L’urgence industrielle

S’il a tant confiance dans son projet d’exonérations fiscales aux plus fortunés pour favoriser l’investissement, pourquoi Macron brade-t-il nos activités industrielles à l’étranger ?

La France perd son sang industriel. Alors que notre pays souffre d’une désindustrialisation chronique, le pouvoir macroniste amplifie les basses oeuvres. Alstom et STX vont rejoindre Alcatel, Lafarge, Technip au cimetière des industries perdues, sans oublier l’aéroport de Toulouse et tant d’autres grandes entreprises. Tout cela est toujours camouflé et justifié sous des tombereaux de mots alléchants, maquillage grossier des capitulations et trahisons, inventés sous les lambris feutrés des palais et dans les clubs de rencontres où les élites politiques et technocratiques ont leur carte de fidélité.
Vient d’être inventé, pour masquer un terrible abandon, un prétendu « Airbus du ferroviaire », cache-sexe d’une acquisition par Siemens de l’un des fleurons de notre industrie.
Ceux qui auront contribué à le bâtir de leurs mains et de leurs cerveaux ­ ouvriers, cadres, ingénieurs et chercheurs ­ l’auront appris… à la télévision. Les collectivités territoriales et la représentation nationale auront été placées à la même enseigne, celle d’une absence totale d’informations et de dialogue ! Oser se référer à Airbus est une injure à ce qui fut au départ une heureuse coopération, une mise en commun des activités de plusieurs entreprises européennes, sous l’égide et l’impulsion de plusieurs États européens sur la base d’un actionnariat équilibré. Rien à voir donc avec la reddition en rase campagne des dirigeants d’Alstom et du gouvernement.

On aurait pu imaginer un vrai « Airbus du ferroviaire » à partir d’une coopération associant la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, mettant en commun des entreprises (…), avec les États et les représentants des salariés autour de la table.

Que ne s’est-on inspiré réellement des choix qui présidèrent à la création d’Airbus ! Tout le commandait, non seulement les enjeux de l’emploi et du développement territorial, mais aussi ceux, impérieux, de la transition environnementale. On aurait pu imaginer un vrai « Airbus du ferroviaire » à partir d’une coopération associant, dans un premier temps, la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, mettant en commun des entreprises à partir de participations croisées, de pouvoirs partagés, avec les États et les représentants des salariés autour de la table. Voilà qui aurait été un projet européen et d’intérêt général ! On pouvait même imaginer un grand groupe avec deux branches, dirigées en alternance, l’une dans le ferroviaire et la signalisation, l’autre dans l’énergie. Rien de tel ici. Alstom Transport sera placé sous la domination de Siemens dans les activités ferroviaires après avoir été dépouillé de ses activités dans l’énergie par l’américain General Electric, sur fond d’affaires de corruption qui mériteraient de nouveaux éclaircissements.
Dans la construction navale, le groupe STX est sous l’emprise de l’italien Fincantieri après que le pouvoir a fait croire, durant des semaines, à une « nationalisation ». Là, il fait mieux encore puisqu’il prête un pour cent de ses actions au groupe italien pour lui permettre de nous dominer. Toutes ces décisions se prennent donc en lien avec le gouvernement. Derrière le bradage de STX, se cache le projet de modifier la nature des chantiers navals pour les orienter vers le militaire dans le cadre du projet d’« Europe de la défense ». Ce n’est donc pas une « main invisible du marché » qui agit dans l’ombre. Le pouvoir se met au service du capital international pour faciliter ses jeux de Meccano destructeurs pour l’emploi, la recherche, les territoires et la souveraineté nationale. Le passé de banquier de M. Macron l’a préparé à ce Monopoly-là, dans lequel circulent sur tapis vert des milliards et se joue la vie de centaines de milliers de salariés et de leurs familles. Pourtant, dans les autres pays, de l’Allemagne aux États-Unis, d’un capitalisme de tradition moins rentière que le nôtre, on protège jalousement son industrie.
Toute l’expérience montre qu’à chaque fois qu’il a ainsi été procédé, l’emploi recule, les centres de décision et de recherche migrent à l’étranger, la technologie nationale s’appauvrit, le désert industriel laisse des villes et des villages exsangues. L’argument selon lequel il faut accepter « la mondialisation » ne vaudrait donc que pour la France, dans un contexte où il ne faut jamais oublier que les frontières passoires sont inscrites en toutes lettres au fronton des traités européens.
Et voici que le président de la République nous assène son nouveau concept de « souveraineté européenne » pour brader nos atouts. Il traduit la recherche d’une nouvelle cohérence combinant à la fois l’intégration plus poussée dans une zone économique euro toujours sous gestion de la Banque centrale européenne au service des marchés financiers, et l’impulsion de grands conglomérats industriels capitalistes dominés par l’Allemagne, dessinés pour amplifier la guerre économique dans le cadre de la quinzaine de traités de libre-échange que l’Union européenne négocie actuellement, dans l’opacité la plus totale.
Président des grandes fortunes en France, M. Macron est le commis du nouveau capital international. La souveraineté populaire et la souveraineté nationale lui sont étrangères. S’il a tant confiance dans son projet d’exonérations fiscales aux plus fortunés pour favoriser l’investissement, pourquoi brade-t-il nos activités industrielles à l’étranger ? Comme cela a été le cas pour nombre d’autres entreprises, il ne faut pas exclure que Siemens vende, comme il l’a déjà fait pour ses activités dans les télécommunications ou l’éclairage, des segments de production qui ne seront plus jugés stratégiquement ou économiquement prioritaires.
Il est ainsi question qu’il délaisse son activité dans l’éolien et il s’est déjà lancé dans la nouvelle industrie connectée et l’Internet industriel en achetant ces derniers temps pour une valeur de 15 milliards de dollars de sociétés américaines de logiciels. Rien ne dit qu’il ne revende pas le secteur de fabrication des trains aux Américains, Canadiens ou même Chinois au seul profit de « la signalisation », plus proche de son orientation numérique et plus profitable.
Laisser faire serait donc une capitulation, un crime industriel, au moment même où nous avons besoin d’Alstom pour affronter les défis qui pointent avec les mutations écologiques, numériques, démographiques, celui de nouvelles métropoles vivables dans le cadre d’une égalité territoriale à construire.
Cela implique des coopérations européennes, à l’inverse des prédations visant à permettre aux plus forts de s’accaparer les résultats des recherches-innovations-développements et à promouvoir une nouvelle division internationale du travail où la France deviendrait un pôle d’excellence dans l’industrie militaire, celle du luxe et du tourisme.

S’il a tant confiance dans son projet d’exonérations fiscales aux plus fortunés pour favoriser l’investissement, pourquoi Macron brade-t-il nos activités industrielles à l’étranger ?

La question de la propriété des entreprises stratégiques mérite donc d’être reposée avec force. Il ne s’agit pas bien sûr de refaire ce qui a été fait dans le passé. Ce dont il est question, c’est d’inventer dans le monde d’aujourd’hui, pour les secteurs industriels, d’échanges et financiers stratégiques, des formes inédites d’appropriations publiques et citoyennes qui donnent la priorité à la démocratie et au dialogue permanent entre toutes les parties prenantes, des représentants des salariés, des usagers, des collectivités territoriales aux représentants de l’État. Il y a une urgence industrielle liée aux enjeux contemporains à faire vivre.

 

Photo de garde : AFP
Patrick Le Hyaric
Article tiré de l’Humanité  le 7 octobre 2017

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