« Paradise Papers » – Comment a été menée l’enquête mondiale qui a mobilisé plus de 380 journalistes dans 60 pays

De la fuite des documents à la publication mondiale simultanée : l’enquête secrète des Paradise Papers en cinq étapes.

Automne 2016 : Comme à l’origine de l’enquête dite des « Panama Papers », une source anonyme bénéficiant d’un accès privilégié aux documents internes de deux cabinets-conseil en investissements offshores et optimisation fiscale communique secrètement un ensemble de fichiers informatiques à des journalistes du quotidien allemand Süddeutsche Zeitung, quotidien allemand de référence.

1 – Une enquête collaborative

Face à l’immense quantité de données à déchiffrer – 13,5 millions de fichiers –  les journalistes allemands se tournent cette fois encore vers l’ICIJ (le consortium international des journalistes d’investigation) afin de proposer un travail d’analyse collaboratif de ces données aux centaines de journalistes d’investigation répartis dans près de 70 pays, déjà rodés à l’exercice lors des enquêtes précédemment menées sur des fuites de données. L’ICIJ prend alors le relais et fait appel à son réseau de journalistes qui comprend désormais trois journalistes de la cellule Investigation de Radio France, unique partenaire français de journalistes radio, ainsi que des journalistes du journal Le Monde.

Le secret doit rester total car l’étanchéité du projet doit être garantie. Un nom de code est attribué à l’enquête : ce sera le projet « Athéna ». Tous les participants doivent observer de strictes consignes de sécurité, systématiquement appliquées lors des enquêtes qui supposent des échanges d’informations sensibles : « Ce n’était pas obligatoire il y a cinq ans mais maintenant tous les partenaires doivent savoir chiffrer leurs correspondances et avoir de bonnes pratiques en terme de mots de passe, de double authentification », rappelle Cécile Schillis-Gallego, correspondante du bureau parisien de l’ICIJ.

2 – Rencontre clandestine à Munich

27 et 28 mars 2017: la première rencontre entre tous les partenaires du projet « Athéna » se déroule à Munich dans les locaux du Süddeutsche Zeitung. L’esprit de clandestinité est inhérent à l’opération et chacun doit s’en imprégner sans délai : hors de question de révéler l’objet réel de la rencontre aux dizaines de taxis qu’empruntent à l’aéroport de Munich les quelque 120 participants à cette réunion au sommet pour se rendre au « SZ ».

Des éléments de langage ont été envoyés en amont par le bureau de l’ICIJ à Washington : il s’agit de l’assemblée générale annuelle d’une organisation internationale de journalistes qui a lieu cette année au siège du journal munichois. À l’ordre du jour : le changement de statut. Rien ne doit filtrer de l’objet véritable. Cela durera ainsi jusqu’à la diffusion du résultat des investigations.

Ce grand rendez-vous va permettre de faciliter l’organisation d’une enquête collaborative qui va en effet durer plusieurs mois, se répandre sur cinq continents et connaître de multiples ramifications. Ensemble, journalistes et développeurs procèdent à l’état des lieux des documents : la complexité des données et la diversité de leur structure (milliers de mails, documents PDF, tableurs Excel, Lettres au format Word, présentations PowerPoint, etc.) dépasse toutes les enquêtes précédentes. La mise au point d’outils de data-visualisation rendra plus aisée leur exploitation. C’est également au cours de cette réunion qu’est décidée la date unique de publication.

Le calendrier de chacun des partenaires est déterminant pour le choix ultime de cette date :

– Les Nord-Américains sont pressés : les noms d’importantes personnalités apparaissent d’emblée dans les documents, le contexte post électoral (Trump a été élu six mois plus tôt, Trudeau depuis 18 mois) est porteur.

– Les Français, eux, veulent reporter au moins à début septembre car ils s’apprêtent à connaître un long printemps électoral (présidentielle puis législative) qui va mobiliser leurs énergies jusqu’à l’été. Juillet et août ne sont pas de bonnes périodes. Rien donc avant la rentrée.

