La nuit où le Sénat américain a bloqué le Trumpcare

Alliés aux voix démocrates, le franc-tireur John McCain et les deux sénatrices républicaines Susan Collins et Lisa Murkowski ont mis un coup d’arrêt spectaculaire à la réforme du système de santé voulue par Trump.

Ce devait être une formalité. Après l’avoir promis pendant sept ans, le camp républicain devait, une fois Donald Trump installé à la Maison Blanche et doté d’une majorité dans les deux chambres, abroger et remplacer Obamacare. Le nouveau président avait même rabâché pendant la campagne qu’il anéantirait la réforme de la santé de Barack Obama «from day one», dès le premier jour. Mais voilà: quand ça veut pas, ça veut pas. L’échec des discussions dans le petit théâtre du Sénat américain, cette semaine, vient souligner les intenses divisions au sein du Grand Old Party.

«Skinny repeal»

Après plusieurs essais infructueux ces dernières semaines, les sénateurs ont mis un gros coup d’arrêt aux vélléités de réforme, dans la nuit de jeudi à vendredi. Depuis quelques jours, le chef de la majorité républicaine Mitch McConnell essayait plusieurs options et versions de ce texte surnommé «Trumpcare». Plus ou moins floues, et toutes refusées. Vers 2 heures du matin, vendredi, les sénateurs se sont opposés à la dernière en date, une abrogation partielle d’Obamacare (appelée «skinny repeal»), par 51 voix contre 49.

Obamacare, ou ACA, pour Affordable Care Act, avait permis à 20 millions d’Américains, auparavant sans aucune protection, de souscrire une assurance santé. Mais elle avait mis vent debout les Républicains, opposés notamment à l’intrusion de l’Etat fédéral dans la gestion des Etats – via notamment les subventions pour Medicaid, le programme qui fournit une assurance maladie à plus de 70 millions d’Américains aux faibles revenus -, et à l’obligation qu’imposait Obamacare aux Américains de s’assurer, sous peine d’amende. Il s’agissait aussi, selon certains républicains, de trouver un moyen de corriger les variations dans le prix des franchises, en augmentation brutale pour certaines franges de la population, et d’apaiser des marchés d’assurance parfois erratiques.

Rebondissements et suspense

Le Sénat américain en a sans doute vu d’autres. Mais les rebondissements, le suspense, et les enjeux immenses de ces derniers jours – selon les différentes versions des brouillons de texte, entre 14 et 23 millions d’Américains perdraient leur couverture santé -, restent assez inédits. Après l’échec de la semaine dernière, le chef de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, avait décidé de remettre l’ouvrage sur le métier. Mardi, il avait même remporté une victoire, en réussissant à faire voter, au cordeau – le vice-président Mike Pence a dû donner sa voix pour faire pencher la balance – la «motion to proceed», permettant l’examen de la proposition de loi, et l’ouverture des débats, préalables au vote. Les 48 sénateurs démocrates avaient voté contre. Deux sénatrices républicaines modérées, Susan Collins (Maine) et Lisa Murkowski (Alaska), s’étaient jointes à eux.

Scène importante dans la dramaturgie de cette semaine, l’arrivée de John McCain, mardi, dans l’hémicycle. Venu tout spécialement de l’Arizona, où il est traité pour un cancer du cerveau récemment diagnostiqué, il a été accueilli par une standing-ovation de ses 99 collègues. Le sénateur de l’Arizona a voté en faveur de la motion, estimant qu’il fallait débattre et tenter d’avancer. Mais a également tenu un discours très critique envers l’attitude de ses camarades du Grand Old Party au Sénat, où il siège depuis trente ans. «On n’arrive à rien, mes amis», s’est-il lamenté, une grosse cicatrice visible au-dessus de l’œil, fustigeant cette assemblée qui n’a «pas débordé de grandeur récemment», au fonctionnement «plus clanique» que jamais.

