Agriculture et alimentation – Et si on faisait court ?

Pour mieux rémunérer les agriculteurs, il faut repenser toute l’organisation de la filière agricole et alimentaire. Les états généraux de l’alimentation, lancés hier, fournissent une occasion unique de s’atteler à cette révolution.

A l’heure où s’ouvrent les états généraux de l’alimentation, il apparaît clairement que la question alimentaire dépasse largement celle du partage des marges entre producteurs et distributeurs. Il en va, en réalité, de l’organisation de toute la filière agricole et alimentaire qui, du champ à l’assiette, pourrait être revue à l’occasion d’un véritable «grenelle de l’alimentation» dont cette journée serait le prélude.

Pour l’heure, le gouvernement n’a pas dévoilé concrètement les solutions qu’il entend mettre sur la table, hormis l’engagement d’investir 5 milliards d’euros sur le quinquennat dans l’agriculture. Mais il ne peut rester insensible au rapprochement qui s’opère entre le monde agricole et les aspirations profondes des consommateurs pour une alimentation plus saine, plus locale, plus durable.

Ce rapprochement entre producteurs et consommateurs est déjà en train d’imprimer sa marque sur l’agriculture française, qui se convertit progressivement à la bio : les surfaces engagées en agriculture biologique ont quasiment triplé ces dix dernières années frôlant désormais 6 % des cultures françaises.

Il en va de même de l’engouement pour les circuits courts et l’agriculture de proximité. Tout se passe comme si l’urbanisation galopante du XXIème siècle engendrait chez les citadins un besoin irrépressible de se rabibocher avec un monde rural auquel ils tournaient le dos depuis plus d’un siècle. Saisis par la défiance à la suite des crises sanitaires de ces dernières décennies, les consommateurs ont envie de comprendre, de s’impliquer, de changer leurs pratiques.

Les collectivités ont, elles aussi, bien compris l’enjeu. Comment nourrir des populations urbaines de plus en plus nombreuses et exigeantes, tout en gardant ou retrouvant un contrôle sur l’approvisionnement, tant quantitatif que qualitatif ? La question se pose même en Ile-de-France, grande région agricole obligée d’importer massivement pour nourrir ses 12 millions d’habitants. Mais si les villes concentrent les problèmes, elles portent aussi des initiatives et des solutions.

Un peu partout la «gouvernance alimentaire» fait son apparition dans les politiques des villes. Des «Food Policy Councils», regroupant acteurs publics, privés et société civile, émergent depuis une trentaine d’années au Canada et aux Etats-Unis. En Europe, la «London Food Strategy»élaborée en 2006 est citée comme exemple de stratégie alimentaire locale et concertée associant public et privé dans sa mise en œuvre.

En France, de plus en plus d’agglomérations se saisissent du sujet. Lille a été pionnière sur la gouvernance alimentaire en impliquant acteurs publics, privés et société civile. Dans les années à venir, la prise en compte des questions alimentaires et la mise en place d’une gouvernance dédiée devraient s’amplifier avec l’avènement des projets alimentaires territoriaux visant à «rapprocher les producteurs, les transformateurs, les distributeurs, les collectivités territoriales et les consommateurs et à développer l’agriculture sur les territoires et la qualité de l’alimentation».

En Ile-de-France, la région lance chaque année un appel à projet «Filières courtes de proximité». L’accent est mis sur la restauration collective scolaire avec l’introduction de produits locaux. Paris a d’ores et déjà lancé un Plan alimentation durable (2015-2020) et intégré l’agriculture urbaine dans son plan local d’urbanisme en rendant possible l’implantation de serres sur les toits.

Les circuits courts ou de proximité, plébiscités par les consommateurs, sont l’un des fers de lance de toutes ces politiques. Ils sont perçus comme positifs pour le consommateur (qualité, fraîcheur, traçabilité…), pour les agriculteurs (débouché plus rémunérateur), pour l’économie locale (emplois non délocalisables) et l’environnement (réduction des distances et des émissions de polluants). Ils participent en effet au maintien et à la valorisation de l’agriculture, à la reconnexion entre les urbains et leur alimentation, à l’innovation dans les pratiques culturales, à l’intégration sociale… Bien au-delà de l’effet de mode, ils représentent 8 % du marché alimentaire national, selon le CESE.

Il faut toutefois garder à l’esprit que les circuits courts et de proximité ne peuvent pas répondre à la demande de consommation des métropoles ni en quantité, ni en diversité. L’Ile-de-France produit moins de 10 % de ses besoins en fruits et légumes, 1 % de ses besoins en viande et en lait… De plus, «court» ne signifie pas forcément «durable» : une attention particulière doit être portée aux modes de production, à la logistique, à la saisonnalité, à la mutualisation des moyens matériels.

S’ils ne suffiront pas à nourrir le monde, circuits courts et agriculture de proximité représentent néanmoins un formidable laboratoire – économique, écologique, social – d’expérimentations et de réflexions pour changer le système alimentaire actuel dans sa globalité : production, transformation, logistique, distribution et consommation. Une mue qui doit aussi inclure la lutte contre le gaspillage et la valorisation des déchets tout au long de la chaîne.

Tels sont bien les enjeux de ces Etats généraux de l’alimentation.

Laure de Biasi est coauteure du numéro 173 des Cahiers de l’IAU : Une métropole à ma table.

Photo AFP/Stéphane de Sakutin
Laure de Biasi, ingénieur en agronomie à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme (IAU) d’Ile-de-France
Article tiré de Libération . le 21 juillet 2017

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