La France insoumise entre en phase finale de structuration

D’ici à la fin novembre, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon aura terminé son processus de convention. Des synthèses de propositions d’Insoumis sont déjà rédigées insistant sur les modes d’actions sur le terrain et les outils pour mieux fédérer cet objet politique encore inédit.

Nomination d’une équipe dite opérationnelle, constitution de groupes afin de rédiger des synthèses de la boîte à idées lancée en août, évolution des outils de communication… D’ici au dernier week-end de novembre, qui verra l’organisation d’un grand rendez-vous de deux jours à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) devant rassembler environ 1 500 Insoumis, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon s’organise au fil d’un processus appelé « convention ».

Lors d’une conférence de presse, le lundi 23 octobre, ils ne sont pas moins de six responsables à présenter l’agenda, les réalisations déjà actées et les actions à venir dans les 30 jours. Manuel Bompard, qui reprend officiellement le titre de directeur des campagnes, plaide pour un mouvement « large, incluant, respectueux de la multitude des modes d’action ». Cette dernière expression est d’ailleurs centrale dans le vocabulaire de la figure pivot de l’équipe nationale, puisque les fameux groupes d’appui, au nombre de plus de 4 000, sont rebaptisés groupes d’action pour l’occasion.

Sans surprise, La France insoumise ne va pas devenir un parti. Mediapart avait documenté les débats qui agitaient la boîte à idées sur ce sujet, et plus largement celui sur la démocratie interne avec la représentativité idoine. Alors que la synthèse sur l’organisation n’a pas encore été publiée – elle devrait l’être le 27 octobre –, Manuel Bompard a d’ores et déjà confirmé que la FI ne s’organiserait pas en structure classique avec des délégués et autres représentants intermédiaires ou locaux.

Jean-Luc Mélenchon avait d’ailleurs pris les devants. Dans une interview accordée à l’hebdomadaire Le 1 le 18 octobre, le président du groupe de La France insoumise à l’Assemblée nationale confie : « Nous ne voulons pas être un parti. […] L’idée, c’est d’articuler le mouvement, sa force et son expression : le réseau. […] Le but du mouvement de La France insoumise n’est pas d’être démocratique mais collectif. » Et d’ajouter qu’il « n’est ni vertical, ni horizontal, il est gazeux ».

Le maître-mot de La France insoumise demeure l’auto-organisation, voire « l’autogestion », comme le rappelle Manuel Bompard. Sous l’impulsion d’une tête opérationnelle composée d’historiques de la présidentielle et des législatives, les groupes d’action sont incités à s’organiser pour agir sur le terrain à travers la distribution de tracts, l’aide auprès de publics en difficulté, l’éducation populaire ou le relais de campagnes nationales dont les thèmes seront définitivement tranchés fin novembre. Une consultation à travers une plateforme web sera lancée le 7 du même mois appelant les soutiens de la FI à se déterminer sur les actions prioritaires à mener en France dans les semaines qui suivront le week-end dit « de mise en œuvre » à Clermont-Ferrand.

En revanche, aucune marge de manœuvre politique ou de rapprochement lors d’élections locales n’est encore envisagée pour les groupes d’Insoumis. Cela demeure le pré carré du QG. Les Insoumis de Corse en ont fait les frais en septembre 2017 lorsqu’ils ont validé une alliance électorale avec le PCF insulaire en vue des élections territoriales. Jean-Luc Mélenchon avait alors vertement critiqué cet accord, tweetant : « Je ne soutiens pas cette initiative et condamne cette tambouille. » Sur cet épisode, Manuel Bompard précise que le comité électoral, composé de 16 personnes dont 8 Insoumis tirés au sort lors de la précédente convention, est le seul « organe » habilité à se saisir de ces sujets.

