La Convention – France insoumise se mobilise pour une campagne permanente

La première convention du mouvement de Jean-Luc Mélenchon après les élections s’est tenue à Clermont-Ferrand. La mobilisation l’a emporté sur les questions d’organisation interne. La convention fut l’occasion de souder les militants, tirés au sort, autour de trois grandes campagnes nationales qui vont être engagées et de faire bloc dans l’opposition.

Clermont-Ferrand, de notre envoyé spécial.-  « J’éprouve de la plénitude. » Jean-Luc Mélenchon aura attendu la toute fin de la convention de La France insoumise, qui s’est tenue les 25 et 26 novembre à Clermont-Ferrand, pour venir se confier aux journalistes encore présents. Il ne cache pas sa satisfaction de voir le mouvement qui a porté sa candidature à l’élection présidentielle entamer une nouvelle phase, celle de la structuration et du développement dans le plus long terme. C’est également une manière de répondre sur sa supposée déprime après qu’il a reconnu dans une interview que « pour l’instant, Macron a le point ».

La FI a rassemblé 1 600 personnes, dont 1 200 inscrits à la plateforme et volontaires pour être tirés au sort. Le but : « cogiter » sur les modes d’action et cette façon de faire de la politique sur le terrain en s’impliquant dans des « solidarités concrètes ». Le credo déjà maintes fois récité, dès l’université d’été de Marseille fin août 2017, tend aujourd’hui à prendre forme à travers les groupes d’action – nouvelle appellation des groupes d’appui qui forment le tissu local des militants.

L’ensemble de la convention était tourné vers cet objectif de mise en musique de cette philosophie de « polycentrisme », comme l’appelle Manuel Bompard, le directeur des campagnes, « polycentrisme » qu’il avait qualifié de « pâte à modeler », quand Jean-Luc Mélenchon le qualifie lui de « gazeux ».

 Dans son discours, Jean-Luc Mélenchon a tenu à ne parler qu’en ouverture de la convention, comme pour symboliquement tendre le relais aux militants réunis, par tables de huit, dans l’immense hall décoré du φ qui symbolise le mouvement : « C’est un passage officiel, incontestable au collectif », clame-t-il devant l’assistance acquise. Se qualifiant de « passeur », il a insisté : « Je ne suis pas le chef, je suis le président du groupe parlementaire de La France insoumise, je ne suis candidat à rien d’autre. » Tout en précisant, sur le ton de la plaisanterie en salle de presse : « Je donne les clés mais je garde le double. »

Son discours d’une heure et quinze minutes se voulait de campagne, mobilisateur, traçant les perspectives pour les Insoumis. Le député des Bouches-du-Rhône a fortement incité les militants à s’emparer à bras-le-corps de la question de l’écologie, laissée en friche à gauche par des Verts exsangues et un parti socialiste inaudible : « L’appel le plus pressant concerne le climat. Une augmentation de 3 °C, c’est la fin des haricots, les amis !, s’est-il exclamé. Ce qui bloque, c’est le nucléaire. Il faut arrêter le nucléaire. C’est dangereux. L’objectif de 100 % d’énergie renouvelable, il faut s’y mettre maintenant. »

« Jean-Luc Mélenchon insiste sur l’écologie, parce que c’est encore plus nécessaire aujourd’hui. Mais on voit aussi que, pour les jeunes, c’est le thème par lequel ils entrent dans le militantisme. Et qu’à l’Assemblée nationale, c’est un sujet qui peut diviser la majorité », analyse Éric Coquerel, le député de Seine-Saint-Denis. Centrale dans le programme, l’écologie le redevient donc dans le discours pour maintenir la mobilisation et l’attraction de nouveaux Insoumis.

À cet instant-là, lorsqu’il invite à se mobiliser pour l’écologie, Jean-Luc Mélenchon sait évidemment que, parmi les trois grandes campagnes nationales choisies à l’issue du vote de 69 000 personnes à travers la plateforme, il y aura celle demandant l’arrêt des centrales en fin de vie. Avec 26 % des suffrages, elle suit celle concernant la lutte contre la pauvreté (30 %) – qui brasse des thèmes aussi larges que le mal-logement, la hausse des salaires ou l’accès aux soins – et devance celle consacrée à la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale (25 %).

Rien néanmoins n’est encore dit sur les formes exactes de mobilisation que La France insoumise entend mettre en œuvre au niveau national sur ces trois thèmes à partir de début 2018. Mais le message à l’endroit des militants était limpide, celui de se saisir de ces sujets pour aller porter la bonne parole sur le terrain. « Ce choix ne consiste pas à se mettre en concurrence avec les associations caritatives, prévient Charlotte Girard, la coordinatrice du programme en parlant de la lutte contre la pauvreté comme grande cause insoumise. C’est un choix politique, du peuple politique capable d’œuvrer pour l’intérêt général. »

