La France insoumise cultive son ancrage dans le quotidien

Lors de son premier grand rendez-vous depuis la séquence électorale, ce dernier week-end d’août à Marseille, le mouvement veut affirmer son implantation. L’occasion de sensibiliser les membres aux actions qui se veulent concrètes et utiles, surtout dans les quartiers populaires. Et ainsi développer une nouvelle forme de militantisme politique.

Marseille (Bouches-du-Rhône), envoyé spécial.-  D’abord deux mille inscrits, puis trois mille, peut-être plus à la fin de ces trois jours de rendez-vous de La France insoumise, qui s’achèveront dimanche midi avec un discours de Jean-Luc Mélenchon dans le quartier populaire du Panier, à Marseille. Les responsables du mouvement ne cachent pas leur satisfaction devant l’affluence à ces “AMFiS”, premier grand raout depuis la séquence électorale. « On a des problèmes de riche, tout le monde n’arrive pas à assister aux débats et aux ateliers », répète Manuel Bompard, qui a dirigé les deux campagnes, présidentielle et législatives. De fait, que ce soit pour écouter l’ancien président équatorien Rafael Correa, vendredi soir, ou pour débattre de la réforme du code du travail samedi matin avec Adrien Quatennens, le député du Nord, les places sont si chères que certains se résignent à écouter d’une oreille, assis devant une porte rendue inaccessible par l’affluence.

L’un des enjeux, affiché par la tête du mouvement, est de continuer de créer une culture commune avec des militants dont une proportion non négligeable ne s’était jamais engagée en politique avant la campagne de Jean-Luc Mélenchon. C’est essentiel pour La France insoumise qui souhaite absolument s’ancrer sur le terrain à travers les plus de 5 000 groupes d’appuis recensés, qui ont surgi en France au gré de la campagne électorale. D’autant que le credo du mouvement est double : certes, incarner l’alternative à gauche, comme a déjà commencé à le faire le groupe parlementaire à l’Assemblée nationale. Mais aussi participer aux combats du quotidien, en particulier dans les quartiers populaires.

« Les groupes d’appui, en moyenne composés de 10 à 15 personnes, regroupent des gens qui, souvent, n’ont jamais fait de politique. L’idée est qu’ils soient dans l’action », résume Mathilde Panot, députée du Val-de-Marne et ancienne coordinatrice de ces structures ultra-légères et très autonomes. Être une force politique oui, mais aussi agir directement auprès des habitants. « La France insoumise a vocation à être sur le terrain en permanence, nous faisons de l’activisme collectif », martèle Charlotte Girard, co-responsable du programme. En s’inscrivant à plein dans un bouleversement du paysage politique dont a largement profité En Marche !, le mouvement veut créer « du nouveau », selon les termes de Clémentine Autain, députée de Seine-Saint-Denis.

La mobilisation du 23 septembre contre « le coup d’État social », pour reprendre la terminologie en vogue à Marseille, en est l’aspect le plus saillant. Loïc Prud’homme, député de Gironde, définit ainsi la doctrine : « Un pied dedans, un pied dehors. » À savoir : faire de la politique au Parlement et dans les médias, et se montrer dans la rue, dans les quartiers, auprès des citoyens. La réforme du code du travail, contre laquelle les députés Insoumis ont bataillé en juillet dernier, donne une belle occasion de montrer cette façon de faire.

La France insoumise profite donc de cette période post-élections pour affiner ses outils et mobiliser ses militants dans cette forme moins classique d’action politique. Cette université d’été qui n’en porte pas le nom est l’occasion de permettre aux membres d’apprendre ce nouveau rôle. Charlotte Girard rappelle l’organisation d’ateliers et de débats sur « La mobilisation politique dans les quartiers populaires », « Écrire la loi avec les citoyens », « Utiliser les leviers de la politique de la ville pour développer l’implication citoyenne dans les quartiers populaires » ou « Lutter contre la loi travail avec la méthode Alinsky ». Autant d’aides mises à disposition afin de permettre ce travail de fond, au plus près des besoins, que veut développer le mouvement.

Les deux ateliers sur la méthode Alinsky – qui propose un cadre et une façon d’agir pour combattre les inégalités en allant à la rencontre des habitants et en les impliquant pour trouver des solutions – ont fait un tabac. Professées par un membre de l’Alliance citoyenne, qui a importé cette méthode qui débute toujours par du porte-à-porte, les séances ont même dû être délocalisées en extérieur pour combler l’appétit des participants.

