon lui reproche cependant de ne pas avoir signé la motion de censure contre le gouvernement, lors du vote de la loi sur le travail, le 6 juillet 2016. « Dans la loi travail, il y avait des bonnes et des mauvaises choses, se défend Patrick Mennucci. J’ai essayé de trouver un compromis, que Manuel Valls a rejeté. »

Le député entend combattre la réforme du Code du travail du président de la République Emmanuel Macron, tout en étant favorable à plusieurs des mesures de son programme, comme la création d’emplois francs, le retour d’une forme de police de proximité, la suppression de la taxe d’habitation – particulièrement élevée à Marseille – et le dédoublement des classes en zone prioritaire. « Il va falloir trouver 300 classes supplémentaires sur la ville », juge-t-il à la louche.

Sa suppléante Nasséra Benmarnia, qui est également son assistante parlementaire à Marseille, insiste sur « le vrai mandat de proximité réalisé », notamment sur le dossier des écoles. C’est l’une des premières préoccupations des familles du centre-ville et Patrick Mennucci le sait : il distribue « les deux tiers » de sa réserve parlementaire aux écoles de sa circonscription pour financer « des projets de sorties scolaires, de créations de bibliothèques ».

Fin 2015, le cri d’alarme, paru dans Libération, d’une enseignante des quartiers nord avait mis en lumière leur état de vétusté effarant, surtout en éducation prioritaire, comme l’ancien quartier ouvrier de La Belle de mai. À la suite du coup de semonce de la ministre de l’éducation Najat Vallaud-Belkacem, qui avait dénoncé des situations « pas dignes de la République », Jean-Claude Gaudin avait fini par engager des travaux au printemps 2016, en partie financés par l’État, dans un bon quart des 444 écoles de sa ville. « Nous avons réussi à faire venir Najat Vallaud-Belkacem dans les écoles du IIIearrondissement (le plus pauvre), alors que Gaudin voulait l’envoyer au sud de la ville, à débloquer une enveloppe auprès du gouvernement, à forcer la main de la mairie centrale, argumente Nasséra Benmarnia. Ce travail sur les écoles, c’est tout l’intérêt d’avoir un député qui a à la fois les ancrages locaux et nationaux. »

Sur son passage, Mennucci s’assure que les commerçants ont bien bénéficié de l’exonération de la taxe foncière prévue par une loi de programmation urbaine de février 2014 pour les quartiers prioritaires. Le député est intervenu pour que ce zonage soit étendu à une partie du centre-ville et de l’arrière-port de Marseille, même s’il sait que la plupart des commerçants ne votent pas à Marseille. C’est le cas de Bruno, un vendeur de chaussures du cours Julien, qui sort spontanément de sa boutique pour le remercier. « Il nous a permis d’économiser au moins 1 000 euros », se réjouit le commerçant, qui habite à Saint-Cyr-sur-Mer, sur la côte.

Devant un étal de volailles fermières, Patrick Mennucci évoque auprès de Dominique, 64 ans, directeur d’une compagnie de théâtre à La Plaine, les « 5 millions d’euros de l’ANRU » qu’il a « récupérés auprès du ministre ». « Il faut les relais locaux et nationaux, ça c’est du travail de député ! » conclut-il. L’élu prêche un converti, qui voit en Mélenchon « un grand manipulateur ». « Les idées sont belles, mais il profite de la détresse des habitants, juge l’homme de théâtre. Sa façon de dire tout le temps “les gens”, c’est d’un populisme terrible. Et quand, après l’affaire Fillon, les candidats ont dû dévoiler leur patrimoine, on s’est rendu compte que c’était l’un des plus riches [en réalité le 3e avec 962 156 euros de patrimoine net déclaré, dans un mouchoir de poche avec, derrière lui, François Fillon et Marine Le Pen – ndrl]. » « Mélenchon veut me battre, moi, pas Valls, car en me battant, il bat tout le PS », répond Mennucci en haussant les épaules.

À quelques pas de cette très classique scène de campagne, des Insoumis interrogent les passants sur ce qu’ils attendent de l’agriculture biologique. Les réponses sont accrochées à un fil. « C’est un prétexte à discussion. On essaie de se démarquer de l’affichage massif, qui est de toute façon systématiquement recouvert », explique Guy, 49 ans, infirmier libéral. Ce militant communiste a rejoint par Internet un groupe d’appui des Insoumis près de chez lui. Il estime à 300 le nombre de militants insoumis actifs sur la circonscription. « On découvre des gens au fur et à mesure de l’action », s’amuse-t-il. Revendiquant son « horizontalité », La France insoumise compte quelque 80 groupes d’appui à Marseille. Il suffit de cliquer sur la carte pour rejoindre ou créer un groupe et organiser des événements.

