Avec un groupe à l’Assemblée, Mélenchon réussit son pari

Avec plus de 15 élus, La France insoumise va former un groupe parlementaire. Mélenchon est élu à Marseille, comme plusieurs de ses cadres. Le PCF compte quant à lui 10 députés. Mais les deux formations peuvent-elles s’entendre ?

Au Dock des Suds, à Marseille, les militants sont bien plus nombreux qu’au premier tour. Beaucoup sont venus de circonscriptions éloignées où La France insoumise a été éliminée dès le premier tour, comme Serge et Claire, 33 et 34 ans, un avocat en droit du travail et une administratrice culturelle, arrivés d’Arles avec leur bébé « pour retrouver des amis, histoire de fêter au moins un truc durant ces élections ». Après avoir même douté de la capacité de FI à constituer un groupe parlementaire (15 députés), le nombre de députés annoncés (plus de 25 en comptant les communistes, plus encore en comptant certains élus d’Outre-mer) leur a rendu le sourire. Ils comptent sur eux « pour mettre le bordel » à l’Assemblée nationale, voire dans la rue en lien avec les mouvements sociaux. « Mais ça reste inadmissible de faire si peu de députés après un tel score à la présidentielle. J’espère que demain on aura de vraies élections démocratiques et proportionnelles », dit Serge.

« Là, on est sûrs de pouvoir faire un groupe seuls et d’être libres de nos choix, mais le bilan politique avec près de 360 députés pour Macron n’est quand même pas bon », reconnaît Marie Batoux, conseillère des IIe et IIIe arrondissements et ancienne membre du bureau national du Parti de gauche.

« Résistance, résistance », crient les militants à l’arrivée à 20 h 50 de Mélenchon, qui prend la parole sur l’estrade. Il promet un groupe insoumis à l’Assemblée « cohérent, discipliné et offensif », mais aussi ouvert « à tous ceux qui veulent le rejoindre ». Le nouveau député marseillais n’exclut pas de faire un groupe avec les communistes, après « une petite explication de gravure », car, selon lui, il faut « vider les abcès ».

Le résultat définitif n’est pas encore connu alors, mais TF1 le donne vainqueur (il l’emportera avec plus de 59 %). « Merci ! » éclate de joie la salle. « C’est de l’espoir, se réjouit Alexis, un militant de 23 ans en service civique à Marseille. On nous annonce la casse du code du travail, l’inscription dans le droit commun de l’état d’urgence. Nous, on tient à nos libertés. On veut les jours heureux ! » Il voit la suite sur la longue durée : « Si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera dans cinq ans. On va prendre des villes, partir des villes comme Podemos en Espagne. » Pour Sébastien Barles, militant EELV et ex-élu municipal, Podemos est aussi le modèle. Il a fait partie des « visiteurs du soir » de Mélenchon durant la campagne. « Mélenchon nous a expliqué son basculement sur l’écologie. Et il semble très ouvert sur des processus d’auto-organisation. » Selon le militant EELV, « toute une génération de jeunes d’Alternatiba, de lanceurs d’alerte, est prête à s’engager pour un mouvement écolo citoyen. Mais si FI reste sectaire à agiter son petit livre rouge de L’Avenir en commun, ça ne fonctionnera pas. Pour l’instant, La France insoumise n’a rien à voir avec Podemos, qui avait une vraie autonomie locale. »

Sa suppléante, l’écologiste Sophie Camard, qui fait partie des Marseillais qui avaient envoyé des signaux à Mélenchon après la présidentielle, est fière d’avoir réussi son « petit pari ». Pour la suite, elle prévoit « forcément une articulation entre le mouvement social et le groupe parlementaire ». Plus prosaïquement, cela veut aussi dire « avoir des moyens financiers pour structurer La France insoumise ». Localement, elle a calculé que le mouvement avait rassemblé environ 35 000 voix (16 % des exprimés) sur Marseille au premier tour des législatives : « C’est désormais une force qui compte ! »

Mélenchon, qui poursuit la discussion près du bar avec Samy Johsua, un militant de gauche historique des quartiers Nord (ex-NPA), prend un ton grave : « Tout le monde nous a regardés à Marseille, donc il faut que nous soyons exemplaires. » D’excellente humeur, il pointe sa petite-fille Milena, 16 ans et secrétaire générale de l’UNL des Bouches-du-Rhône. « C’est ton tour. Moi j’ai commencé quand j’étais au lycée. Tu montes sur les tables ?, demande-t-il, rieur. C’est pas un parti qu’on va faire, mais une contre-société. Il faut que les petits, les opprimés construisent cela eux-mêmes. »

Les militants ont désormais les yeux rivés sur les résultats d’Hendrik Davi, qui s’était qualifié à la surprise générale dans la 5e circonscription des Bouches-du-Rhône en sortant Yves Moraine (LR), dauphin du maire Gaudin. On l’annonce au coude-à-coude avec la candidate LREM dans plusieurs bureaux de vote. « Lui, ce serait un super député, un mec de confiance », glisse un de ses amis, Kevin Vacher, doctorant en sociologie et militant FI. C’est finalement, une candidate LREM Cathy Racon-Bouzon qui s’est imposée.

