Pourquoi Manuel Valls a-t-il été nommé à la tête de la mission sur la Nouvelle-Calédonie ?

Jean-Luc Mélenchon voit dans la nomination de l’ancien Premier ministre une «opération de repêchage», quand la majorité et les autres membres de la commission louent son profil… dont Valls lui-même a fait la promotion.

Voilà qui a remis une pièce dans la machine à clash. Une semaine après l’annonce de la nomination de Manuel Valls à la tête d’une mission d’information sur la Nouvelle-Calédonie, la joute verbale à coups de tweets et de communiqués se poursuit entre Jean-Luc Mélenchon et l’ex-Premier ministre. Tout a commencé par une première missive, envoyée à François de Rugy, président de l’Assemblée nationale par le leader de La France insoumise. «Un accord d’origine inconnue a décidé de confier la présidence de cette mission à M. Manuel Valls. On ne saurait faire choix plus inapproprié. M. Valls est un personnage extrêmement clivant, qui suscite de forts rejets du fait de sa proximité avec les thèses ethnicistes de l’extrême droite», écrivait-il vendredi pour justifier sa démission de la mission d’information en question. Réponse immédiate du président de l’Assemblée, qui a assuré dans un communiqué que «la création et la constitution de la mission» s’étaient déroulées «dans des conditions parfaitement conformes au règlement» de l’Assemblée.

Qu’est-ce qu’une mission parlementaire ?

Il s’agit d’une disposition permettant aux parlementaires d’exercer leur mission d’information sur «des sujets sensibles ou des thèmes d’actualité intéressant tous les groupes politiques». Dans ce cas précis, l’objectif de la mission est «d’informer de la situation locale», de «favoriser le dialogue» et de «préparer le premier référendum de 2018», si l’on en croit son président, l’ex-Premier ministre socialiste devenu député apparenté LREM. Cette consultation, prévue par les accords de Nouméa, en 1998, portera sur l’éventuelle indépendance de l’ancien territoire d’outre-mer, qui jouit aujourd’hui d’un statut particulier.

Selon Philippe Gosselin, député LR et membre de la mission, il s’agit aussi «d’avoir un regard sur l’après, voir comment on peut l’envisager pour ne pas aller au clash entre les communautés humiliées et triomphantes».

Une mission d’information sur le sujet avait déjà été créée pendant la précédente mandature. En mai, après deux ans de travail, elle avait rendu un rapport de 187 pages pointant notamment la «grande inquiétude» qui régnait au sein de la population à l’approche du référendum.

«Il était convenu qu’on recréerait une mission dès que possible, nous explique Philippe Gosselin, qui en faisait également partie. On a pesé pour avec Philippe Gomès [député de Nouvelle-Calédonie, ndlr], Christian Jacob mais aussi Jean-Jacques Urvoas.» Proche de Manuel Valls, l’ancien ministre de la Justice ne siège pourtant plus au Palais-Bourbon. Il est désormais maître de conférences en droit public à Quimper.

Qui décide de sa composition ?

Les règles de l’Assemblée sont claires : «Une mission composée de plus de deux membres doit s’efforcer de reproduire la configuration politique de l’Assemblée». Sur 19 membres, dont Manuel Valls, on trouve ainsi dix députés LREM ou apparentés, trois LR, deux Constructifs, un Modem, un Nouvelle gauche et un insoumis – démissionnaire, donc. «Ce sont les groupes qui proposent qui ils veulent, explique Philippe Gosselin. La nomination du président est effectuée en interne, par la majorité». Pour donner du poids à l’opposition, le poste de rapporteur lui est dévolu. Christian Jacob, chef de file des Républicains, en a hérité.

«Le choix de Manuel Valls a été assez naturel. L’idée est venue au détour d’une conversation sur le sujet», assure à Libération la députée LREM Naïma Moutchou, membre de la commission. «Il n’y avait pas d’autres candidats» parmi les marcheurs, ajoute Yaël Braun-Pivet, également LREM, présidente de la commission des lois et vice-présidente de la mission.

Pourquoi Manuel Valls a-t-il été nommé président ?

Selon les insoumis, sa nomination n’est ni plus ni moins qu’une «opération de repêchage». Une récompense pour celui qui s’est transformé en publicitaire du macronisme, sans trop de remerciements jusqu’ici.

Au sein de la majorité, cependant, on met en avant son statut d’ancien Premier ministre et sa connaissance du terrain. «Ça montre l’intérêt de l’Assemblée nationale sur le sujet», justifie la marcheuse Yaël Braun-Pivet. Chef du gouvernement, Valls s’était rendu à Nouméa en mars 2016, en pleine crise du nickel. Il était d’ailleurs accompagné d’Yves Colmou, l’un de ses conseillers… et ex-collaborateur de Michel Rocard pendant la signature des accords de Matignon, en 1988. Signés par les indépendantistes, représentés par Jean-Marie Tjibaou, et les souverainistes, menés par Jacques Lafleur, ces accords ont ramené le calme dans une Nouvelle-Calédonie en plein conflit. A l’époque, Manuel Valls lui-même était collaborateur du Premier ministre socialiste.

Le principal concerné s’est d’ailleurs ainsi vendu. Quelques jours avant sa nomination, dans une interview en forme d’auto-promo à Outremers 360, il expliquait qu’il voulait «jouer un rôle actif» et rappelait qu’il était le seul ancien chef de gouvernement à siéger. «Parce que j’ai suivi ces questions, j’ai un rôle à jouer […] Parce qu’aussi je me suis rendu sur place et j’ai cette filiation rocardienne», poursuivait-il.

Quelles ont été les réactions ?

Pour Jean-Luc Mélenchon, on l’a compris, Manuel Valls est trop «clivant» pour mener à bien cette mission. «M. Valls ne saurait être le personnage unifiant et tolérant qu’une telle mission impose», écrivait-il dans son courrier à François de Rugy.

Ses (ex)collègues au sein de la mission d’information ont, en revanche, plutôt tendance à saluer la nomination de Manuel Valls. Philippe Gomès, député de Nouvelle-Calédonie et membre de la mission, s’est ainsi félicité de la présence de «personnalités politiques de premier plan comme Manuel Valls».

«Valls a le caractère qu’il a mais il a l’autorité de l’ancien Premier ministre qui connaît le territoire. Mélenchon ne peut pas le voir, c’est personnel», juge également Philippe Gosselin, interrogé par Libération. Il reproche au chef des insoumis de «s’être mis hors jeu alors qu’il y avait une volonté de représenter les différentes sensibilités du Parlement. On ne voulait pas en faire un enjeu de politique politicienne».

«Je ne pense pas que les positions tranchées de M. Mélenchon servent le combat du peuple kanak, ni la décolonisation de la Nouvelle-Calédonie», a également regretté, auprès de l’AFP, Charles Washetine, porte-parole et élu du Palika (Parti de libération kanak) et soutien de Valls pendant la primaire socialiste. Gérard Reignier, secrétaire général du parti indépendantiste Union Calédonienne, a également critiqué sa démission, affirmant que Manuel Valls avait «su trouver des solutions»pendant la crise du nickel, tout en pointant son ton «parfois paternaliste».

Isolé, le parti travailliste a salué «la démission de Jean-Luc Mélenchon», jugeant Manuel Valls impartial, et la mission, de toute façon, «bidon».

Photo AFP/Eric Feferberg
Charlotte Belaich
Article tiré de Libération . le 9 octobre 2017

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