Macron, c’est du brutal

Macron, « l’ultra-moderne », qui veut individualiser, numériser, ubériser, flexibiliser, tient finalement un langage d’Ancien Régime.

On le croyait seulement gaffeur. On le découvre provocateur. La tirade athénienne d’Emmanuel Macron dénonçant « les fainéants, les cyniques et les extrêmes » en dit long sur la personnalité du jeune Président, qui semble décidément envahi par un sentiment de toute-puissance. Elle corrige rudement l’image valorisante, presque suave, qu’il s’était appliqué à donner de lui. Car le doute, cette fois, n’est plus permis. Lundi, veille de la journée de manifestation contre la loi travail, il a même enfoncé le clou, désavouant ses plus proches amis qui tentaient laborieusement d’atténuer les effets de cette sortie psychologiquement et politiquement désastreuse. Oui, les « fainéants », ce sont bien les opposants à ses réformes, les manifestants, les syndicalistes, les salariés… Une fainéantise « de classe » en quelque sorte. La paresse endémique de tous ceux qui osent défendre leurs intérêts de salariés, de retraités, d’étudiants…

 

Le président de la République devrait pourtant s’aviser que les grandes colères populaires se nourrissent toujours d’un supplément d’humiliation. On connaît la phrase de Marie-Antoinette, sans doute apocryphe, mais révélatrice d’un climat : « Si vous n’avez pas de pain, mangez de la brioche ! » On ne gagne jamais rien à humilier un peuple. Certes, le fond de l’air est loin d’être révolutionnaire. Mais on ne voit pas très bien quel est l’intérêt d’Emmanuel Macron à gouverner ainsi par le défi. En quelques semaines, son discours électoral du « ni droite ni gauche » a volé en éclats, même pour les plus naïfs de nos concitoyens. Toutes les mesures de la loi travail, et toutes les dispositions prises en marge de cette grande affaire, que ce soit la diminution des contrats aidés ou la baisse des aides personnalisées au logement, ont fait basculer sa politique vers un libéralisme extrême. Il y ajoute aujourd’hui un discours d’affrontement qui risque fort de laisser des traces en cristallisant sur sa personne la vindicte populaire.

Mais ce n’est pas le plus grave dans cette histoire. Le plus grave, c’est l’exacerbation de la haine sociale. Celle qu’une partie des classes supérieures vouent traditionnellement à la plèbe. L’accumulation des petites phrases meurtrières de ce jeune Président grisé par son fragile succès, et qui se méprend sur lui-même, c’est, si j’ose dire, un désastre philosophique.

Une régression culturelle. Macron, « l’ultra-moderne », qui veut individualiser, numériser, ubériser, flexibiliser, tient finalement un langage d’Ancien Régime. Ou, à tout le moins, de cette bourgeoisie qui, grosso modo jusqu’à la guerre, dominait la France des idées, enracinée dans la certitude que l’injustice sociale n’était que l’appellation marxiste (ou « bolchevique ») de l’inégalité biologique. On lui trouverait presque quelque ressemblance avec Fillon, symbole de la vieille France rancie. Un militant syndical ou un défenseur du code du travail est un flemmard. Et il suffit, pour devenir milliardaire, de le vouloir vraiment. Il y a du Jacques Séguéla là-dedans. Vous savez… la Rolex qu’il faut avoir à cinquante ans pour une vie réussie.

Ironie de l’histoire, avec sa sortie polémique, Emmanuel Macron a probablement convaincu certains de nos concitoyens hésitants de rejoindre les cortèges de mardi, et du 23 septembre. Certes, cela ne changera pas grand-chose dans l’immédiat.

On ne se berce pas d’illusions sur les chances de remise en cause des ordonnances. Mais, c’est une tension qui s’installe à la veille des autres offensives que nous promet le gouvernement : les économies sur l’assurance-chômage, le bouleversement du régime des retraites et la liquidation du statut des cheminots. Ce dernier projet paraît d’ailleurs bien mal engagé. Le fameux « deal » qui consiste à troquer le statut des salariés contre un allègement de la dette de l’entreprise ressemble à un marché de dupes. Comme si les cheminots étaient responsables de l’endettement de la SNCF. Nous entrons donc dans une longue séquence de conflictualité sociale. Avec le discours d’Athènes, nous savons quel genre de préjugés d’un autre âge nourrit cette politique.

Denis Sieffert
Article tiré de Politis  le 13 septembre 2017

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