Accueil des migrants – Emmaüs adresse un défi à Emmanuel Macron

Alors que la pression s’accentue sur le gouvernement quant à l’accueil des migrants sur le sol français, Thierry Kühn, le président d’Emmaüs France, appelle à un changement radical de politique.

Nous sommes au début de l’été. Dans les semaines et les mois à venir, les arrivées de migrants venus de la Méditerranée via l’Italie, vont s’accélérer. Et déjà, la situation est explosive. A Paris, le centre humanitaire est plein ; des centaines d’hommes dorment sur le trottoir. A Calais, migrants et bénévoles sont harcelés par la police, tandis qu’un chauffeur routier a été tué l’autre nuit en percutant un barrage sauvage installé sur l’autoroute par des Afghans et des Erythréens (dont des mineurs). Ils cherchaient à ralentir les camions pour tenter de monter dedans, direction l’Angleterre.

Tribune d’associations, pétition, remontrances du Défenseur des droits Jacques Toubon sur la situation à Calais, lettre d’Anne Hidalgo au gouvernement réclamant l’ouverture urgente de nouveaux centres d’accueil… : depuis une semaine, le gouvernement subit de nombreuses pressions appelant à un changement de politique sur l’accueil des migrants en France. 

Un mois et demi après son élection, Emmanuel Macron a fait savoir qu’il pilote le dossier en lien étroit avec Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur. Lequel a multiplié les décisions et déclarations sécuritaires (davantage de policiers à Calais et porte de la Chapelle à Paris, consignes de « fermeté » aux forces de l’ordre, insistance sur les nécessaires « mesures de sécurisation supplémentaires » …). Il a aussi promis un « plan asile » dans les quinze prochains jours. La semaine prochaine seront reçus à l’Elysée les représentants des cinq premières associations signataires de la tribune du 14 juin, Politique migratoire : il faut que ça change !, dont Emmaüs France (1).
Son président, Thierry Kühn, explique ce qu’il attend du nouveau pouvoir.

 

Quel état des lieux dressez-vous aujourd’hui de la situation des migrants sur le territoire français ?

Elle est tout simplement indigne de notre pays, patrie des droits de l’homme et sixième puissance économique mondiale. A Calais, Porte la Chapelle à Paris, à Vintimille, je vois des scènes qui me rappellent les bidonvilles de Calcutta où j’ai effectué plusieurs missions au début des années 1990. La France est devenue un terrain d’opération humanitaire, et cela ne fait qu’empirer.

L’attitude de l’Etat confine parfois au scandale. Depuis des mois, nous voyons s’amplifier une véritable chasse aux migrants. Ils sont pourchassés, leurs affaires détruites, les distributions de repas empêchées. Car on assiste en plus au retour en force du délit de solidarité. En 2009, sous Sarkozy, un responsable de la communauté Emmaüs de Marseille avait été arrêté et mis en examen pour avoir hébergé des sans-papiers. Cela avait marqué le début d’une puissante mobilisation citoyenne contre le délit d’hospitalité. On retrouve aujourd’hui cette criminalisation de l’aide, avec les procès de citoyens solidaires comme l’agriculteur niçois Cédric Herrou. Il y a deux semaines, la responsable d’Emmaüs à Cherbourg a été convoquée à la police de l’air et des frontières, qui lui reproche de venir en aide à des personnes en situation irrégulière – au mépris du statut des compagnons d’Emmaüs reconnu par la loi. La solidarité est empêchée, c’est une honte.

Il faut rappeler que l’Etat est responsable, par ses incohérences, de l’aggravation de la situation. La jungle de Calais a été démantelée dans la précipitation, alors que nous avertissions à l’époque que, faute d’un suivi personnalisé et d’une évacuation soigneusement préparée, les réfugiés reviendraient. De même à Paris, c’est l’Etat qui défaille : le centre humanitaire de la Chapelle fonctionne, mais il est engorgé car la préfecture n’examine pas les dossiers assez vite pour que les gens en sortent au fur et à mesure, permettant à de nouvelles personnes d’y entrer. Le centre (géré par Emmaüs Solidarité) est un bon modèle, mais l’Etat n’assure pas la fluidité nécessaire à son bon fonctionnement.

A Calais, où l’impasse semble complète depuis des années, les associations demandent à la justice d’imposer à l’Etat et à la ville un meilleur traitement pour les réfugiés. Mais les riverains n’en peuvent plus. Que leur répondez-vous ?

Chacun a le droit de vivre tranquillement. La première fois que je suis allé au Basroch (un bois de Grande-Synthe où vivaient dans la boue des centaines de migrants, avant l’ouverture du camp humanitaire de la Linière, construit par MSF et la mairie en 2016, et détruit en avril dernier par un incendie, NDLR), je me suis dit que je n’aimerais pas habiter dans le coin. La confrontation quotidienne à cette misère et cette détresse, implique pour les habitants des questions permanentes sur eux-mêmes, leur sécurité et celle de leur famille, sur leur action… Tout cela est difficile, l’inquiétude et l’exaspération sont légitimes. Mais je voudrais dire avec force que la politique de non-gestion du problème, du harcèlement policier, du pourrissement des situations est un accélérateur d’insécurité pour tout le monde : migrants, aidants, riverains. Quand l’accueil est organisé de manière volontariste et concertée entre associations et pouvoirs publics, quand les habitants sont informés, associés s’ils le souhaitent, les choses se passent généralement bien. On l’a vu à Grande-Synthe avec le camp de la Linière, mais aussi ailleurs en France où ont été installés les CAO (centres d’accueil et d’orientation). Mais aussi avec nos communautés Emmaüs qui sont très bien acceptées par les populations – et qui, bien souvent, accueillent aujourd’hui 40 à 50% de personnes sans-papiers.