À ce stade, deux grands thèmes ont déjà fait l’objet d’une synthèse : celui sur les modalités d’action et celui sur les outils pour favoriser le mouvement. Ce second thème ne recèle pas de grandes surprises. Amélioration des outils pour permettre aux groupes de mieux communiquer entre eux et avec le national, meilleure diffusion des idées et des pratiques à travers des contenus en ligne, mise en place d’une plateforme de financement participatif pour soutenir les groupes dans l’organisation de leurs actions : les trois axes principaux devraient pallier les manques issus de l’urgence de la campagne électorale.

L’auto-organisation pas toujours acceptée

Pourtant, des groupes d’appui avaient déjà tenté de s’organiser en marge de toute influence des équipes nationales. Une mailing liste avait été créée par des responsables de groupes en août 2017 afin de faciliter les relations entre chaque collectif local. Mais l’initiative avait été stoppée net par l’équipe dirigeante encore non explicitement nommée. Selon des documents que Mediapart a pu consulter, le site intitulé Fifor avait été lancé le 2 août exactement par huit responsables de groupes d’appuis et administrateurs de pages Facebook.

Dans un courriel adressé à la quasi-totalité des représentants des groupes en France, ils expliquaient : « La plateforme Fifor ne vient pas de l’équipe nationale FI ; elle vient d’un collectif d’insoumis qui souhaitent établir une communication transversale entre Insoumis, sur la base de logiciels libres et utilisables par tous. » Le jour même, l’équipe nationale envoyait un message à l’ensemble des inscrits, indiquant fermement : « Il ne s’agit pas d’un outil officiel de La France insoumise. À aucun moment l’équipe nationale de La France insoumise n’a été consultée par les personnes à l’origine de cette initiative, qui ne sont par ailleurs pas clairement identifiées. »

Pas forcément alors sur la voie de l’autogestion, l’équipe nationale informait : « Nous nous mettons en contact avec ses initiateurs pour y mettre un terme avant que la multiplication des messages non sollicités conduise à la démotivation de nombreux initiateurs qui nous ont envoyé depuis ce matin des messages inquiets. » Et d’ajouter : « Il n’appartient à personne de s’approprier la communication à l’intérieur de notre mouvement en le soumettant à l’arbitraire d’un groupe de personnes non identifiées, hors de toute démarche collective. »

Cinq jours plus tard, face à la pression, la liste de discussion a été mise en sommeil. Les créateurs écrivaient pourtant : « L’ensemble des réactions favorables étant majoritaire, nous allons continuer ce projet avec tous ceux qui exprimeront formellement leur souhait d’y participer. À cette fin, le forum actuel est fermé, tandis qu’un forum, vierge de toute inscription, sera créé pour accueillir les volontaires. » Les initiateurs n’ont pas répondu aux sollicitations de Mediapart afin d’expliquer leur démarche et les difficultés rencontrées.

Multiplier les actions sur le terrain

La question des outils demeure, pour un mouvement si large et « gazeux », une préoccupation majeure. Celle des modalités d’action également, pour une structure qui souhaite se construire en avançant constamment. La synthèse sur ce sujet décortique et intègre des propositions tirées de 570 réponses soumises à l’équipe nationale. Huit grands thèmes ont été retenus par le groupe chargé de synthétiser les commentaires. On y trouve l’amélioration des relations avec les élus, les modes d’agit-prop, les solidarités concrètes, les actions non violentes… L’inventaire des propositions, large, démontre la volonté de la FI de se positionner en mouvement citoyen en développant des actions de terrain, envers les migrants, au plus près des besoins des chômeurs, par l’organisation de soutien scolaire… Dans Le 1, Jean-Luc Mélenchon évoque même « des copains [qui] réfléchissent à créer une organisation pour les enfants, sur le modèle des scouts, d’autres veulent créer des caravanes sanitaires… »

La question des financements et des médias tient aussi une place intéressante. Ces deux thèmes se révèlent particulièrement étonnants. La France insoumise propose ni plus ni moins la création d’une banque coopérative propre au mouvement, comme l’a suggéré une dizaine de contributeurs, afin d’éviter, par exemple, de placer ses propres fonds dans des établissements financiers suspects d’évasion fiscale. Plus classiquement, une caisse de solidarité est envisagée pour permettre à chacun, notamment celles et ceux qui sont le plus dans le besoin, de pouvoir assister aux événements nationaux de La France insoumise.

