Dans l’hémicycle et en dehors, les Insoumis construisent leur opposition

La discussion sur le projet de loi d’habilitation pour réformer le code du travail par ordonnances a tout de suite donné l’occasion à La France insoumise de s’affirmer comme une opposition travailleuse et pugnace, à coups d’amendements et d’interventions en séance. Une coopération avec les communistes s’est même mise en place pour dépasser les déchirures de la campagne électorale.

« À l’Assemblée nationale et au-dehors, on apparaît comme le groupe d’opposition offensif. Voilà le bilan pour l’instant, et il est bon. » Clémentine Autain, députée insoumise de Seine-Saint-Denis, ne boude pas son plaisir. Outre les bonnes prestations des députés de son groupe dans l’hémicycle, l’appel à des rassemblements en France, mercredi 12 juillet, a aussi été un relatif succès. À Paris, 2 000 personnes environ ont répondu à l’appel place de la République, ils sont plusieurs centaines à Toulouse, de même qu’à Montpellier ou encore à Lille. 

À Paris, les députés insoumis sont tous là, à tour de rôle pour ne pas dépeupler le Palais-Bourbon alors que se discute encore le projet de loi d’habilitation sur les ordonnances pour réformer le code du travail. Argumenter comme élu du peuple, mais aussi rendre compte devant le peuple, directement. Un nouvel exercice de démocratie directe. Charlotte Girard, chargée du programme pour la présidentielle mais non élue en juin, s’occupe de l’animation. Des tracts sont mis à disposition des personnes présentes, qu’elles peuvent emporter pour les distribuer durant l’été. Une caravane estivale va également être organisée, toujours dans un souci d’explication. 

Rassemblement insoumis le 12 juillet à Paris, place de la République © CG(Rassemblement insoumis le 12 juillet à Paris, place de la République © CG)

Les députés insoumis combattent pied à pied, à l’Assemblée, le projet de loi d’habilitation. Ils assurent aussi, au-dehors, ce service après-vente, avec un souci de pédagogie. « Parce que vous avez un cerveau », a lancé Girard aux personnes réunies à République. Ce rassemblement était également marqué par la présence de syndicalistes : des délégués CGT de PSA, ou encore Karl Ghazi de la CGT Commerce. « La parole des députés est tout à fait liée à celle des salariés », insiste Girard au micro.Intervenant tour à tour, Clémentine Autain insiste sur le fait que « les urgences sont ailleurs », Alexis Corbière (Seine-Saint-Denis) sur la faible légitimité d’Emmanuel Macron et de ses députés après la très forte abstention aux élections législatives, Loïc Prud’homme (Gironde) estime qu’« à la rentrée, il ne va rien rester du code du travail : 100 ans de luttes sociales disparues ». Ce dernier ajoute : « On organise le non-respect du code du travail sur les licenciements abusifs. Le gouvernement met à prix la tête ici d’un syndicaliste un peu trop actif, là d’une femme enceinte. » Des « Résistance, résistance »sont scandés par la foule.

Jean-Luc Mélenchon, député des Bouches-du-Rhône, a droit à quelques minutes de plus que ses collègues. Il explique avec pédagogie l’inversion de la hiérarchie des normes, défend les CHSCT en tant qu’instances indépendantes quand le gouvernement veut les fusionner avec les délégués du CE et du personnel. « Votre rôle à partir de ce soir est d’informer autour de vous car si les syndicats ont leur travail, nous aussi on a le nôtre », dit-il à l’assistance. « Nous sommes fiers d’être appelés tribuns du peuple, ajoute-t-il, nous serons les tribuns du peuple, femmes et hommes, dans l’hémicycle, vous, vous êtes la pointe avancée de nos mandants. » Et encore : « Nous commençons un système d’alerte et de mise en mouvement populaire. »

Jean-Luc Mélenchon place de la République à Paris © CGJean-(J. Luc Mélenchon place de la République à Paris © CG)

« On n’est pas très nombreux mais on est adossé à une force beaucoup plus large que le nombre de nos députés », explique Clémentine Autain à Mediapart. Au sein du groupe, « il y a une forme de cohésion et d’un bon esprit conquérant ». La mise en route sur le projet de loi d’habilitation a néanmoins été tendue. Pour les élus de La France insoumise, l’enjeu était de taille, il leur fallait s’affirmer rapidement – et de manière crédible – comme la principale force d’opposition au texte. Le calendrier ultra serré de la réforme du code du travail a obligé les députés à travailler en amont de l’ouverture de la session parlementaire, le 27 juin. La veille, le président de la République avait convoqué le Parlement en congrès à Versailles alors qu’à 17 heures, les amendements au projet de loi devaient être déposés en commission des affaires sociales. Le groupe parlementaire ne s’est pas rendu à l’invitation d’Emmanuel Macron. Geste politique certes, mais aussi obligation de travailler sur le texte du gouvernement.Travail avec les militants sur les amendements

