Edito de Denis Sieffert – Le pari de Mélenchon

Dans son collimateur, il y a évidemment la loi travail. Sans trop d’illusions. Mais il y a surtout Emmanuel Macron lui-même et un pouvoir jugé fragile.

Et maintenant, que va-t-il se passer sur le front social ? Nous allons donc avoir deux journées de manifestation, les 12 et 23 septembre. Emmanuel Macron pourrait paraphraser François Mauriac qui se réjouissait jadis de la division de l’Allemagne : « J’aime tellement les manifestations que je suis content qu’il y en ait deux. » Et après ? On me dira que, précisément, tout dépendra du succès ou de l’insuccès de ces rendez-vous. Mais convenons que tout n’a pas été fait pour que la riposte soit à la hauteur de l’enjeu. C’est-à-dire unie. À cela, il y a des raisons de fond. Disons même « idéologiques ». Du côté de la CFDT d’abord, c’est business as usual : Laurent Berger est « déçu » mais il ne fera rien. On est habitué. Sa centrale, depuis vingt ans et l’époque de Nicole Notat, cultive une ambiguïté bienveillante à l’égard des avancées libérales, pourvu qu’elles aient les atours de la modernité.

L’attitude de Force ouvrière est plus étonnante. On est sans doute là dans un rapprochement d’opportunité. Vent debout contre la loi El Khomri, Jean-Claude Mailly est tout à coup très conciliant avec les ordonnances Macron, pourtant autrement dévastatrices. FO, faible dans les entreprises, a obtenu le maintien de quelques négociations de branche. Ce sont autant de positions sauvées face à la double concurrence CGT-CFDT. De plus, un ou deux négociateurs, transfuges du bureau confédéral, ont rejoint le cabinet de Muriel Pénicaud : ça crée des liens… Aujourd’hui, Jean-Claude Mailly, qui n’a cessé de dire qu’il fallait attendre pour voir, estime qu’il est trop tard pour agir. Mais la manœuvre passe mal, jusque dans les hautes sphères de la confédération.

Côté politique, évoquons juste pour mémoire le cas du PS. Les dirigeants socialistes ne savent plus où ils sont. Sans doute nulle part.

La stratégie de la France insoumise est évidemment plus intéressante. Et surtout davantage en prise avec la réalité. On pourrait reprocher au mouvement de Jean-Luc Mélenchon de faire une concurrence déloyale à la CGT. Pourquoi n’avoir pas organisé une riposte unitaire ? Pourquoi n’avoir pas laissé le leadership aux syndicalistes, comme c’est la tradition dans le combat social, depuis au moins la charte d’Amiens… en 1906 ? Ces reproches ne sont de toute façon pas infondés. Là aussi, il y a des raisons d’opportunité. La brouille avec le PCF n’est pas loin. Et il est clair que le parti de Pierre Laurent va s’investir prioritairement dans la manifestation du 12 septembre.

Mais la question mérite d’être posée différemment. La rhétorique de Jean-Luc Mélenchon nous y invite. Comme souvent, le leader de la France insoumise nous parle déjà du coup d’après. Dans son collimateur, il y a évidemment la loi travail. Sans trop d’illusions. Mais il y a surtout Emmanuel Macron lui-même et un pouvoir jugé fragile. En quelque sorte, il accorde au président de la République un contrat précaire. La faible légitimité de l’élu du 7 mai, bénéficiaire du rejet du Front national, nourrit une analyse quasi téléologique. La contradiction entre les conditions de l’élection et la brutalité et l’ampleur de l’offensive antisociale du gouvernement – car Emmanuel Macron nous promet de ne pas s’arrêter à la loi travail – renforce cette prophétie : le quinquennat n’ira pas à son terme. Ce n’est jamais dit, mais c’est pensé très fort.

Le calendrier de Jean-Luc Mélenchon va donc déjà bien au-delà de la loi travail.« À la première occasion, c’est vous qui trébucherez, pas nous ! », avait-il lancé à l’Assemblée, à l’attention du gouvernement. Il a été plus explicite encore mardi sur BFM TV : c’est toute « la politique de Macron » qu’il faut « faire tomber », a-t-il dit. Attention : pas Macron, sa politique ! Mélenchon prend garde à ne pas se laisser entraîner sur le terrain glissant qui le ferait sortir des rails de la démocratie. Mais il acte le caractère politique de sa manifestation. Et lui donne une spécificité que n’a pas la manifestation du 12 septembre, à l’appel de la CGT et de Solidaires. Avec quelques signes d’ouverture, comme l’invitation lancée publiquement à Benoît Hamon à se joindre au cortège.

Son discours est alimenté par le spectre d’autres attaques d’envergure contre les acquis sociaux. Dans son entretien au Point, Emmanuel Macron, bravache, mène la charge contre à peu près tout l’édifice social. Il élargit lui-même le front au-delà de la loi travail. Et, chemin faisant, il politise. Mélenchon peut aisément y puiser la logique de sa propre stratégie. Il n’en reste pas moins vrai que, quel que soit l’objectif, « syndical » ou politique, la question de l’unité est toujours posée. Et elle n’est pas pour demain. En tout cas, pas pour les 15, 16 et 17 septembre, puisqu’il a déjà fait savoir qu’il n’irait pas à la Fête de l’Huma. Une première, en même temps qu’un signal négatif à l’adresse des communistes, qui rongent leur frein. Du côté de FI, on fait observer que Mélenchon n’a pas été invité. À ce niveau, il faudrait les services d’un psychologue spécialiste des couples.

Denis Sieffert 
Article tiré de Politis  le 7 septembre 2017

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