Nuit debout, ce qu’il en reste

Au printemps 2016, la place de la République, à Paris, a été longuement occupée, en pleine contestation de la loi El Khomri. Dix-huit mois plus tard, un documentaire, L’Assemblée, et un livre, Faites place !, reviennent sur l’expérience concrète vécue par les centaines de militants, novices pour nombre d’entre eux, qui ont participé au mouvement. On est loin du constat d’échec facilement tiré par des observateurs trop éloignés.

Il y un an et demi, des centaines de personnes se retrouvaient tous les jours place de la République, à Paris, pour dire non à « la loi El Khomri et son monde ». Souvent sous la pluie, entourés de policiers les surveillant de près, faisant l’objet d’un intérêt amusé ou passionné, ces Parisiens de tous horizons se sont rassemblés sous le nom de Nuit debout, le 31 mars 2016 d’abord, à l’appel d’un groupe de militants réunis autour du journaliste François Ruffin, devenu depuis député, et de l’économiste Frédéric Lordon. Mais ils ont très vite pris leur autonomie et se sont installés, pour durer, sur la place, avant de s’étioler puis de se disperser totalement, courant juillet. Mariana Otero, cinéaste documentariste, et Sélim Smaoui, docteur en sciences politiques, en étaient. Aujourd’hui, ils témoignent de ces semaines d’effervescence, la première dans un film, le second dans un livre. Deux œuvres qui se répondent et se complètent pour livrer une image juste et saisissante de ce mouvement inédit en France.

L’Assemblée, le film de Mariana Otero, est sortie mercredi 18 octobre sur les écrans de dizaines de villes en France. La réalisatrice d’Histoire d’un secret (sur le secret longtemps entretenu autour de la mort de sa mère) ou d’Entre nos mains (sur la tentative de monter une coopérative ouvrière dans le secteur de la lingerie) est venue filmer chaque jour, pendant trois mois, et a suivi de près la circulation de la parole au sein de « l’assemblée générale », qui rassemblait tous les jours la masse des sympathisants, assis des heures durant pour s’écouter parler, ou dans la « commission Démocratie sur la place », réfléchissant à la façon de structurer cette assemblée.

Le jeune chercheur Sélim Smaoui a été lui aussi constamment présent, comme il l’avait été en 2011 à Barcelone lors de l’occupation des places. « Sur la place bien sûr, mais aussi ailleurs : lors des manifs sauvages, des actions diverses, des réunions ouvertes, privées ou secrètes, dans le cortège de tête des manifestations, à diverses séances de formations physiques… », énumère-t-il pour Mediapart. Il décrit son étude, Faites place ! (éditions Textuel), comme « un livre d’intervention », s’éloignant un peu des canons universitaires, même s’il a travaillé en immersion, une démarche « propre à tout travail d’ethnographie politique ».

Sélim Smaoui revendique une position d’« observateur participant ». Tout comme Mariana Otero. « J’étais militante, j’ai participé à toutes les réunions préparatoires au mouvement, au sein de la commission Communication, raconte-t-elle. Mais très vite, dès le deuxième jour des rassemblements, j’ai trouvé ça tellement émouvant que j’ai décidé de filmer. » Filmer bien sûr ce qui est devenu le symbole de Nuit debout, les grands rassemblements où les gestes des bras et des mains remplacent applaudissements et huées, les manifestations, la présence policière pesante, les pancartes de Voltuan, figure familière des manifestations hexagonales…

Mais filmer aussi les moments plus intimes, plus calmes ou plus tendus, des discussions toujours recommencées et des débats revenant chaque jour. Comment la parole doit-elle circuler, s’organiser ? Comment s’assurer que chacun y ait un accès équitable ? Comment parler au nom de Nuit debout ? C’est l’expression politique même que Nuit debout a cherché à réinventer. « La grande question de Nuit debout, c’est comment réunir tout le monde, comment construire un collectif sans diviser, sans conflit, rappelle Mariana Otero. Ce qui amène souvent, cela a été souvent mal compris, c’est vrai, à ne pas décider. Cette volonté de ne pas se diviser, de ne pas choisir, par exemple, entre pacifisme et actions plus violentes, c’est à la fois la grande force et la faiblesse du mouvement. Peut-être aurait-il fallu afficher dès le départ que ne rien ne se déciderait. »