« J’aime bien les défis »

Celle qui pourrait bien se retrouver au second tour face à Mélenchon est une inconnue en politique, la candidate LREM (La République en marche) Corinne Versini. « Le vrai danger, c’est elle. Les autres sont des amuse-gueules », a reconnu Jean-Luc Mélenchon lors d’un déjeuner avec la presse. À 56 ans, cette ingénieure aixoise, passée par HEC Marseille et référente En Marche! dans les Bouches-du-Rhône pour la présidentielle, affirme, elle, avoir décidé de se présenter dans le centre-ville de Marseille en réaction à la candidature de Jean-Luc Mélenchon

« J’aime bien les défis, sinon je n’aurais pas créé mon entreprise à 46 ans ! » dit-elle lors d’un rendez-vous dans un café du haut de la Canebière. Passée par IBM et ST Microélectronics, elle a fondé en 2010, à Rousset, dans l’arrière-pays aixois, Genes’Ink, une start-up spécialisée dans les encres conductrices. L’entreprise compte aujourd’hui 18 salariés.

Son conseil d’administration l’a récemment mise « en vacances forcées », en raison de sa candidature aux législatives, nommant à sa place directeur général par intérim son ex-adjoint. « Si je suis élue, je devrai démissionner, regrette-t-elle. Si on veut que la société civile entre en politique, il va falloir faciliter les choses pour les chefs d’entreprise. C’est pour ça qu’en France, on n’a que des professions libérales, des enseignants et des avocats en politique. »

Pendant un an et demi, Corinne Versini a également fait partie du bureau de l’Union pour les entreprises des Bouches-du-Rhône (UPE 13), le Medef local, « pour participer au développement économique du territoire », créer un « écosystème » autour de sa start-up. Là aussi, elle affirme avoir dû se retirer à cause de son engagement politique. « Certains disent que je suis la candidate du Medef, mais tant mieux, car je les connais tous. On va pouvoir travailler ensemble », assumait-elle le 23 mai, lors du lancement de sa campagne, au Mundart, un restaurant galerie de La Joliette.

Une centaine de personnes sont présentes. L’ambiance est au cocktail mondain. Plusieurs femmes avec un tee-shirt « Mamans en marche », qu’Emmanuel Macron avait placées au premier rang lors de son meeting marseillais, sont également venues. Auprès de ces habitantes du quartier, c’est la promesse du dédoublement des classes en zones prioritaires qui a fait mouche. « Dans le IIIe arrondissement, on a un manque réel d’écoles, des classes à 30 dans le primaire, peu de crèches, les haltes-garderies, on ne connaît pas, le soutien scolaire non plus », explique Soraya Larguem, élue à la mairie de secteur sur la liste de l’ex-socialiste Lisette Narducci.

À l’image de son tract – réduit à une photo d’elle à côté d’Emmanuelle Macron –, les propos de la candidate LREM se veulent très pragmatiques et consensuels, confinant parfois à la caricature. Le retrait des investitures de candidats « pro-palestiniens » LREM ? « Il nous faut absolument la paix là-bas. On n’est ni pro ni contre, ça doit se régler entre deux États. » La pollution aux particules fines créée par les bateaux de croisière qui font escale à Marseille ? « Les bateaux qui polluent, c’est dommage, mais ça apporte beaucoup de croisiéristes. » Les règlements de comptes et les jeunes pris dans l’engrenage des réseaux de stupéfiants ? « C’est à nous de mouiller la chemise au local pour défendre à l’Assemblée nationale nos quartiers. » Son projet ? « Écouter les citoyens qui ont des solutions de bon sens, pas chères. »

Corinne Versini aime à citer une petite phrase attribuée au président de la République Emmanuel Macron : « Est-ce que ça vole ? » Comprendre : « Est-ce économiquement viable et est-ce que tout le monde est d’accord ? », car il ne faut surtout pas « mettre l’embrouille sociale ». Mais sur les questions d’emploi, le discours patronal revient au galop. À un jeune de 24 ans, salarié d’une association, qui s’inquiète de la survie de son poste, la candidate LREM réplique qu’on va le protéger, lui, et pas son emploi – en le formant –, « car on ne protège pas des concepts, mais des individus ».

Quelques jours plus tard, devant un café, on lui objecte que la politique, c’est parfois faire des choix entre des oppositions irréductibles, par exemple entre les intérêts des actionnaires et des salariés. « La lutte des classes, c’était bon pour l’époque des visseurs de boulons, balaie Corinne Versini. On est passés dans une nouvelle économie, où les employés sont la valeur ajoutée de l’entreprise. Donc, à un moment donné, ce sont les employés qui vont choisir leur entreprise. Car les gens talentueux, comme les codeurs, ne sont pas remplaçables. » Selon elle, sur les marchés marseillais, personne ne lui parle de la réforme du Code du travail en cours. « C’est vraiment une question de journaliste. Les gens du terrain me parlent de propreté, de sécurité et d’emploi », dit-elle.