« Le jour du Congrès, nous étions députés et collaborateurs à balayer le projet de loi toute la journée », explique Caroline Fiat, députée de Meurthe-et-Moselle. À partir du vendredi précédent, ils étaient quatre en particulier – Caroline Fiat, Jean-Hugues Ratenon et Adrien Quatennens pour la commission des affaires sociales, et Muriel Ressiguier pour la commission des finances – à se partager le travail en collectant notamment propositions, réflexions et même textes d’amendement provenant des militants de La France insoumise. « Nous avons effectivement mobilisé notre réseau, les premiers collaborateurs parlementaires déjà à nos côtés, des militants qui avaient contribué au programme et des inspecteurs du travail », détaille Adrien Quatennens, le tout jeune député du Nord devenu l’incarnation du combat de l’opposition de gauche au projet gouvernemental. La veille du début de l’examen en commission des affaires sociales, le groupe de La France insoumise s’était réuni pour élaguer et formaliser le travail accompli les jours précédents.

(Adrien Quatennens place de la République à Paris © CG)

« Adrien, l’un des trois députés de notre groupe à la commission des affaires sociales, a pris tout de suite le sujet à cœur et s’est emparé logiquement de la fonction de porte-parole », soutient Caroline Fiat, qui l’a donc secondé au cours des débats en commission. L’intéressé reconnaît avoir accepté la mission : « Je ne suis pas un spécialiste du droit du travail, mais j’ai une sensibilité particulière pour le sujet. Et j’ai beaucoup fait campagne sur ce thème, les choses sont donc venues naturellement. »

C’est donc Adrien Quatennens qui a soutenu avec brio la motion de rejet préalable de son groupe, au premier jour des débats. « Vous n’aurez pas notre blanc-seing pour jouer aux apprentis sorciers sur le code du travail », a-t-il dit. Trente minutes de discours qui ont fait forte impression, le propulsant en une comme le visage – juvénile et accrocheur – de la bataille parlementaire. « Je suis le premier surpris de cette exposition. Mais avoir un discours construit, c’est ma marque de fabrique », tente-t-il comme explication, ironisant en creux sur l’absence d’arguments solides des députés LREM.

Donner une image collective

Mais, au-delà du député nordiste, La France insoumise veut préserver une image de collectif, où même Jean-Luc Mélenchon semble plus assagi et favoriser le jeu d’équipe. Chacun a pris la parole dès la discussion du projet de loi entamée. À la suite d’Adrien Quatennens, Caroline Fiat s’est insurgée : « Sachez qu’à chaque fois que vous proposerez un tel texte, une telle méthode, vous nous trouverez face à vous, unis, vent debout. » Puis ce fut au tour de Jean-Hugues Ratenon (La Réunion) : « Madame la ministre, permettez-moi de vous dire calmement, mais très fermement, que ni moi, ni les collègues de mon groupe ne seront vos marionnettes, vos clowns ou les figurants d’un mauvais film uniquement destiné à amuser la galerie. Nous vous imposerons le débat. Nous vous apporterons la contradiction. Nous vous ferons des propositions. Que vous le vouliez ou non, vous allez nous entendre, et le peuple entendra ce que nous avons à vous dire. »

Le fonctionnement interne du groupe de La France insoumise est très fluide, selon plusieurs députés interrogés. « L’idée c’est que ça tourne énormément dans le groupe, que même sur la défense des amendements, tous les députés du groupe prennent la parole, de façon au maximum paritaire », juge par exemple Clémentine Autain. Caroline Fiat estimait récemment sur Europe 1 que « beaucoup de gens pensaient que La France insoumise serait paralysée par Jean-Luc Mélenchon, mais on fonctionne en démocratie, alors que les députés En Marche! sont des marionnettes de Macron ».