Au chapitre média, la synthèse insiste sur la nécessité, soulevée par des Insoumis participant à la boîte à idées, d’améliorer la plateforme nationale pour la renforcer en tant que lieu d’échange et d’en créer d’autres afin de mieux informer sur les initiatives locales. Côté nouveaux médias, le texte indique que « les Insoumis-es partent du constat que les médias traditionnels ne permettent pas d’avoir une information satisfaisante car ils tronquent les faits et font de la FI-bashing en permanence. Les contributions insistent ainsi sur la nécessité de continuer à développer nos propres médias, avec des supports divers (TV, radio, journal, etc.) et bien sûr, de promouvoir et soutenir Le Média qui vient tout juste d’être lancé. »

Si la tonalité des commentaires exprime effectivement une grande méfiance, voire une hostilité, envers les médias traditionnels, la référence au Média surprend, lequel se veut officiellement indépendant de tout mouvement politique. La boîte à idées a été fermée le 9 octobre, soit deux jours avant le lancement officiel du Média, créé par Sophia Chikirou, conseillère de Jean-Luc Mélenchon, et le psychanalyste et réalisateur Gérard Miller, soutien du député des Bouches-du-Rhône. À cette date, seul un manifeste proposant la création de cette télévision sur Internet était connu. En outre, à lire les 570 commentaires, il n’est fait référence que trois fois au Média sans aucune demande explicite à « le promouvoir et le soutenir » mais plutôt à l’utiliser pour faire passer des messages.

Les synthèses sont forcément subjectives. C’est la difficulté de l’exercice qui, sur certains points retenus, peut heurter ou déplaire aux militants. Elles ont été réalisées par des groupes représentant différentes tendances de La France insoumise. Membres de la direction opérationnelle en majorité, mais aussi des espaces dits politiques ou de luttes issus des différents “partis” ayant intégré le mouvement, ainsi que rédacteurs des livrets qui ont façonné le programme l’Avenir en commun.

En revanche, les Insoumis de terrain, ceux qui font le mouvement localement, sont peu représentés au sein des groupes chargés des synthèses. Seule une personne en est réellement issue et a intégré l’équipe chargée de la synthèse sur l’organisation. Alexandra Mortet est présentée comme « membre tirée au sort du comité électoral ». Dans ce groupe, elle côtoie notamment la députée Mathilde Panot… dont elle est en fait l’assistante parlementaire.

« La discussion a été collective pour constituer les groupes, sans critères politiques mais représentant tous les espaces », affirme Francis Parny, membre des communistes insoumis et de l’espace politique de la FI. Il précise que cet espace politique, lieu de discussion avant tout, « n’a pas son mot à dire sur tout, en particulier sur l’équipe opérationnelle ». Il reconnaît que la volonté de publier les noms de chaque personne impliquée dans la structuration du mouvement est vertueuse car « ce qui émergeait, c’est une certaine opacité ».

La France insoumise organisée doit définitivement naître à l’issue du processus qui mènera aux deux journées de Clermont-Ferrand. Le 24 octobre, une définition claire du rôle de l’espace politique sera publiée, quatre jours après que chaque député sera affecté comme référent à une zone géographique précise. Le 30 octobre, un premier tirage au sort sera effectué parmi des Insoumis volontaires. À l’issue d’une seconde phase, seront enfin désignés celles et ceux qui pourront participer « aux journées de mise en œuvre »aux côtés des députés, de syndicalistes et de personnalités invitées. Ils seront, selon les mots de Manuel Bompard, « un panel représentatif, et non des représentants ». Le monde politique va devoir s’habituer à cette nouvelle forme gazeuse.

Photo MJ
Manuel Jardinaud
Article tiré de Mediapart . le 24 octobre 2017

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