Le jeu des questions-réponses fonctionne à plein ce vendredi après-midi, dans une cour de la fac de sciences baignée de soleil. « Et si on t’envoie balader quand tu dis que tu es de la France insoumise ? », demande un participant. « Bonne nouvelle, il y a une porte à côté ! », sourit l’intervenant, Adrien Roux, le fondateur d’Alliance citoyenne. Il propose donc d’aller à la rencontre des gens dans les quartiers populaires, de les laisser exposer « leurs colères, leurs problèmes » et, lorsqu’un ou plusieurs éléments émergent, de les impliquer pour essayer de les régler « en lançant des batailles éclair ». Ce à quoi, d’une certaine façon, veut également s’atteler La France insoumise. Une militante explique avoir déjà commencé en empruntant une voie proche : « On a ouvert des cahiers de doléances en bas des immeubles, ce qui nous a permis d’identifier les problèmes, de définir et d’orienter les actions à mener. »

« Traditionnellement, on distribue des tracts, on organise des réunions, souvent dans un entre soi », expose Leïla Chaibi, ex-secrétaire nationale du Parti de gauche et candidate insoumise à Paris aux dernières législatives. C’est elle qui a proposé ces ateliers. « Je suis convaincue que c’est une bonne méthode pour nous. On n’arrive pas avec un drapeau et un parti, on s’adresse aux gens très éloignés de la politique en essayant d’être directement utiles. La connerie qu’on pourrait faire, c’est transformer les gens en militants en leur apprenant juste à rédiger un tract. » Être utile, ce credo entonné par tous les responsables nationaux au fil des débats et des rencontres. Plus tard, le moment venu, des formations plus longues pourraient être organisées pour plusieurs groupes d’appui, en fonction de la demande, et avec le soutien financier de la structure nationale. « Un ovni, pour tester », s’amuse Leïla Chaibi.

Groupes d’appui et caravanes pour rencontrer les citoyens

Venu de Toulouse, Vincent est le prototype de ce nouveau militant qui veut agir en politique différemment. Pas membre d’un groupe d’appui mais adhérent à La France insoumise, ce trentenaire ex-membre du Parti de gauche ne se reconnaît pas dans le militantisme traditionnel, se voyant « comme un adhérent fantôme » quand il était encarté. Ce qui l’intéresse aujourd’hui : « Être un électron libre, agir pour des actions qui vont au-delà de la France insoumise, dit-il. Je suis ravi d’être ici, c’est encourageant de se mobiliser hors de toute campagne électorale. » Aujourd’hui, il se définit comme « un militant de la France insoumise, mais pas que. »

L’exemple d’Aubervilliers est éclairant, du point de vue de ce que voudrait construire La France insoumise. Au départ, en 2016, il est question de factures d’eau surévaluées et que Veolia, le prestataire de la régie de la communauté de commune, demande de régler à des habitants de certains quartiers. Des sommes de 2 000 à 3 000 euros sont parfois demandées. Alliance citoyenne se mobilise, et réussit à obtenir des échéanciers. Puis l’association interpelle les candidats à la députation sur la gestion publique de l’eau, dont Bastien Lachaud, de La France insoumise, qui sera élu. À la manœuvre, un organisateur, Yoann, qui porte une double casquette, Insoumis chez lui et Alliance citoyenne à Aubervilliers. « On est partis de la colère des gens, on a creusé la question, on a mobilisé. »

Bastien Lachaud a apporté son soutien à la démarche, qui aujourd’hui pourrait aller vers une votation pour un retour vers une régie municipale (un mètre cube d’eau coûte un euro plus cher à Aubervilliers qu’à Paris). Il a repris le thème durant sa campagne. Désormais député, il souhaite organiser « un atelier législatif », avec une juriste et des citoyens, pour écrire une proposition de loi sur la gestion de l’eau. Pour boucler la boucle entre l’action de terrain et le travail à l’Assemblée. Yoann, lui, reconnaît très simplement, comme ancien adhérent du Parti socialiste : « Ce que je fais, je n’aurais pas pu le faire au PS. »

Pour garder le contact dans les quartiers populaires, La France insoumise a également réactivé ses caravanes, qui avaient par deux fois parcouru la France à l’été 2016 et pendant la campagne présidentielle. Trois semaines, 32 étapes et deux parcours (un à l’Est, un à l’Ouest). Il s’agissait pour de petits groupes de trois ou quatre militants de poser leur tente dans la rue pour expliquer le risque de la réforme du code du travail, et ainsi commencer à mobiliser pour le 23 septembre, et continuer une sensibilisation pour l’accès au droit des citoyens.