Clémentine Autain à l'Assemblée © CG(Clémentine Autain à l’Assemblée © CG)

 

Du côté du groupe GDR, qui rassemble communistes et députés ultramarins, hors de question de rester silencieux au cours de cette première séquence d’importance. Le travail avait également été préparé en amont, avant même le début de la session parlementaire. « On avait examiné dans les détails les révélations faites par la presse », confie Pierre Dharréville, membre de la commission des affaires sociales. La stratégie fut ensuite des plus classiques, dès le début de l’examen du projet de loi d’habilitation : en commission, déposer d’abord des amendements de suppression, pour se laisser le temps de rédiger ceux dits de précision. Puis, à l’ouverture de la discussion du projet de loi, chacun s’empare des sujets « autant qu’il le peut ». Quasiment un sauve-qui-peut, selon Elsa Faucillon, députée des Hauts-de-Seine, tant « tout cela est arrivé trop vite ».

Pierre Dharréville reconnaît que, compte tenu du faible nombre de députés GDR, le travail d’opposition est fastidieux, lourd à porter sur si peu de têtes. Mais se sont nouées progressivement les premières coopérations informelles avec le groupe de La France insoumise : « On s’est vus en commission. Dans nos différentes interventions, nous avons pu confronter et, finalement, conforter nos analyses. Cela fait sens », explique le député des Bouches-du-Rhône. Lors de cette séquence, pas de réunion de travail commune ni d’échange de notes, mais des ajustements au fil de l’eau en fonction des arguments de chacun. « La répartition s’est faite de manière spontanée », confirme Elsa Faucillon, qui insiste sur une communauté de vues avec le groupe cousin.

Une coopération au fil de l’eau

Clémentine Autain note elle aussi une « évidente convergence de fond ». « Quand Jumel ou Faucillon prennent la parole, ils disent des choses qui sont raccord avec ce qu’on dit et c’est bien normal », dit la députée. Et ce d’autant que sur cette loi Travail, saison 2, « le PS est divisé, donc pour eux c’est compliqué, le groupe LR a été totalement absent, et le FN n’a pas de groupe et est pétri de divisions internes ».

Adrien Quatennens confirme les discussions continues avec le groupe GDR au cours de l’examen du texte, sans pour autant que soit mise en place une stratégie formellement unitaire. Caroline Fiat évoque néanmoins un premier déjeuner commun le 11 juillet sur le projet de loi d’habilitation (lire ce qu’en dit Marie-George Buffet sur Facebook). Preuve de cet embryon de rapprochement après les profondes déchirures de la campagne des législatives, Elsa Faucillon a participé, discrètement, au rassemblement de La France Insoumise place de la République, à Paris, le 12 juillet. Impensable il y a seulement un mois…

Cette complémentarité a été mise au jour au sein de l’hémicycle. Exemple parmi d’autres le jeudi 13 au matin, alors que se poursuit le débat parlementaire : Jean-Luc Mélenchon, président du groupe de La France insoumise, propose un amendement (n° 298) afin d’ôter l’argument du risque de perte de compétitivité dans la possibilité d’organiser un licenciement économique. Il argumente en tentant de prouver que cette disposition a pour objet d’assurer, voire d’augmenter, la profitabilité d’une entreprise, et non de sauvegarder les emplois. Sans surprise, la proposition est rejetée par le rapporteur et le gouvernement.

Puis le député GDR de Seine-Maritime, Sébastien Jumel, demande la parole. Il illustre le propos général de Jean-Luc Mélenchon à travers son territoire d’élection, Dieppe, où la société P&O Ferries a décidé de se retirer de la liaison transmanche pour cause de rentabilité inférieure à 8 %. La juxtaposition, de l’argument théorique à l’exemple pratique, fait son effet.

 

« C’est bien que nous puissions travailler ensemble, cela marque les esprits », se réjouit Pierre Dharréville, pas mécontent de ce que produit cette perméabilité entre les deux groupes. Et la réforme du code du travail ne sera pas le seul sujet de bataille. Même si chaque groupe tient à sa singularité, qui permet de démultiplier les leviers d’action à l’Assemblée, la coopération pourrait perdurer. Mercredi 12 juillet, la ministre de la santé Agnès Buzyn présentera un projet de loi de ratification d’ordonnances sur la modernisation du système de santé. Un débat qui sera fortement technique et qu’Insoumis et GDR auraient voulu mener ensemble. « On en discute très régulièrement quand on se croise, notamment avec Pierre Dharréville, mais nous n’avons pas pu déposer d’amendements communs en raison de la nature du texte », explique à regret Caroline Fiat. Sans doute partie remise.

Christophe Gueugneau et Manuel Jardinaud
Article tiré de Mediapart . le 17 juillet 2017

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