Les mots de Macron parlent pour lui

Après les « illettrées », les « fainéants » et « les gens qui ne sont rien », le président suscite la polémique en s’en prenant à ceux qui « foutent le bordel ». Malgré les exégèses de l’Élysée, ses « petites phrases » façonnent une image dont il aura du mal à se départir.

A chaque nouvelle sortie polémique, la même argumentation. Emmanuel Macron « assume » ses propos, y compris lorsqu’ils ressemblent à une « forme de provocation ». Mais très vite, il regrette l’emballement médiatique, le fait qu’on oublie le contexte dans lequel ils ont été formulés et les interprétations forcément réductrices de sa « pensée complexe ». La phrase qu’il a prononcée, mercredi 4 octobre, lors de son déplacement à Égletons (Corrèze) pour présenter la future réforme de la formation professionnelle, de l’apprentissage et de l’assurance-chômage, n’a pas dérogé à la règle.

Alors qu’il visitait une classe d’apprentis aux côtés du président de la région Nouvelle-Aquitaine, Alain Rousset, qui évoquait les difficultés à recruter dans une entreprise de fonderie de la région, le chef de l’État a affirmé devant les caméras de BFM-TV : « Il y en a certains, au lieu de foutre le bordel, ils feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes là-bas. Parce qu’il y en a qui ont les qualifications pour le faire et c’est pas loin de chez eux, on en parlait avec le préfet. » Avant que l’élu qui l’accompagnait ne tempère son propos : « On ne règle pas le problème d’une manière forcée, c’est un problème de culture. Il faut qu’on repense notre relation au travail. »

Cette phrase ciblait vraisemblablement les dizaines de salariés de GM&S qui tentaient ce jour-là de profiter de la venue d’Emmanuel Macron pour l’interpeller sur la situation des 156 personnes licenciées après la reprise de l’usine de La Souterraine (Creuse) par le groupe GMD. En vain. Le cortège, soutenu par plusieurs maires de communes voisines, a été fermement maintenu à l’écart par un important dispositif de gendarmes mobiles, qui ont fait usage de gaz lacrymogène pour disperser la foule, comme le rapporte France 3 Aquitaine.

« Le déplacement du président est centré sur la formation et l’apprentissage, pas sur la situation de GM&S », ont justifié les équipes du chef de l’État sur place, rappelant que ce dernier avait déjà rencontré une délégation le 9 juin à Bellac (Haute-Vienne) et que d’autres contacts avaient eu lieu depuis avec Matignon, l’Élysée et Bercy. Macron faisait-il référence aux salariés de l’usine de La Souterraine en parlant de ceux qui « foutent le bordel » ? « Il ne parlait pas de GM&S à ce moment »assure son entourage à Mediapart, sans pour autant préciser qui l’expression visait exactement.

À droite comme à gauche, l’opposition n’a pas tardé à réagir en dénonçant le « mépris »d’un président « né, comme le dit le député La France insoumise Éric Coquerel, avec une cuillère dorée dans la bouche ». Des attaques dont l’Élysée s’est évidemment défendu, en évoquant « une citation tronquée sortie de son contexte ». « Emmanuel Macron a rappelé que la recherche de solutions en matière d’emploi dépend de la responsabilité de tous les acteurs », a twitté son porte-parole, Bruno Roger-Petit. « Ce que dit le président de la République, c’est assez simple. Il dit qu’il y a du boulot, de l’emploi, des solution qui existent, a décrypté sur BFM-TV la députée Aurore Bergé, l’une des porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée nationale. Il ne désigne personne par cette expression. »

« La recherche d’une solution pérenne depuis des mois par Emmanuel Macron pour le site GMS est la seule réponse à retenir. Aucun mépris », a également souligné Arnaud Leroy, membre de la direction collégiale provisoire du parti. « Je travaille avec Emmanuel Macron depuis juin dernier et je ne peux pas laisser dire qu’il ait du mépris pour les salariés, a encore déclaré le secrétaire d’État Sébastien Lecornu, au micro de Sud Radio. Sur GM&S, le président de la République a fait le travail. C’est mieux que toutes les polémiques. » Mais les exégèses des macronistes ont du mal à rivaliser avec l’effet d’accumulation des « petites phrases » du chef de l’État, qui, avec le temps, finissent par dessiner les contours d’une image dont il peinera à se départir, comme Nicolas-Sarkozy-bling-bling et François-Hollande-normal avant lui.

Ses propos sur les ouvrières de Gad « illettrées », ses remarques à un ouvrier en T-shirt – « Le meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler » –, sa façon d’opposer les « gens qui réussissent » et « les gens qui ne sont rien », sa récente sortie sur les « fainéants »… Au fil des mois, les mots d’Emmanuel Macron ont parlé pour lui. Surtout, ils sont venus conforter le portrait que ses opposants ont dressé dès la campagne : celui du candidat des « forces de l’argent », comme l’appelait François Bayrou avant de se raviser pour le soutenir, devenu le « président des riches », selon une formule de Jean-Luc Mélenchon, et des « élites qui prétendent dicter leur lois », pour reprendre l’expression de Laurent Wauquiez.

Interrogé sur ce double encombrant lors de sa venue à Mediapart le 5 mai, le chef de l’État, à l’époque encore candidat, avait fustigé « la puissance des réseaux sociaux » où s’expriment, à l’en croire, des « gens plutôt politisés, qui sont ou extrême gauche ou extrême droite ». Ce sont eux qui l’auraient d’emblée « assigné à résidence », en lui « forgeant une identité » sur la base de son CV d’ancien énarque et banquier d’affaires. « Je ne vais pas singer un personnage qui cherchera à les convaincre », avait-il prévenu, regrettant que l’on puisse faire le lien entre cette image et ses choix politiques.

Emmanuel Macron, qui se pique de philosophie, connaît le poids des mots. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il prend soin de maîtriser son expression publique. Il sait aussi pertinemment que « la forme, c’est le fond qui remonte à la surface ». Si ses fidèles continuent à balayer les polémiques que suscitent certains de ses propos en arguant qu’ils sont simplement mal interprétés, l’effet de sens demeure. Il commence même à inquiéter certains dans les rangs de la majorité. « Quand il refuse de parler à la presse, ce n’est pas de la communication, c’est du mépris, s’agace un député LREM. C’est comme les “fainéants”… Ça ne passe pas. Les gens ne comprennent pas. Quand on est président de la République, il faut éviter d’être rugueux. »

Convaincu que « les Français jugent d’abord sa capacité à gouverner et à agir » et déterminé à mener ses réformes à leur terme « quelles que soient les résistances », le chef de l’État semble parfaitement sourd aux revendications de ceux qui estiment sa politique « injuste » et l’exhortent, comme l’a récemment fait François Bayrou, à « porter un modèle social ». Mais le sous-texte de ses « petites phrases », lui, risque fort de n’échapper à l’oreille de personne.

Photo AFP/Nicolas Tucat
Ellen Salvi
Article tiré de Mediapart  le 5 octobre 2017

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