« On a lancé un appel juste après la campagne, on ne s’attendait pas à tant d’entrain et de dynamisme », témoigne Coline Maigre, qui coordonne aujourd’hui les groupes d’appui. Elle reconnaît que certains sont encore hésitants à se mobiliser de la sorte. « Ils n’ont tout simplement pas l’habitude. » Au niveau national, il s’agit de conseiller, de mettre en relation les groupes les plus expérimentés avec les moins formés. « Il y a beaucoup de jeunes, pas militants d’un parti. Je crois que ça leur plaît ces actions auprès et avec les citoyens », dit-elle. D’ici à la fin de l’année, une nouvelle campagne de caravanes devrait être organisée, sans que le thème ne soit encore défini.

Ces caravanes ont déjà embarqué ces nouveaux militants dont La France insoumise veut faire son socle. Hélène, 26 ans, dit ne pas se retrouver dans les partis traditionnels. Elle les a rejointes dès son premier jour de vacances. « Quand on fait une simulation de droits sociaux avec quelqu’un et qu’on découvre qu’il ou elle a droit à 300 euros par mois, c’est parlant, c’est concret », explique Clément, 22 ans, qui a adhéré fin 2016. Raphaël, 22 ans, y trouve la satisfaction d’échanger avec les gens, « comme pendant Nuit debout ».Surtout que cela se fait en dehors de tout objectif électoral immédiat. L’occasion était aussi de rencontrer les groupes locaux, de les initier à organiser ce petit événement (autorisations de la mairie, relations avec la presse locale) et de les inciter à les reproduire, à aller directement dans les quartiers populaires à la rencontre des gens. Selon les lieux, les caravanes ont engendré de nombreux échanges, comme à Grenoble dans un quartier populaire un jour de marché, ou ont quasi fait un flop, comme à Valence un lundi écrasé de soleil.

« Ces caravanes, c’est vraiment la première étape de la France insoumise sur le terrain, même si certains militants, plus aguerris, peuvent nous dire que ce n’est pas de la politique », estime la députée Mathilde Panot, qui les a initiées en 2016. « Nous devons partir du terrain, travailler des sujets qui ne sont pas perçus comme importants pour améliorer le quotidien des gens. » Elle veut croire que cette culture du porte-à-porte ou de l’action utile dans un quartier populaire est déjà devenue aussi banale au sein de La France insoumise que de tracter sur un marché dans un autre parti. Dans son groupe d’appui, l’élue du Val-de-Marne a attiré une avocate pour faire une permanence juridique. En tant que députée, elle envisage d’embaucher un écrivain public à sa permanence, comme Bastien Lachaud d’ailleurs.

Mathilde Panot sait l’ambition du projet, les difficultés à venir pour mobiliser, encore et encore hors de toute élection proche. Même si l’état-major, en chœur, ne cesse de répéter que les idées de La France insoumise sont majoritaires dans le pays. Éric Coquerel, député de Seine-Saint-Denis, parle de phase d’expérimentation avec des militants qui ont d’autres codes et veulent s’investir dans un nouveau cadre. « Nous sommes un mouvement politique, social et citoyen », insiste-t-il. D’où cette nécessité de s’implanter dans les territoires, grâce à des actions concrètes. Avec, en ligne de mire, la prise du pouvoir « L’objectif dans les 5 ans, c’est gagner les quartiers populaires. C’est là que se trouvent les 600 000 voix qui ont manqué à Jean-Luc Mélenchon. Il faut aller chercher les gens là-bas, les impliquer. C’est notre but. » Pour lui, cela passe donc par cette utilité revendiquée, pour que les habitants créent ensuite La France insoumise dans ces zones délaissées du politique. La rentrée 2017 n’est que le début de cette histoire ambitieuse et risquée.

Photos MJ
Manuel Jardinaud
Article tiré de Mediapart  le 26 août 2017

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s