Marseille – Ce patrimoine qui part à la casse

Classer un monument historique ne le protège en rien. La preuve à Marseille. Détruit le baptistère de la Vieille-Major, rasé l’Atelier de Nadar, à la poubelle les vestiges du théâtre romain.

Osera-t-on laisser un promoteur immobilier passer au rouleau compresseur le plus spectaculaire témoignage de notre ville, « l’acte de naissance de Massalia » selon l’historien Jean-Noël Bévérini ? Le sort de la Carrière antique de la Corderie qui se négocie actuellement rue de Valois est édifiant du jeu des rapports complexes et secrets qui se nouent entre quatre acteurs : la Drac, l’Inrap, le promoteur Vinci et le maire Jean-Claude Gaudin.

En classant une partie seulement d’un site pourtant qualifié d’exceptionnel, la ministre de la Culture reconnaît qu’on est bien en présence d’une découverte de premier plan et de niveau international. Sa prévention à élargir la protection à tout le site montre que l’intérêt scientifique et patrimonial risque d’être sacrifié sur l’autel d’intérêts économiques plus puissants. La menace qui pèse sur l’intégrité du berceau de la fondation de Massalia par les premiers colons grecs venus de Phocée il y a 2600 ans, réveille le souvenir douloureux des destructions déjà perpétrées dans la plus ancienne ville de France qui ne possède aujourd’hui qu’à peine 80 monuments historiques.

Ce désintérêt municipal affiché avait stupéfait Victor Hugo découvrant Marseille en 1839 : « De la ville grecque, il ne reste rien. De la ville romaine, rien. De la ville gothique rien. Voilà de quelle façon les conseils municipaux traitent les cités illustres ». Ces « râtures à l’histoire » – la formule est de Victor Hugo, l’écrivain André Suarès les pourfendait encore en 1932 dans Marsiho proposant « de faire goûter au pal » les responsables de ce vandalisme en écharpe tricolore. Rendez-vous compte, « pas un chef-d’oeuvre, pas un temple, pas un palais, pas une seule colonne, pas même une ruine. Et Marseille n’est guère la cadette de Rome que de cent ans » observait-il si justement.

Les exemples de déprédations sont légion. L’église de la Vieille-Major du milieu du XIIème siècle, pourtant classée sur la toute première liste des monuments protégés constituée en 1840 par Prosper Mérimée, a manqué de peu d’être rasé. Elle offre un bien triste spectacle extérieur qui ferait même oublier qu’elle abrite une mise au tombeau du céramiste florentin Lucca della Robbia du XVème. Son fameux baptistère paléochrétien qu’on attribuait au Temple de Diane n’a pas survécu à la construction de la Nouvelle-Major : « les fonts baptismaux ont été emportés par la démolition » note furtivement le conseil municipal du 10 mars 1856 sourd aux alertes de la Société française pour la conservation des monuments qui observait déjà que « les Marseillais ne dissimulent pas une sorte de mépris pour ce vestige des siècles passés, le culte des antiquités et des arts [ayant] été assez longtemps négligé dans cette ancienne cité. »

Plus récemment, la destruction complète de l’Atelier du photographe Nadar sur la Canebière qui venait d’être inscrit à l’inventaire des monuments historiques, puis la scandaleuse disparition au collège du Vieux-Port de vestiges classés du théâtre romain de style grec du Ier siècle avant notre ère. Ils avaient été exhumés en contrebas de la butte Saint-Laurent, à l’emplacement de l’agora grecque puis du forum romain. Le théâtre avait été localisé en 1946 sous les décombres du Vieux-Marseille rasé par les Allemands. Ils avaient été remis au jour en 1963 lors la construction du collège puis de nouveau en 2005 à l’occasion d’une fouille qui avait permis de dégager un « édifice grec exceptionnel » regardé par l’Inrap comme une « salle de banquet au luxe inconnu à Marseille ». Le ministère de la Culture avait pris soin de classer à l’inventaire des monuments historiques cet îlot qui signe « la naissance de l’urbanisme grec vers 570-560 avant notre ère ». La promesse d’en faire un jour un espace muséal a vite été enterrée au prodfit d’un parking pour les enseignants. En décembre 2014, on découvrait que trois gradins de l’hémicycle en grand appareil de calcaire rose du cap Couronne avaient été jetées aux ordures. « Ils gênaient » . La nécropole de la rue Malaval déclarée « découverte exceptionnelle » a honteusement été liquidée pour un parking. Reste une reconstitution de la memoria au musée d’histoire.

« Marseille a toujours détruit son passé. Le résultat est là. Aujourd’hui on dit non. Avec cette découverte exceptionnelle, il serait temps d’engager une politique patrimoniale nouvelle, courageuse qui tienne en compte du passé grec de Marseille. Souvent, les villes sont orgueilleuses de leur passé comme Aix-en-Provence de son passé romain. Nous, nous sommes la seule ville de France à avoir un passé grec à la fois archaïque et hellénistique. C’est de cette carrière qu’ont été bâtis les monuments et les rues de Massalia. Nous sommes ici sur le berceau de Marseille. On ne doit pas détruire son berceau.  »

David Coquille
Article tiré de la Marseillaise  le 20 août 2017

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