Franc-tireur

Ce vibrant appel à la dynamique bipartisane n’a pas été le seul moment fort de la semaine de John McCain. Il y en a eu un autre, bien plus décisif, dans la nuit de jeudi à vendredi. Quand le héros de guerre, connu pour son côté parfois franc-tireur, et pour avoir déjà défié plusieurs fois la ligne de son parti, a choisi de s’opposer à l’abrogation partielle d’Obamacare, bouleversant l’agenda législatif de Donald Trump.

Cette abrogation partielle, ou «skinny repeal», présentée jeudi en début de soirée, n’était qu’une version tronquée des précédents brouillons. Faute d’avoir pu trouver un consensus entre la frange la plus modérés du parti républicain, qui redoute les conséquences d’une réforme en profondeur sur la couverture santé de ses électeurs, et la plus conservatrice, qui voulait au contraire aller beaucoup plus loin dans la dérégulation du marché des assurances privées et le désengagement de l’Etat fédéral.

Le texte de jeudi soir prévoyait tout de même des changements d’ampleur, comme supprimer l’obligation faite aux Américains de s’assurer, et aux employeurs de proposer une assurance à leurs salariés. Selon les projections du Congressional Budget Office (CBO), une agence indépendante qui mesure les impacts des textes en discussion au Congrès, cette loi aurait fait perdre à 15 millions de personnes leur couverture santé, et fortement agité le marché des assurances, faisant augmenter les franchises de 20%.

Plusieurs membres du parti conservateur, jusqu’au vice-président Pence lui-même, ont tenté de faire changer le vote du sénateur de l’Arizona. Sans succès : un peu après 1h30 du matin, il s’est avancé, main droite levée, pouce en bas, et a lâché un «No» à peine audible, mais qui a déclenché des cris dans les rangs démocrates.

«J’ai toujours pensé que l’Obamacare devait être défait et remplacé par une solution plus compétitive, moins chère, et qui garantirait une meilleure prise en charge des Américains, a-t-il expliqué dans un communiqué après le vote. La soi-disant « abrogation partielle » sur laquelle le Sénat s’est exprimé aujourd’hui n’aurait pas permis tout cela […]. Elle ne proposait aucune mesure de remplacement pour véritablement réformer notre système de santé.»

 Collins et Murkowski

Si le vote de McCain a été décisif, la bascule a été permise par deux sénatrices républicaines, opposées depuis des mois à l’abrogation d’Obamacare, tout comme au président Trump. La sénatrice du Maine Susan Collins, et sa collègue de l’Alaska, Lisa Murkowski. Toutes deux avaient déjà voté contre la «motion to proceed», mardi.

Figures de la frange modérée du parti républicain, ces deux femmes politiques s’opposent à la réforme notamment pour les coupes franches qu’entraînerait Trumpcare dans le financement de Medicaid, ce programme co-financé par l’Etat fédéral et les Etats, qui fournit aujourd’hui une assurance maladie à plus de 70 millions d’Américains, individus et familles, aux faibles revenus. Les deux femmes étaient également opposées à une autre disposition de la loi, qui vise à réduire drastiquement les financements fédéraux attribués au planning familial.

Elles étaient soutenues par une campagne assez unique de mobilisation d’Américains anti-Trump et pour le maintien d’Obamacare. Appels téléphoniques des permanences des sénateurs dans tout le pays, manifestations, présence quotidienne devant le Congrès… Les défenseurs de l’Obamacare n’ont pas manqué une seule occasion de se faire entendre. Au moment des phases cruciales du vote, retransmises en direct sur les chaînes d’information en continu, on pouvait entendre les cris des manifestants, dans les couloirs du Congrès accessibles au public, depuis l’hémicycle feutré à moquette bleue. «Tuez la proposition de loi, pas nous!», «Honte! Honte! Honte!». Les expulsions par les policiers du Capitole ont été nombreuses. Notamment celles, très marquantes, de personnes handicapées en fauteuil roulant, venues rappeler l’importance d’Obamacare.

 

Photo de garde : AFP – Brendan Smialowski
Isabelle Hanne 
Article tiré de Libération  le 28 juillet 2017

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