La guerre des mondes

Les succès d’En marche et de La France insoumise tiennent au fait qu’ils parviennent l’un et l’autre, même si tout les oppose, à mettre des mots sur les accélérations causées par la mondialisation, et à en désigner les effets dans notre vie quotidienne.

Depuis la campagne présidentielle, on se réfère sans cesse à l’opposition entre l’«ancien» et le «nouveau monde». Il y a longtemps qu’en France les victoires électorales se jouent sur la promesse du changement. Le sentiment selon lequel la situation ne peut plus durer est devenu tellement majoritaire qu’il ne vient plus à l’idée d’aucun candidat de prôner la continuité. Mais il est rare que l’on emploie des formules aussi chargées que «nouveau monde», a fortiori quand la victoire est acquise et qu’il semble plus sage de revoir à la baisse ses ambitions transformatrices.

La rhétorique de l’ancien et du nouveau monde est commune à En marche et à La France insoumise. Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon ne s’entendent ni sur la définition de ce qui est nouveau, ni sur la date des changements, ni même sur ce qu’est un «monde» politiquement habitable. Mais, alors que la logique des partis repose sur le conflit, celle des mouvements valorise la rupture.

Par définition, un mouvement possède un temps d’avance sur ses concurrents : il sait faire la différence entre ce qui est vivant et ce qui est mort. Pour ceux qui utilisent cette opposition, le propre de l’ancien monde est de se survivre d’une manière aussi illusoire que parasitaire. Les partis politiques existent encore, les institutions semblent fonctionner, les médias traditionnels continuent à paraître, mais ils refusent de voir qu’il est temps pour eux de passer la main. Dans ce combat entre deux mondes, la seule fonction de l’ancien est de retarder l’advenue du nouveau.

Sur le principe, il n’y a rien à redire à cette rhétorique. Elle se confond avec la modernité si l’on admet de dater celle-ci, justement, de la découverte du nouveau monde. La révolution américaine sera hantée par le souci de fonder des institutions libres qui se distinguent en tout point de celles de l’ancien monde (l’Europe absolutiste et corrompue). D’autre part, l’idée qu’il puisse y avoir plusieurs mondes est indissociable de l’émergence de la démocratie.

En 1686, Fontenelle publie ses Entretiens sur la pluralité des mondes où il explique que, la Terre ayant été déchue du centre de l’univers par Copernic, il pourrait bien exister d’autres planètes habitées. Son intention est politique : en même temps qu’on imagine d’autres mondes, on jette sur le nôtre un regard critique. Si des agencements sociaux alternatifs sont possibles sur Vénus ou sur Mars, pourquoi pas ici ?

Ce n’est donc pas un hasard si le Président a parlé de «révolution copernicienne» pour décrire son projet. Derrière toute cosmologie, il y a une politique. L’idée qu’il n’existe qu’un monde et qu’il demeure identique à lui-même est liée au traditionalisme. Au contraire, la croyance dans l’opposition entre les mondes est une condition du progressisme. Elle permet de dramatiser l’action politique. Dans le meilleur des cas, elle lui donne une profondeur historique.

Si le nouveau monde est sur le point de paraître et que l’ancien fait obstacle à son triomphe, il reste un peu de place pour la politique comme aventure. Bien qu’ils s’opposent sur presque tout, En marche et La France insoumise ont replacé la société française dans le mouvement de la globalisation. Leurs succès relatifs s’expliquent par le fait qu’ils mettent des mots sur des accélérations inédites que chacun peut constater dans sa vie quotidienne.

Evidemment, cette rhétorique possède son propre écueil : que le nouveau monde finisse par ressembler à s’y méprendre à l’ancien. C’est le mouvement qui devient parti, la société civile qui adopte les habitudes politiciennes ou les réformes qui s’apparentent au business as usual. Surtout lorsqu’elle parvient au pouvoir, la prophétie du nouveau monde crée des attentes qui obligent à une inventivité de tous les instants.

On est alors tenté par la transgression censée démontrer que, décidément, plus rien n’est comme avant. Mais la transgression verbale ne fait pas sortir de la rhétorique, elle pourrait même finir par créer une lassitude qui fera regretter l’ancien monde. Si l’on veut éviter qu’elles ne s’usent, il faut préciser le sens des métaphores en répondant à quelques questions. De quoi le nouveau monde est-il fait ? Qu’est-ce qui le rend désirable ? N’y a-t-il rien dans l’ancien qui mérite d’être sauvé ?

Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Sabine Prokhoris et Frédéric Worms.

Photo de garde : AFP – Jean-Pierre Clatot et Pascal Guyot
Michaël Foessel, professeur de philosophie à l’Ecole polytechnique
Article tiré de Libération  le 15 septembre 2017

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