Ruffin, l’insoumis des insoumis, préfère le terrain à l’Hémicycle

Après l’exploit accompli dans sa circonscription, qu’il a arrachée aux appétits du FN, le nouveau député de Picardie ne compte pas délaisser pour le Palais Bourbon une circonscription devenue un « laboratoire » pour la gauche.

«Qu’est-ce que je vais m’ennuyer pendant cinq ans là-bas ! » Dans le quartier populaire d’Amiens-Nord, nous retrouvons François Ruffin à l’issue de sa première semaine de député : « Si ça continue comme ça, je vais me dessécher comme une plante verte qui n’a plus d’eau. » Protocole, répartition des députés dans les commissions, élection des présidents et autres questeurs… On comprend aisément que le nouvel élu, plutôt connu pour ses happenings, ne se soit pas senti dans son élément au Palais Bourbon : beaucoup de procédures, trop de règles désuètes, et puis cette langue qu’il faut tenir. « J’ai été le premier à poser une question écrite au gouvernement, à propos de la lutte des 70 salariés de Simply Market à Amiens, dont la famille Mulliez, propriétaire d’Auchan, compte détruire les emplois. J’y tapais un peu fort et a priori, on n’a pas le droit de taper si fort que ça. Du coup, l’administration de l’Assemblée adoucit tout ça », raconte-t-il. « Je suis secrétaire de la commission des Affaires économiques. Une grande victoire ! Deux heures de discussions pour un poste qui n’a aucun intérêt qu’on a conquis de haute lutte ! » ironise-t-il. Cette semaine-là a aussi été celle de la constitution des groupes politiques. Un moment un peu délicat, surtout, pour celui qui fut l’un des rares candidats à avoir réuni sur son nom les soutiens de l’ensemble des partis de la gauche hors-PS. François Ruffin aurait souhaité un groupe unique au Palais Bourbon. « Mais dans le fond, pas grand monde n’en voulait d’un côté comme de l’autre. Il vaut mieux deux groupes qui travaillent ensemble qu’un mariage forcé qui pète tout le temps. » Lui siège dans le groupe de la France insoumise, mais il votera en conscience : il a réussi à s’exonérer de la charte du groupe, qui engage notamment les députés de la France insoumise à une discipline de vote. Il a par contre fait le choix de verser au PCF les 37 000 euros de sa dotation publique aux partis politiques, dont les députés siègent dans l’autre groupe, celui de la Gauche démocrate et républicaine (GDR). « On est trois ou quatre de chaque côté à tout faire pour réunir les deux groupes », explique-t-il, mais en même temps, « le terrain des étiquettes » ne l’intéresse pas vraiment.

Choisir un endroit par semaine pour rencontrer la population

Ses premiers pas au Palais Bourbon n’ont pas été une partie de plaisir : « Je me demandais : “Quand est-ce que Zoé (Desbureaux, sa suppléante PCF – NDLR) va prendre la relève ?”, mais on m’a dit que je ne pouvais pas démissionner en cours de mandat. Pour ça, il faut que je meure ou que je devienne ministre », plaisante-t-il. Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? En réalité, pas vraiment un souci pour Ruffin, qui depuis longtemps a construit dans sa tête le modèle de député qu’il veut être. Pour lui, ça se passera principalement en dehors de l’Assemblée nationale. Celui dont un des slogans de campagne était « le peuple à l’Assemblée » souhaite être un député hors de l’Hémicycle : « Je veux être là où je serai le plus utile. Et ça l’est souvent plus d’être en écharpe tricolore contre une expulsion locative ou avec des salariés qui se battent pour leur boulot que dans une Assemblée où non seulement Macron est ultramajoritaire, mais où en plus il s’est choisi lui-même son opposition avec les “constructifs”. »

Du coup, le journaliste député avait hâte de retrouver sa Picardie d’élection. « Ce n’est pas parce que la campagne est finie qu’on va arrêter d’aller voir les gens », annonce-t-il à ses troupes quelques jours après son élection. « On va choisir un endroit par semaine où on va faire comme si on était toujours en campagne. » Labourer en long, en large et en travers cette circonscription si particulière, voilà le programme des prochains mois. Ruffin en est conscient : « On est dans une espèce de laboratoire. Cette circonscription a été scrutée pendant cette campagne. » Du fait de sa candidature, mais pas seulement. Aussi parce que c’est « un coin où le fond est rouge, mais au fil du temps, une couche de brun (homophone du juron picard “brin”, désignant littéralement les excréments – NDLR) s’est déposée dessus ». Aussi parce que la députée sortante, Pascale Boistard, était membre du gouvernement durant le précédent quinquennat. Enfin, parce que c’est la circonscription de l’usine Whirlpool d’Amiens, dont la fermeture annoncée a imposé par effraction (et avec l’aide de François Ruffin) le thème de la désindustrialisation dans la campagne du second tour de l’élection présidentielle.

« J’ai un petit rôle national à jouer et je dois le jouer »

C’est une circonscription dans laquelle Marine Le Pen était arrivée très largement en tête lors de la présidentielle, mais où le candidat de gauche a fait disparaître celui du FN, Franck de Lapersonne, dès le premier tour des législatives. Il a pour cela une méthode qu’il veut continuer à appliquer : « Reconstruire une autre adversité : il y a bien un “eux” et un “nous”, mais ce n’est pas nous les Français contre eux les immigrés ; c’est nous le travail contre eux le capital, nous les salariés contre eux les actionnaires. »

Très attaché à sa Picardie, dont il dénonce encore souvent la disparition, engloutie dans les Hauts-de-France, Ruffin se projette donc député de terrain. Mais il sait bien qu’il suscite désormais l’attention bien au-delà d’Amiens, Flixecourt et Abbeville. « J’ai un petit rôle national à jouer et je dois le jouer », reconnaît-il. Mais il ne lancera pas de nouveau mouvement, ne se mêlera pas des histoires de partis. Il acceptera « un grand média par semaine », mais tient surtout à organiser une fois par mois des « 24 heures » : 24 heures dans les services d’un hôpital, 24 heures avec un habitant des quartiers, 24 heures avec les cheminots… « Je me nourris de ça quand je suis par exemple face à Bourdin. Sans cette prise avec la réalité, je ne suis pas bon. » C’était déjà son obsession de journaliste : porter dans les médias la voix de ceux qu’on n’y entend jamais, raconter la vie d’une assistante de vie scolaire sur un plateau où d’habitude ne parlent que les puissants. « Certes, à l’Assemblée on a des leviers, explique-t-il, mais le vrai levier, c’est la rue. La lutte électorale, ce n’était qu’un moyen pour réveiller les gens. La victoire appelle la victoire. »

Photo Reuters/Charles Platiau
Adrien Rouchaléou
Article tiré de l’Humanité . le 12 juillet 2017

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