Tunisie – Solidarité autour des non-jeûneurs

La première manifestation du pays en soutien aux non jeûneurs pendant le ramadan a eu lieu dimanche dernier dans la capitale tunisienne. Le débat autour du jeûne refait surface régulièrement en Tunisie, mais il semble prendre de l’ampleur cette année sous la tutelle de plusieurs collectifs de défense des libertés individuelles.

En plein week-end du baccalauréat et alors que le thermomètre affichait 35 C° à l’ombre, les manifestants se sont rassemblés devant le théâtre municipal de Tunis ce dimanche 11 juin. Jeûneurs et dé-jeûneurs, comme on les appelle, étaient près d’une soixantaine à brandir les mêmes pancartes. Le ramadan doit être un engagement sincère et « pas contre notre volonté » ou « Mouch Bessif » en arabe. Voilà le slogan et le nom du mouvement qui fait parler de lui en Tunisie depuis le début du ramadan. Le collectif, porté par plusieurs étoiles montantes de la nouvelle génération tunisienne sur les réseaux sociaux, a organisé la toute première manifestation réclamant le droit de ne pas jeûner pendant le mois sacré dans le pays.

La religion musulmane commande à ses fidèles de ne pas manger, ni boire, ni fumer du lever à la tombée du jour durant le 9ème mois du calendrier islamique. Or, le 1er juin, quatre jeunes ont été arrêtés dans un jardin public à Tunis pour avoir mangé en pleine journée « de manière ostentatoire ». Le tribunal de Bizerte les a de ce fait condamnés à un mois de prison ferme pour « outrage public à la pudeur » et « atteinte à la morale », deux chefs d’accusation habituellement consacrés aux exhibitions sexuelles.

« C’est de l’hypocrisie ! »

Ce n’est pourtant pas la première fois que de tels incidents ont lieu. Le débat refait surface tous les ans. « Depuis le passage au pouvoir des islamistes d’Ennahdha après la révolution de 2011, on a constaté une islamisation rampante de la société. Ils contrôlent surtout les gens en début de ramadan, comme pour montrer l’exemple », explique Zakia Hamda, militante présente à la manifestation. La justification donnée à ces arrestations a elle aussi du mal à passer chez les défenseurs de la cause des non jeûneurs : « C’est de l’hypocrisie ! Comment peut-on dire que manger face à ceux qui respectent le jeûne est une provocation quand on sait que la moitié de la journée des gens est rythmée par la nourriture ? Les femmes passent un temps fou à préparer le repas de la rupture du jeûne et la télévision diffuse de façon quasi continue des émissions de cuisine que tout le monde regarde ! » s’exclame Zakia Hamda.

L’incompréhension des réactions de certains et le besoin de justice sont perceptibles dans une Tunisie qui se veut l’étendard de la réussite démocratique au Maghreb. « La manifestation du 11 juin était un tour de chauffe. Il y en aura d’autres, et pas qu’à Tunis », prévient Rahma Essid, 28 ans. C’est elle qui a trouvé le nom du collectif « Mouch Bessif » et qui a co-organisé le rassemblement. Actrice de tous les combats sociaux depuis 2011, elle lutte au quotidien pour faire respecter les garanties apportées par la Constitution de 2014.

La Tunisie est le seul pays du Maghreb, et même du monde Arabe, dénuée de loi obligeant quiconque au jeûne et disposant d’une protection constitutionnelle à la liberté de conscience et de croyance. « Nous demandons le respect de l’article 6 de la Constitution par les autorités, la justice et le gouvernement, déclare Rahma. La révolution a promu des garde-fous juridiques à la tolérance et la société civile doit se charger de vérifier que les non jeûneurs voient leurs droits protégés. »

Une pétition en ligne

Enfin, les manifestants demandent au tribunal administratif l’annulation de la « Circulaire Mzali de 1981 ». Celle-ci interdit aux commerçants et restaurateurs d’ouvrir pendant la journée durant le mois sacré, excepté dans les zones touristiques. Mohammed Mzali, à l’époque premier ministre, était un partisan convaincu de « l’arabisation ». Il voulait attirer vers lui le Mouvement de Tendance Islamique (MIT) ancêtre d’Ennahdha. Les instigateurs d’une pétition en ligne, le Collectif pour les libertés individuelles, demandent l’abandon définitif de ladite circulaire. Celle-ci « avait été annulée sur décision du chef de l’Etat après sa parution, à l’époque, Habib Bourguiba », expliquent-ils. Il n’y aurait donc plus lieu de la respecter. En fait, la pression sur les commerces vient aussi de la rue : la semaine dernière, de nombreux cafés ont été contraints de fermer à Sidi Bou Saïd, El Menzah et Ennasr près de Tunis, suite aux intimidations d’un prédicateur local surnommé « le chasseur de non-jeûneurs ».

Une fracture subsiste donc dans la société. Les jeunes générations et les habitants de la capitale semblent beaucoup plus ouverts dans un pays qui reste, à tout le moins, encore majoritairement conservateur. D’ailleurs, les partis de gauche, s’ils ont condamné la décision de justice, se sont limités à réagir par communiqué, à l’approche des élections municipales de décembre 2017. Cependant dans la région, seule la Tunisie peut se targuer de porter un débat aussi houleux que celui du jeûne sans que la situation ne dégénère. Plusieurs pays prévoient des condamnations à de la prison pour ceux qui rompent le jeûne en public. Ainsi, au Maroc, le Code pénal punit toujours en son article 222 « la rupture du jeûne en public » pendant le mois de ramadan d’une peine pouvant aller jusqu’à six mois de prison ferme.

Photo AFP/Sofienne Hamdaoui
Clara Lahellec
Article tiré de l’Humanité  le 14 juin 2017

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