Très vite, ces débats sur la parole et la démocratie ont dévié vers les institutions elles-mêmes. Sur le vote, qualifié par une intervenante du film de « pratique archaïque et barbare » ! Sur la Constitution aussi, que des dizaines de « Nuitdeboutistes » se sont acharnés à décortiquer pour en rédiger une nouvelle. « Réécrire la Constitution, c’est la meilleure manière de réfléchir à ce qu’est la représentativité aujourd’hui, une façon d’analyser et de comprendre le système politique sous lequel on vit, s’enthousiasme la cinéaste, qui ne voit pas cette pratique comme naïve. Je ne m’étais jamais intéressée à ces questions de vote, de tirage au sort, et je les ai découvertes sur la place. »

En complément de ces débats filmés, on pourra lire avec profit le livre de Sélim Smaoui, Faites place ! « L’Assemblée, c’est le premier lieu où l’on se rend, cela devient un espace rituel où l’on se compte, échange, et prend la parole, décrit le chercheur. Bref, l’Assemblée marque symboliquement la présence des occupants. » Mais lui a choisi d’insister sur d’autres aspects du mouvement, notamment en suivant de près le parcours des « novices » politiques ou militants, qui plongeaient pour la première fois dans le bain de l’activisme, présent sous des aspects très variés à « Répu ».

« Généralement, après quelques jours de présence à l’assemblée, les participants s’y ennuyaient, raconte-t-il. Ils vaquaient alors à d’autres occupations, intégraient des commissions, organisaient des actions matinales, participaient aux manifs, bénéficiaient de séances de formations physiques, revenaient sur la place écouter tel débat, partir dans la foulée dans une manif sauvage, se former à tel atelier ad hoc… »

Une ambiance « saturée d’émotions »

Dans son livre, le chercheur donne la parole à ceux, certes tous Parisiens mais plutôt diversifiés socialement, qui fraternisent immédiatement avec des inconnus, dans des réunions aux « allures de retrouvailles ». Il décrit une place transformée en « vaste nuancier de mots d’ordre », donnant à entendre « une pluralité de luttes dont on ne se doutait parfois guère de l’existence » et qui avaient quelque chose en partage : « Ces voix critiques, habituellement éparpillées, confinées voire invisibles, faisaient valoir chacune[…] une seule et même prétention : celle de se soustraire aux formes de gouvernement dont elles sont l’objet. »

L’auteur revendique de faire « le récit d’un processus d’imprégnation » : « S’engager corps et âme sur la place, pour un individu dénué de passé militant, c’est être socialisé à une grande multiplicité de luttes existantes, s’approprier le langage des militants aguerris, acquérir des savoir-faire tactiques, se reformuler à l’aune de ce que l’on découvre. » Et cette « sortie de soi » est d’autant plus forte qu’elle est vécue avec une grande intensité, « où règne toujours un climat d’urgence, où les participants désinvestissent leurs occupations quotidiennes », dans une « ambiance

En d’autres termes, « à l’heure où l’on regrette une désaffection pour le politique », Sélim Smaoui suggère que « les occupations permanentes de places publiques » permettent tout particulièrement de combattre cette tendance à la passivité. « À Barcelone en 2011, j’avais déjà pu mesurer combien l’expérience de ces occupations avait permis d’enrôler de nombreux néophytes dans le giron de la lutte militante et ce, pour des profils qui étaient jusqu’alors très rétifs à l’univers du militantisme, insiste-t-il. J’ai pu constater la même chose tout le long de Nuit debout. »

On le devine, Mariana Otero et Sélim Smaoui répugnent à partager le reproche qui a souvent été fait à Nuit debout, celui de n’avoir débouché que sur des impasses et de ne pas avoir su coaliser les divers foyers de contestation en France. Dans son film, la cinéaste donne par exemple la parole à un participant, à l’ambition à la fois démesurée et impalpable : « Je ne suis pas du tout là pour la loi El Khomri, je suis là pour remplacer le système politique, économique et social, concrètement. Et ça passe par des débats en assemblée générale », assure ce jeune homme, sans sourciller.

