La Tunisie dit «non» au navire antimigrants

Le C-Star, chalutier loué par des identitaires européens pour bloquer les bateaux de migrants en Méditerranée et empêcher leur sauvetage par les ONG n’a pas pu faire escale en Tunisie, bloqué par des opposants locaux.

Encore raté. Le C-Star, le navire affrété par un groupe d’identitaires pour empêcher les missions de sauvetages des migrants en Méditerranée par des ONG, n’arrive toujours pas à faire escale dans l’un des huit ports de Tunisie. Alors qu’il a stoppé sa course depuis dimanche soir au large, à l’est des îles de Kerkennah, en face de Sfax et cherche à se ravitailler, l’UGTT, le principal syndicat du pays, codétenteur du prix Nobel de la paix en 2015, a lancé un appel clair : «A tous les agents et employés des ports tunisiens : ne laissez pas le bateau du racisme « C-Star » souiller les ports de Tunisie.»

Un refus qui va de soi pour Mohamed Ali Arous, le représentant UGTT de Kerkennah : «Ces gens-là, ils n’aiment que ce qui leur ressemble. Je n’imagine pas que des autorités tunisiennes leur donnent l’autorisation. Depuis ce matin, tout le monde parle du bateau ici. Personne ne les soutient.» Dimanche, le chalutier de 40 mètres s’était approché du port de Zarzis. Devant la mobilisation des pêcheurs locaux et de la société civile, les militants européens d’extrême droite ont renoncé, sans même avoir fait une demande officielle auprès de la capitainerie, ni dans aucun autre port du pays, selon l’Office de la marine marchande et des ports (OMMP). Dans la soirée de dimanche à lundi, le C-Star, porte-étendard de l’opération Defend Europe, a donc remonté les côtes pour s’arrêter à l’est des îles de Kerkennah.

«Nous retournons le slogan de l’opération Defend Europe [« Restez chez vous » inscrit sur des banderoles qui décore le C-Star] : qu’ils rentrent chez eux, ils ne sont pas les bienvenus ici !» explique le «Collectif d’Afrique du Nord contre le bateau raciste C-Star», qui a impulsé le mouvement en Tunisie. Dimanche, à Zarzis, les bateaux restés à quai étaient ornés de banderoles : «Non aux racistes !» «dégage» (mot d’ordre devenu emblématique en Tunisie depuis la révolution). On pouvait également voir une carte de la côte tunisienne avec un panneau sens interdit devant chaque port accompagné d’un «Compris ?». Les militants ont reçu le soutien sans faille des pêcheurs.

Depuis des années, ces derniers récupèrent parfois des cadavres de migrants, plus rarement des personnes en détresse encore vivantes, durant leur sortie en mer. L’Organisation mondiale pour les migrations (OIM) et des ONG internationales les ont formés aux premiers secours et leur ont fourni des gilets de sauvetage supplémentaires. «Je me souviens en 2014, à 120 miles nautiques [222km] de la côte, je trouve un bateau pneumatique en panne depuis une semaine, raconte Kamel Romdhane, pêcheur d’ombres rattaché au port de Zarzis. Des gens étaient morts à bord. On était six bateaux, on a mis la journée à récupérer les vivants. Une femme a accouché sur mon bateau. Pendant deux jours, je n’ai pas pu dormir car je sais que j’ai laissé des femmes et des enfants morts en pleine mer.»

Samedi, le C-Star a croisé au large de Tripoli l’Aquarius de l’ONG SOS Méditerranée, qui vient en aide aux migrants en difficulté en mer, cette fois sans occasionner d’incident. Mi-mai, le groupe français Génération identitaire avait tenté d’empêcher le patrouilleur de quitter le port de Catane. Sans succès, mais la médiatisation de l’opération avait permis à l’époque à l’organisation xénophobe de promouvoir son nouveau projet : «Affréter un grand bateau et naviguer sur la mer Méditerranée pour contrecarrer les bateaux de ces contrebandiers humains.» Celui-ci avait vu le jour après deux opérations de financement en ligne, la première ayant rapidement été dénoncée par les associations, la deuxième ayant eu son succès sur la plateforme chérie de l’ultradroite américaine WeSearchr, leur permettant de lever quelque 200 000 dollars.

Depuis, les identitaires ont loué leur chalutier, et levé l’ancre à Djibouti le 7 juillet avec pour objectif de ramener vers les côtes libyennes les bateaux de migrants à destination de l’Europe. Mais leur croisade n’est pour l’instant pas un long fleuve tranquille. Avant cet épisode tunisien, le C-Star aconnu de nombreux déboires. Le 21 juillet, les autorités de Catane, dans le sud de l’Italie, ont refusé au chalutier l’autorisation de se ravitailler et d’embarquer des militants au port. Le 23 juillet, le C-Star a été bloqué dans le canal de Suez pour ne pas avoir pu donner une liste complète de l’équipage. Le bateau a quand même réussi à accoster au port de Famagouste le 27 juillet dans la partie nord de Chypre sous contrôle turc, où il est resté immobilisé quelques jours. Plusieurs membres de l’équipage ont alors été arrêtés pour possession de «faux documents». Arrivé à Chypre sous pavillon de Djibouti, c’est sous pavillon mongol qu’il est reparti en direction de la Libye.

Photo AFP/Fathi Nasri
Mathieu Galtier, correspondant en Tunisie et Tristan Berteloot
Article tiré de Libération
 le 8 août 2017

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