Enfin, comme nous le répétons depuis des années, rien, je dis bien rien, ne dissuadera ces exilés de venir dans le nord de la France, sauf à déplacer l’Angleterre ! C’est pourquoi la renégociation des accords du Touquet (qui stipulent depuis 2003 que la frontière est installée sur le sol français, NDLR), est incontournable. Nous ne pouvons pas continuer à être les garde-barrière d’un pays qui, de plus, a souhaité quitter l’Union européenne. C’est d’une incohérence absolue !

Sur cette question précise, Gérard Collomb a estimé dans le Figaro du 21 juin que « remettre la frontière en Angleterre serait complexe » mais annonce qu’il réclamera aux Britanniques plus de moyens financiers pour assurer les contrôles… Comment interprétez-vous les premiers signes envoyés sur ces questions par le nouveau gouvernement ?

Le ministre de l’Intérieur ne parle qu’argent et effectifs policiers ! C’est la continuité du précédent quinquennat, qui n’a apporté que des réponses tardives, toujours forcées par des maires volontaristes (à Grande-Synthe ou à Paris) et des associations engagées, sans jamais avoir de vision globale à moyen ou long terme. Une politique en dents de scie : on ouvre le centre Jules Ferry à Calais, avec douches, WC, conteneurs pour mettre des gens à l’abri, on installe une structure dédiée aux femmes et on met en place une surveillance spécifique pour les mineurs, et quelques mois plus tard on rase tout dans la précipitation la plus totale. On ouvre un centre à Paris mais on n’assure pas les conditions de sa réussite. On crée des centres d’accueil pour mineurs, que l’on ferme quelques mois plus tard : ces jeunes, pour une grande part, sont revenus à Calais. Nous redoutons de voir se poursuivre cette politique par à-coups.

Cela fait des années que la gestion des réfugiés et migrants est essentiellement sécuritaire, et d’après les premiers signes cela ne change pas : c’est toujours le ministère de l’Intérieur qui est en charge du dossier, et les premières paroles de Gérard Collomb ne nous rassurent pas du tout. Mais peut-être qu’un tournant se profile : suite à notre tribune, signée par 400 associations, nous sommes reçus la semaine prochaine à l’Elysée – et non place Beauvau – par trois conseillères aux compétences transversales : réfugiés, droits humains, affaires humanitaires, lutte contre les discriminations. C’est un signe encourageant.

Qu’allez-vous demander ?

D’abord, que cessent sur le champ la chasse aux migrants et la répression de la solidarité, qui sont, encore une fois, indignes de notre pays. Nous réclamons un changement radical des consignes données aux forces de l’ordre, et que soit organisée rapidement une prise en charge digne et volontariste des personnes migrantes. L’Etat doit inciter les élus locaux à ouvrir des structures d’accueil, pas trop grandes, mais plus nombreuses, partout sur le territoire, et notamment sur la côte d’Opale (comme le propose Damien Carême, à qui le gouvernement ne répond pas), dans le Sud de la France et dans la région parisienne (comme le réclame Anne Hidalgo). Il faut impliquer les élus locaux, les convaincre, les rassurer. On le voit avec les communautés Emmaüs : quand sur un territoire on associe les élus et les habitants, qu’on explique ce qu’on fait, les choses se passent bien. Pour mettre tout cela sur pied, nous demandons au chef de l’Etat de convoquer une conférence nationale avec tous les acteurs (élus, gouvernement, associations, citoyens) pour répondre à l’urgence tout en dessinant une politique de long terme, non seulement nationale, mais aussi européenne. Nous rêvons que la France soit chef de file sur ce sujet !

Le gouvernement semble envisager de nommer un commissaire aux réfugiés, qu’en pensez-vous ?

Une gestion plus globale du dossier est indispensable. Nous voulons un autre interlocuteur que le ministre de l’Intérieur, chef de la police, et la question doit être embrassée sous tous ses angles : politique sociale, logement, cohésion des territoires, économie solidaire… La création d’un tel poste de commissaire aux réfugiés serait un signe très positif, à condition qu’elle ne soit pas seulement une annonce de façade mais une réelle impulsion pour mobiliser tous les outils relevant de différents ministères et mener, enfin, des actions cohérentes et constructives, dans un esprit de solidarité.

Vous y croyez ?

(1) Ce dimanche 25 juin aura lieu Porte de Versailles le 18e salon Emmaüs, inauguré en présence d’Anne Hidalgo, maire de Paris, et de Nicolas Hulot, ministre de la transition écologique et solidaire.

Juliette Bénabent
Article tiré de Télérama  le 23 juin 2017

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