Pour autant, la documentariste refuse de décrire le mouvement comme un échec. « Les participants ont posé des centaines de questions, sur le revenu universel, sur le vote blanc, sur le changement des institutions, qui se sont ensuite retrouvées dans la campagne présidentielle, dit-elle. Ils n’ont pas répondu à toutes les interrogations qu’ils soulevaient, comment l’auraient-ils pu en quelques mois ? Mais ils ont montré à quel point elles sont essentielles. » Elle admet que son film distille « une certaine mélancolie, oui, c’est vrai », mais chérit « aussi l’idée que ça peut revenir, et qu’il s’est passé quelque chose d’important ».

La convergence des luttes a bien eu lieu

Pour Sélim Smaoui, la fameuse convergence des luttes, tant attendue au printemps 2016, a bien eu lieu, « mais pas forcément celle à laquelle on pense spontanément ». Selon lui, elle concerne avant tout les individus, qui sont sortis transformés de cette occupation d’une place parisienne. « Les manifestants ne viennent pas avec toutes les clefs en main, écrit-il. Ils sont pris dans un mouvement qui déplace les possibles, réforme les pensées et aiguise le sens de leur combat. Le mouvement les façonne. » Il souligne que « les novices ne se sont donc pas contentés de rester assis sur une place à agiter les mains pendant des semaines » : « Ils firent l’expérience d’un temps de surchauffe qui refondait leur conception du pensable et du possible. »

Il est intéressant de souligner que cet aspect intime et durable a largement échappé à ceux qui avaient lancé le mouvement. Au début de L’Assemblée, on voit Frédéric Lordon haranguer la foule, aux premiers jours du mouvement, l’exhortant à se trouver un objectif concret : « Comment un mouvement sans direction se donne-t-il une direction ? Comment un mouvement sans instance dirigeante se détermine-t-il à prendre une voie ou une autre ? Il est certain en tout cas qu’il doit en trouver une. Un mouvement qui ne se donne pas d’objectif politique s’éteindra rapidement. » À la fin du film, l’écart est patent entre cette harangue et les pratiques instituées sur la place. « C’est un lieu qui a matérialisé le refus d’un monde », s’émeut un fidèle participant. Et tant pis s’il n’a débouché sur rien de tangible à première vue.

Sur la place de la République, le 1er avril 2016 © D.I.Sur la place de la République, le 1er avril 2016 © D.I.

 

« À partir de la dernière dizaine d’avril, les initiateurs ont effectivement tenté de recentrer le mouvement sur l’impératif de lutter contre la loi Travail, analyse Sélim Smaoui. Mais c’était loin d’être la seule initiative qui visait à aiguiller le sens de l’occupation. Loin des micros et des caméras, des militants autonomes cherchaient à faire de la place un espace propice à la lutte insurrectionnelle. De même, et inversement, des militants pour la justice climatique cherchaient à ce que le mouvement s’ajuste sur les canons de la lutte non violente. D’autres voulaient tisser des liens avec des collectifs étrangers, et créer les conditions d’une lutte anti-austérité à l’échelle européenne… »

Mais l’échec de ces tentatives était inscrit dans le principe même de Nuit debout : « Dans un espace aussi hétéroclite, et aussi faiblement institutionnalisé, chaque collectif se retrouvait aux prises avec des collectifs concurrents. Il devait aussi mobiliser un public hétérogène, sur lequel il ne pouvait avoir une entière autorité, rappelle le chercheur.Bref, personne n’avait de prise, et la règle était d’être débordé. D’où ces interminables tensions qui animaient la vie du mouvement. Pour ces raisons, l’occupation a généré beaucoup de frustration auprès des militants affiliés et expérimentés. » Mais peut-être aussi semé les germes de mouvements futurs chez des novices entrés de plain-pied dans la politique.

Dan Israël
Article tiré de Mediapart  le 22 octobre 2017

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