Mais Marseille n’est qu’un des multiples lieux de satisfaction pour La France insoumise. Dans le Nord, Adrien Quatennens et Ugo Bernalicis s’imposent dans les 1re et 2circonscriptions, en Meurthe-et-Moselle, Caroline Fiat est élue dans la 6e circonscription face au FN. Les Insoumis font carton plein en Ariège, vieille terre socialiste, en remportant les deux circonscriptions (Bénédicte Taurine dans la 1re et Michel Larive dans la 2e). En Gironde, Loïc Prud’homme (3e), ou dans l’Hérault, Muriel Ressiguier (2e), les candidats insoumis, sont également élus. Jean-Hugues Ratenon et Huguette Bello sont quant à eux élus dans la 5e et la 2e circonscription de La Réunion. D’autres députés, en Martinique et à La Réunion, pourraient porter à sept le nombre d’élus ultramarins à même d’entrer dans un groupe Insoumis-communistes.

En Île-de-France, les Insoumis font également un carton et entrent en force à l’Assemblée : Danièle Obono dans la 1re de Paris, Alexis Corbière, Éric Coquerel et Bastien Lachaud en Seine-Saint-Denis, Mathilde Panot dans le Val-de-Marne. En revanche, à Paris, Sarah Legrain a été battue par le secrétaire d’État au numérique Mounir Mahjoubi, et dans l’Essonne, Charlotte Girard est également battue. Toujours dans l’Essonne, Farida Amrani, qui affrontait au second tour l’ancien premier ministre Manuel Valls, a été donnée battue par l’ancien premier ministre, mais elle conteste les résultats (l’accès à la mairie d’Évry est même interdit aux journalistes par la police).

Déception également en Haute-Garonne : ni Manuel Bompard, ni Liêm Hoang-Ngoc, ni Claire Dujardin n’ont été élus. La France insoumise n’aura pas de député dans ce département. Autre motif de satisfaction pour la FI : dans la Somme, François Ruffin – qui était également soutenu par le PCF – a été largement élu, en gagnant plus de 10 000 voix entre les deux tours. Il a invité les députés insoumis et communistes à se rassembler jeudi place de la République à Paris. Alors que La France insoumise est assurée d’avoir un groupe, la question de ses relations avec les communistes va revenir très vite sur le devant de la scène.

D’abord parce que certains candidats étaient soutenus par les deux formations : comme Stéphane Peu, qui l’a emporté dans la 2e de Seine-Saint-Denis, Clémentine Autain, la porte-parole d’Ensemble, elle aussi élue dans la 11e du 93. Ensuite, parce que le PCF ne semble pas en mesure de constituer son propre groupe, avec 11 députés élus : Jean-Paul Dufrègne (03), Pierre Dharréville (13), André Chassaigne (63), Fabien Roussel (59) et Alain Bruneel (59), Jean-Paul Lecoq (76), Sébastien Jumel (76) et Hubert Wulfranc (76), Elsa Faucillon (92), Marie-George Buffet (93), Stéphane Peu (93).

Dans l’entre-deux-tours, Jean-Luc Mélenchon avait fait preuve d’ouverture, en appelant les électeurs à voter PCF et même frondeurs du PS au second tour. Du côté des communistes, on avait également fait preuve d’ouverture en appelant clairement à voter Insoumis. Mais de vieux démons planent également : André Chassaigne et Jean-Luc Mélenchon sont à couteaux tirés depuis que le premier s’était présenté contre le second en 2011 pour la présidentielle, contestant le caractère naturel de la candidature de l’ancien socialiste. En outre, une frange du PCF s’est toujours tournée vers le PS pour des alliances, notamment au niveau local. Les députés communistes pourraient-ils avoir l’idée de créer un groupe avec les députés PS classés dans l’aile gauche du parti ? Ou bien pourraient-ils faire un groupe autonome, sur le modèle de la précédente législature, avec des ultramarins ? Ou le symbole de faire un grand groupe Insoumis-communistes-ultramarins, supérieur en nombre au groupe PS, pourrait-il l’emporter ? Les négociations à gauche promettent d’être âpres ces prochains jours.

Louise Fessard et Christophe Gueugneau
Article tiré de Mediapart . le 19 juin 2017

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s