Un nouvel objet politique en construction

La prévention sur cette non-concurrence est obligatoire aujourd’hui, tant les propos et la posture de Jean-Luc Mélenchon sur les organisations syndicales ont pu heurter s’agissant de l’échec du mouvement contre les ordonnances réformant le code du travail. La France insoumise ne veut pas prêter à nouveau le flanc aux accusations de déloyauté et de concurrence. De fait, après les mobilisations de septembre et octobre organisées par la CGT, et celle du 23 septembre au sigle de la France insoumise, le député de Marseille a critiqué le positionnement des syndicats et leur impossibilité de s’unir autour de la FI, attisant la sensation d’une compétition entre son mouvement politique et les organisations de salariés. Il a adouci son propos ce week-end, tout en faisant de l’unité le préalable à la victoire : « Je dis que la division entre le mouvement social, le mouvement associatif et le mouvement politique que nous incarnons nous condamne à la défaite. Il faut sortir par le haut, c’est-à-dire par le rassemblement. »

« Vu l’urgence, il faut agir, être efficace et rapide », confie Yasmine, Parisienne de 28 ans, d’abord passée chez les militants décroissants, qui met à distance ces polémiques. Cette recherche de l’efficacité, aussi nommée « utilité » dans le vocabulaire des Insoumis, a été au centre des préoccupations du week-end. Un travail « en ruches » a été organisé afin de « cogiter », de « proposer » et de « construire » pour trouver les meilleures manières d’alerter, mais aussi d’agir sur le terrain sur les trois thèmes plébiscités.

L’exercice est délicat, inédit pour certains, parfois décontenançant. Le samedi après-midi, les militants sont invités, autour de chaque table, à confier d’abord des anecdotes de la vie quotidienne à leurs camarades afin de trouver des exemples et rendre concret le sujet abordé. Pas simple sur la question de l’évasion fiscale… Mais même les deux autres sujets, a priori moins abstraits, peuvent poser question : « C’est sympa, on discute en petits groupes. Mais j’ai mon voisin qui n’est pas favorable à la sortie du nucléaire, alors que c’est mon dada. Ça me titille… », raconte Christian, un militant de 72 ans, un peu dépité.

Malgré les différences de sensibilité qui traversent l’assistance, et le mouvement dans son ensemble, les Insoumis se prêtent au jeu, dans un bourdonnement permanent. « L’exercice est surprenant, c’est intéressant de partager des anecdotes. Nous avons tous quelque chose à raconter. Nous sommes différents, mais nous arrivons à nous retrouver sur le diagnostic », témoigne Anne, une Parisienne de 35 ans, ancienne militante du Parti de gauche. Un Insoumis explique qu’il évoque les SDF rencontrés sur son trajet pour aller au travail, un autre parle de l’impossibilité dans certains quartiers de trouver des produits bio, et donc de bien se nourrir. Chacun tente de voir comment il pourrait agir.

« C’est juste la mise en application des techniques d’éducation populaire, restitue Juan, membre du pôle des politiques militantes. C’est une sorte de jeu de rôle pour trouver une communauté d’intérêt sur un sujet précis. » Certains, dans la salle, découvrent réellement ce type d’exercice, d’autres y sont déjà rompus en raison de leur passé militant. Tous se prêtent au jeu dans le brouhaha des conversations.

L’après-midi est découpée par phases de discussions, de témoignages publics et d’argumentaires adressés par des Insoumis à toute l’immense salle. Enfin, de mini-restitutions en fonction de ce qui a été envoyé par SMS, tweets ou messages Facebook, depuis l’assistance ou ailleurs en France, sont proposées pour que chacune et chacun parte avec ce sentiment de contribuer à construire les actions à venir. Les écrans géants diffusent des nuages de mots-clés, censés provenir des cogitations.

Se former à l’auto-organisation

Le dimanche matin, même état d’esprit, autre exercice : initier les Insoumis aux méthodes d’auto-organisation, en particulier à celle dite d’Alinsky. Des formations ont d’ores et déjà débuté sur le terrain, par groupes de 20 volontaires motivés, qui suivent des sessions de sensibilisation pouvant rassembler 200 personnes. Cette fin de convention est l’occasion pour 1 200 d’entre elles de se frotter aux conseils et exercices pour apprendre à faire du porte-à-porte. Le but étant de faire émerger un problème concret (hall d’immeuble sale, voirie en mauvaise état, service public défaillant…) et d’accompagner les habitants en les aidant à s’organiser pour forcer les décideurs à agir.

Ce week-end, très cadencé, n’est pas un gadget aux yeux des dirigeants de La France insoumise : il faut convaincre un à un, sur le terrain, jour après jour. Jean-Luc Mélenchon le rappelle dans son discours : « Nous sommes la seule force politique d’opposition au-dessus de 10 %. Il faut assumer cette responsabilité, c’est-à-dire qu’il faut parler au plus grand monde, c’est-à-dire à des millions. » Vouloir, à terme, prendre le pouvoir, requiert aussi d’avoir des relais de proximité, de convaincre les citoyens, alors même que La France insoumise ne possède pas d’élu local.