– Les Allemands sont « bloqués » jusqu’à la fin septembre en raison des élections fédérales allemandes où va se jouer l’avenir d’Angela Merkel. Pas le temps de conduire une enquête approfondie avant. La forte dimension européenne des « Paradise Papers » l’emporte : ce sera début novembre, le 5. Un dimanche. À 13 heures, heure de Washington. Soit 19 heures en France.

3 – La collaboration s’organise dans le monde

Une fois de retour dans rédactions respectives, les 120 journalistes entament leur collaboration sur différentes plateformes sécurisées spécialement conçues pour ce projet : l’une permet d’explorer les documents et d’en établir le format et la provenance (cabinet Appleby, cabinet Asiaciti, registre d’entreprises ou données publiques de tel ou tel paradis fiscal). Une autre permet la visualisation rapide des connexions des personnalités entre elles, la mise en évidence de réseaux d’intérêt. Exemple : le nom de Wilbur Ross, secrétaire d’État au Commerce de Donald Trump, apparait dans les documents via plusieurs sociétés offshores. Cet outil permet de visualiser immédiatement le réseau d’influence de Wilbur Ross et les affaires dans lesquelles il peut être impliqué, à la lumière des montages financiers que révèlent les « Paradise Papers ».

Le point sur les trouvailles, les déductions, les intuitions et les vérifications faites par chacun s’effectue dans une langue commune, l’anglais, sur une troisième plateforme, le « hub », structuré en multiples canaux d’échanges, selon les sujets traités : immobilier, aviation, universités, célébrités, Vladimir Poutine, entreprises pétrolières, etc. Jour après jour, journalistes et développeurs travaillent côte à côte afin de constituer une base de données structurée et ordonnée, en extraire les informations d’intérêt public et produire au terme de leurs recoupements des contenus journalistiques écrits, audio et vidéo intelligibles.

4 – L’étau se resserre

Fin mai, il est temps de trouver un nom pour cette nouvelle fuite colossale. Le débat est animé et durera tout l’été sur la plateforme où les journalistes partagent leurs réflexions : est-ce que le lecteur s’intéressera à une énième enquête contenant le mot « offshore » ou « leaks » ? Attention aux confusions lors de la traduction dans chaque langue. Parmi les suggestions, les mots « ombres » et « secrets » reviennent souvent dans le fil de discussion… C’est finalement « Paradise Papers » qui est retenu. En septembre, les histoires se dessinent et les journalistes exposent les angles qu’ils choisiront d’approfondir pour leurs publications respectives.

À deux mois de la publication de l’enquête, le top est donné pour commencer à contacter, toujours dans le plus grand secret, tant les experts – engagés à une totale confidentialité – qui éclaireront les mécanismes d’optimisation ou de fraude fiscale mis en évidence, que les personnes et les entreprises que les journalistes s’apprêtent à mettre en cause. Comme au fil de toute enquête journalistique menée de bonne foi, le recoupement des informations et le respect du contradictoire sont des séquences incontournables. Des lettres sont envoyées à Appleby, Asiaciti et à leurs plus gros clients, afin d’obtenir réponses ou explications aux informations qui vont être développées dans les médias de chaque partenaire après l’épluchage des « Paradise Papers ».

5 – Ultime étape : la publication

Au terme d’un travail collaboratif de près d’une année, d’échange d’informations et d’entraide de tous les instants, il ne s’agit pas de se laisser déborder par le décalage horaire. Les dernières règles de publication par fuseau horaire sont rappelées quelques semaines avant publication : l’enquête doit sortir le même jour, au même instant, dans tous les pays partenaires. Chaque « histoire » est soumise à une date d’embargo. Priorité est donnée aux gros clients d’Appleby et aux hommes politiques, notamment l’entourage de Donald Trump et du Premier ministre canadien Justin Trudeau. Le journalisme d’investigation a aussi un objectif d’impact : pour frapper fort, il faut frapper ensemble.

Article tiré de Franceinfo  le 6 novembre 2017

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