Alimentation – Des Etats généraux transformés en auberge espagnole

Annoncés  comme un des grands chantiers  du début du quinquennat  d’Emmanuel Macron ,  les Etats généraux de l’alimentation  ont pris une bien curieuse tournure  à l’issue d’une première séance  qui a mis tout le monde en vacances dès le 20 juillet.

Certes, on nous annonce la mise en place de  14 ateliers et  cinq mois de débats  en deux chantiers distincts, le premier se déroulant de fin août à fin septembre  avec pas moins de sept ateliers. Le second ira  d’octobre à décembre.  Mais les thèmes retenus sont suffisamment disparates pour faire de sorte que rien de durablement cohérent  ne puisse sortir  de ces assises.

Evoquant la  difficile situation des paysans le 9 juin dernier en  Haute Vienne,  le nouveau  président de la République avait déclaré : « Il s’agit  de vivre dignement  du prix payé. C’est ce que veulent  nos paysans et  aujourd’hui ce n’est plus possible dans certaines filières ».  Mais, contrairement à l’engagement  qu’il avait pris, Emmanuel Macron  n’est pas venu confirmer ces bonnes paroles  lors de la séance d’ouverture des Etats généraux  le 20 juillet. Ce jour-là, son ministre de l’Agriculture l’a excusé en ces termes : « Ce n’est pas  parce que le président de la République ne vient pas aujourd’hui  que les Etats  généraux  ont une ambition moindre. Il s’exprimera pendant la césure entre les deux chantiers, alors que nous aurons trouvé  des compromis et pourra donner des perspectives».

Le même jour, Alain Bazot , président de l’UFC Que Choisir,  avait  déclaré  avec le cynisme qui le caractérise trop souvent  dans des postures  de soutien à la grande distribution : «j’espère qu’il n’y a  pas de malentendu  pour les consommateurs  et qu’il ne s’agit pas d’une vaste opération  pour justifier une forte augmentation des prix ». Dire cela aujourd’hui  c’est oublier  que le prix de la viande,  des céréales  et surtout du lait payés  aux producteurs ont souvent baissé de 20 à 25%  en deux ans  sans que cela ne profite aux consommateurs. Et même s’ils en avaient profité,  il n’est pas acceptable qu’une majorité de paysans  ne puisse gagner sa vie en travaillant.

La première  étape  des Etats généraux  est-elle de nature à rendre aux paysans  leur juste part  dans la création de valeur à travers des prix décents ? Sur les  sept thèmes mis en débat, deux seulement abordent ce sujet. L’intitulé de l’atelier N°5   parle de « Rendre les prix d’achat des produits agricoles plus rémunérateurs  pour les agriculteurs ». L’atelier N°7  s’intitule « Améliorer  les relations commerciales  et contractuelles  entre producteurs, transformateurs et distributeurs ».

Quel Macron faut-il croire aujourd’hui ?

Cet objectif est-il celui d’Emmanuel Macron  en 2017 ?  Les prochaines semaines permettront peut-être d’y voir plus clair. En attendant, il  n’est inutile de rappeler ce qu’écrivait  l’énarque Macron en 2008  quand il était l’ultime rédacteur du rapport de la Commission  Attali  pour  Nicolas Sarkozy.  Ce rapport a nourri la Loi  de Modernisation Economique (LME) qui permet aux  grandes enseignes de la distribution de piller leurs fournisseurs.  Macron voulait alors leur donner les pleins pouvoir quand  il écrivait : « les réglementations actuelles  réduisent considérablement  le potentiel de ce secteur en termes de pouvoir d’achat, de  croissance  et d’emploi. Plus précisément,  les lois Galland et Royer-Raffarin  ont eu pour effet  d’empêcher  ou de rendre plus coûteuse l’implantation de nouvelles entreprises  de distribution  et ont considérablement réduit  la concurrence entre les enseignes existantes ».

Dans le pays d’Europe  qui, depuis longtemps  déjà,  compte le plus grand nombre  de mètres carrés de linéaires de grande surface par consommateur,  la remarque  n’est guère pertinente. Depuis le vote de cette loi, on a ouvert  et agrandi beaucoup de magasins. La pression des enseignes de la distribution sur ses fournisseurs  a réduit  les marges  de presque toutes les entreprises  de l’agroalimentaire, lesquelles  ont fait jouer la concurrence intra-européenne et mondiale  pour importer davantage de produits à transformer dans le seul but de peser sur les cours à la production  en France pour produits carnés ,laitiers,  les fruits et légumes. La concurrence étant de plus en plus vive, même les marges de distributeurs  auraient baissé de moitié depuis le vote  de la LME. Les préconisations d’Emmanuel Macron  ont surtout débouché sur de la destruction de valeur.

Le consommateur n’a rien gagné dans ce marché de dupes

Faut-il en conclure  que le consommateur serait le grand gagnant de ce marché  de dupes qui ruine surtout les paysans comme on nous le suggère trop souvent ? Non  dans la mesure où la faible inflation de ces dernières années  s’est accompagnée  d’une très lente  évolution  des revenus  salariaux. Il n’y a plus de coup de pouce au SMIC depuis des années  et les pensions de 16 millions de retraités sont bloquées depuis quatre ans  en attendant d’être amputées de 1,7% par l’augmentation prochaine  de la CSG  pour 60% des pensionnés  dont la retraite  se trouve ainsi déconnectée    des droits acquis de longues années de cotisation aux caisses de retraite.

Mais revenons aux Etats généraux de  l’alimentation. Avec un total de quinze portes  d’entrée  disparates nous entrons  dans une auberge espagnole. Au sens propre du terme  chacun y apporte ce qu’il souhaite manger. Au sens figuré, la formule retenue par le gouvernement aboutira au fait que chaque intervenant viendra défendre sa vision d’un système alimentaire présumé idéal, ce qui ne peut que noyer l’urgence  de la revalorisation du revenu des paysans  par des prix décents. Or leur situation continue de s’aggraver du fait que nous vivons un été sec avec des périodes caniculaires  qui réduisent les rendements céréaliers et fourragers, accélèrent  la mise  en marché des fruits tout en provoquant, là aussi,  une chute sensible des prix  payés aux producteurs.

Notons encore que sur 14 ateliers programmés pour ces Etats généraux pas un seul n’évoque la politique conduite par la Commission européenne. Pourtant, cette dernière continue, avec l’accord de la France,  de libéraliser la politique agricole commune  et négocie un accord  de libre échange avec les pays du Mercosur, lesquels veulent vendre plus de viande  et plus de sucre de canne  aux consommateurs européens. Ce qui servira aux  enseignes de la distribution pour tirer les prix vers le bas.

Tout indique déjà que  ces Etats généraux  de l’alimentation vont être la grande arnaque de l’automne  2017.

Gérard Le Puill
Article tiré de l’Humanité  le 24 juillet 2017

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