L’objectif est clair : « fédérer le peuple », comme le disent les dirigeants de la FI, tisser cette toile dont le mouvement a besoin, ramener les gens à la politique. Clair mais pas forcément simple à mettre en œuvre, malgré les outils dont la FI tente de doter ses militants. « Dans la ruralité, ce n’est pas évident de faire la méthode Alinsky », explique Sandrine, membre du groupe d’action de Porto-Vecchio, obligée de faire des dizaines de kilomètres en voiture si elle souhaite faire du porte-à-porte. Elle ajoute que les trois thèmes de campagnes choisis ne reflètent pas obligatoirement les préoccupations quotidiennes des habitants de son territoire. « C’est compliqué, on a un travail. Ce n’est pas facile d’être toujours dans l’action. »

Isabelle, Insoumise de Normandie, reconnaît aussi qu’« à la campagne, c’est inapplicable. Mais on a pu échanger avec d’autres, et cela donne des pistes différentes. On doit apprendre, c’est le début de quelque chose ». Une manière de reprendre ce « droit à expérimenter » clamé par les dirigeants de La France insoumise. Manuel Bompard se dit « humble » dans cette construction du mouvement, où la trajectoire n’est pas définie et où les évolutions seront constantes.

Cet objet politique en pleine construction pourrait trouver ses limites. Et être contesté en interne, car l’enthousiasme qui s’est majoritairement manifesté ce week-end n’infuse pas dans toutes les strates du mouvement. Ainsi cet Insoumis, habitant du centre-est de la France et qui souhaite demeurer anonyme : « Cela a été un grand show. Les conventionnels sont venus faire la claque. Il reste à discuter la question de la démocratie et des mandats au sein du mouvement. » Ou cette autre, militante du Nord : « À la première connerie de Mélenchon, ce sera fini. Ce n’est pas un maître à penser. »

Des grincheux ? Plutôt des militants qui reflètent la diversité du mouvement, avec ceux qui emboîtent le pas et ceux qui se montrent plus méfiants. Jean-Luc Mélenchon avait paré le risque dès samedi, laissant ouvertes les portes à qui veut lutter, même avec retenue : « La France insoumise est un mouvement, pas un parti. Pas besoin d’une homogénéité de pensée, mais d’une homogénéité d’action. Il n’y aura pas de police de la pensée. »

Des militants curieux et exigeants avec La France insoumise

Chacun, durant ce week-end, est venu avec ses exigences, sa curiosité et souvent sa soif de retrouver les autres pour se motiver à nouveau après les campagnes électorales. Pour la plupart, ils en tirent une satisfaction et l’envie d’avancer dans le cadre qui leur est proposé.

Jean-Marc, Insoumis niçois © MJ

« Je me suis engagé pendant la campagne présidentielle. J’ai toujours été engagé à gauche. Ici, c’est super positif, j’ai l’impression d’être à une manifestation qui dure deux jours. Je n’ai rien appris de vraiment nouveau ici. Je le prends comme une fête, un grand rassemblement, même si l’on n’a pas vraiment discuté. Il faut faire attention à l’entre-soi, d’où l’intérêt des démarches sur le terrain. L’outil qu’est La France insoumise me paraît adapté pour répondre à la question : comment aller repêcher une partie de la population qui ne se bouge plus, comment la motiver ? Mais sur le thème de l’évasion fiscale, par exemple, cela va être super dur. Je pense quand même que cette séquence va motiver les groupes d’action et cela entérine le mouvement, qui ne se structure pas comme un parti traditionnel. »

Nancy, venue de Boulogne-sur-Mer © MJ

« Je votais pour l’extrême gauche et je me suis engagée pendant la campagne présidentielle. Je suis contente de voir que nous ne sommes pas seuls à nous mobiliser. On a tous le même objectif, l’envie de faire partie d’une humanité, de retrouver la solidarité et la fraternité. Ce que j’apprécie, c’est que l’on reste libre d’agir dans nos villes, pour proposer des solutions. On ne fait pas de blabla. On tente chacun de résoudre les problèmes. On montre ainsi qu’il y a une façon nouvelle de faire de la politique. Notre travail, c’est alerter. Et je n’ai pas du tout l’impression que nous soyons sectaires. »

Laurent et Abdenaceur, tirés au sort, ont travaillé ensemble lors de la convention © MJ

Pour Laurent, « chacun peut apporter sa pierre, surtout sur la campagne concernant la pauvreté. Comme citoyen, les trois thèmes de la campagne nationale [lui] parlent. [Il est] venu sans idée préconçue. Dès que les discussions ont commencé, [il] trouve que ça a bien fonctionné. Et quand les gens à la table témoignent, ça [lui] parle plus que ce que disent [les] ténors. On se sent investi. Ils ont fait ce qu’ils avaient promis. »

Abdennaceur estime que « ces ateliers donnent bien l’impression de participer à un mouvement, même si ce n’est pas simple de cogiter sur un sujet qu[’il] n’avai[t] pas choisi : le nucléaire. [Il] étai[t] venu avec des questions : est-ce que la FI va être un parti ? est-ce que cela va être un minicongrès ? La réponse, [il] l’[a] trouvée : on ne tombe pas dans le piège du parti. Mais il reste beaucoup de travail à faire. La construction du mouvement est un travail de longue haleine. [Il] trouve que c’est une grande responsabilité. »

Photo MJ
Manuel Jardinaud
Article tiré de Mediapart . le 26 novembre 2017

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