Les caméras attirées par le duel médiatique Mennucci-Mélenchon sont une aubaine pour cette candidate d’origine corse, jusqu’alors inconnue à Marseille. Même si elle a fait ses études dans la ville (lycée, école de chimie, puis deux formations en management à HEC), elle y souffre d’un déficit de notoriété. « Je reviens quand même parfois à Marseille… Quand vous voulez aller en Corse, vous prenez le bateau à Marseille », rectifie-t-elle de façon assez déconcertante. « Nous avons trois médias par jour depuis l’arrivée de Mélenchon », se réjouit son directeur de campagne, François Ballestracci, ex-socialiste tendance Manuel Valls, qui note que la candidate a eu « huit fois sa photo sur La Provence en quinze jours et Mennucci une fois ! » Ancien premier fédéral du PS dans le Val-d’Oise, ce professeur de mathématiques retraité a rejoint En Marche! quand Manuel Valls a perdu la primaire socialiste.

« On devient charnière », estime-t-il, en expliquant recevoir à Marseille un grand nombre d’offres de service, « à droite et à gauche », pour aider sa candidate. Il remarque que la majorité municipale LR de Jean-Claude Gaudin s’est bien gardée de vilipender la visite du ministre de l’intérieur Gérard Collomb, venu le 3 juin à Marseille soutenir les candidats LREM.

Voulant incarner le « renouveau », Corinne Versini a cependant été rattrapée par une affaire de menaces de mort proférées par son suppléant, Saïd Ousmane Diallo, contre Patrick Mennucci lors des législatives de 2012 (voire notre article sur les bras cassés de la Macronie). Agent commercial dans une entreprise de nettoyage marseillaise, Saïd Ousmane Diallo faisait alors campagne pour le socialiste Patrick Mennucci face à l’ex-socialiste Lisette Narducci, à l’époque proche du sénateur Jean-Noël Guérini. Dans un enregistrement de novembre 2012 fourni à la justice, Saïd Ousmane Diallo explique notamment que si Mennucci n’était pas « député, il lui serait arrivé comme à Piat ». Autrement dit, Yann Piat, députée UDF qui a été tuée le 25 février 1994 par deux motards, près d’Hyères dans le Var, après avoir dénoncé les liens entre des élus de droite et la mafia varoise.

Interrogée par téléphone, la candidate Corinne Versini élude quand on évoque Yann Piat : « Je ne sais pas ce qui lui est arrivé. Je ne me souviens plus de cette affaire. » La candidate convient que la formule était « malheureuse », mais estime que tant qu’il n’y a pas de menaces répétées, « cela ne relève pas du pénal ».

Mercredi 7 juin, le débat entre les cinq principaux candidats (FN, LR, LREM, PS et FI) organisé par France 3-Provence, France bleu-Provence et La Provence a surtout permis de souligner la différence d’approche entre Mélenchon et Mennucci.

Tandis que le premier soutenait que les « Marseillais savaient que leurs problèmes sont liés à des questions nationales », le second insistait sur le besoin d’un relais au national pour les « particularités ici ». S’appuyant sur la relance de la rocade L2, la réhabilitation de la gare Saint-Charles, les fonds étatiques débloqués pour les écoles, le dossier de la métropole et des transports, le député PS insistait : « Je veux continuer à faire ce travail, parce que je sais que Jean-Luc Mélenchon ne le fera pas, et Madame Versini non plus, parce qu’elle se contentera de défendre les intérêts du Medef à l’Assemblée nationale. » « C’est pas les municipales, bon sang de bois ! », a fini par répliquer Jean-Luc Mélenchon. 

La candidate LR Solange Biaggi, adjointe au commerce de la ville et vice-présidente du conseil départemental, a, elle, refusé de se positionner face au gouvernement LREM : « Moi, mon parti, c’est Marseille. » Très discrète, la candidate FN Jeanne Marti, également élue municipale à Marseille, a dénoncé des classes « à 40 ou 50 » enfants dans le IIIe arrondissement, le plus pauvre, chiffres aussitôt démentis par Mennucci. Qui y financera les 40 à 70 supplémentaires nécessaires pour dédoubler ces classes ? « Les Marseillais vont se retrousser les manches. Il ne faut pas se reposer toujours sur l’État », a évacué Corinne Versini. Tandis que Mélenchon s’étouffait : « Vous ne pouvez pas leur répondre qu’il faut se retrousser les manches pour construire des écoles ! Faut pas se foutre du monde non plus ! »

Louise Fessard
Article tiré de Mediapart  le 8 juin 2017

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