L’exclusion des Rohingyas, un consensus Birman

620 000 personnes ont fui l’Etat d’Arakan, victimes du nettoyage ethnique perpétré à la suite des attaques de postes de police en août dernier. Dès le début de la crise, Aung San Suu Kyi, icône de la lutte pour la démocratie, a été très critiquée pour ne pas avoir pris la défense de la minorité musulmane, et une question n’a cessé de revenir sous différentes formes : celle du rapport de force au sein du pouvoir entre la prix Nobel de la paix et les militaires qui contrôlent encore une grande partie du pays.

Aung San Suu Kyi est-elle plus ou moins « otage » des militaires, et de leur chef d’état-major le général Min Aung Hlaing ? Face aux exactions de l’armée à l’encontre des Rohingyas, la prix Nobel de la paix a été blâmée dans un premier temps pour son silence, puis pour ses déclarations. Elle a notamment justifié l’action de l’armée par la nécessaire lutte contre le terrorisme et dénoncé les « fausses informations » circulant à l’étranger.

Si l’équilibre entre pouvoir civil et militaire reste fragile en Birmanie, Aung San Suu Kyi, garante de la transition démocratique, a permis des avancées. Concernant la situation des Rohingyas, elle a à son actif la mise en place de la commission dirigée par Koffi Annan sur l’Arakan, qui préconise des solutions pour le développement économique de l’Etat et pour l’intégration de cette minorité. Hasard ou pas, les attaques menées par l’Arsa, qui ont déclenché le nettoyage ethnique dénoncé par l’ONU, ont eu lieu au lendemain de la remise du rapport au gouvernement birman.

Aung San Suu Kiy dans la controverse

Quoi qu’il en soit, force est de constater qu’Aung San Suu Kyi ne s’est pas opposée aux exactions de l’armée. Et la vision d’une Birmanie bicéphale qui opposerait Aung San Suu Kyi aux militaires est trop simpliste. « Nous avons cette image faussée d’une crise qui serait née d’une action violente de l’armée à laquelle Aung San Suu Kyi n’aurait pas pu s’opposer, mais en fait il y a une myriade de forces en présence qui s’opposent à l’intégration des Rohingyas dans la communauté nationale birmane. Ce ne sont pas simplement les élites militaires mais quasiment l’ensemble de la société, des élites au Birman de la rue, y compris les autres minorités religieuses du pays et notamment chrétiennes, qui ne sont pas prêtes à soutenir cette communauté Rohingya. Le paysage est beaucoup plus complexe qu’on a tendance à le présenter. Ce n’est pas simplement un arrêt de la violence menée par l’armée qui amènera la paix et la réconciliation dans la région. Le problème est beaucoup plus profond. On le voit également dans le processus de paix qui est enclenché depuis 2011 (entre les différentes ethnies en conflit et le pouvoir central) : jamais les élites Rohingyas n’ont été invitées à discuter d’un quelconque processus. Donc il y a une sorte de consensus au sein de la société sur le fait que le problème Rohingya est un problème à part » estime l’historien Renaud Egreteau.

Et sur cette question, le chercheur estime qu’en effet Aung San Suu Kyi partage le sentiment général. « Je pense qu’elle est parfaitement au courant de ce qui se passe mais autour d’elle la situation est figée. La considérer comme otage de l’armée serait lui donner encore crédit alors qu’il est fort possible que non seulement elle-même mais aussi son entourage et la très grande majorité des élites de son parti l’encouragent à adopter exactement les mêmes positions que l’armée ». Thet Swe Win, militant pour la démocratie au Centre pour la jeunesse et l’harmonie sociale à Rangoon, fait le même constat : « la « Lady » devient de plus en plus favorable aux militaires. Dans les milieux progressistes, on dit qu’elle souffre du syndrome de Stockholm »explique-t-il.

« Les Rohingyas ne font que défendre leurs droits »

La voix de Thet Swe Win est l’une des très rares à s’élever pour défendre les Rohingyas. Il dénonce la montée du nationalisme bouddhiste. « Cette question n’est pas seulement raciale, elle est religieuse. Les Rohingyas ne font que défendre leurs droits. Mais ici le nationalisme grandit et les mouvements nationalistes bouddhistes effrayent la population en disant que les Rohingyas veulent s’emparer de la terre de l’Arakan. Ils dénoncent une islamisation de la nation et ils attisent la colère des gens ».

Depuis l’attaque des postes de police par l’Arsa, mouvement de rébellion Rohingya, les Rohingyas sont aussi considérés comme des terroristes en puissance poursuit Renaud Egreteau : « Aujourd’hui le Birman moyen estime que les Rohingyas sont des immigrés illégaux et potentiellement liés à des mouvances jihadistes internationales, et donc présentent un danger pour la société birmane ».

La voix de Thet Swe Win est l’une rare à défendre les Rohingyas, et le militant s’inquiète du silence qui prévaut : « Même ceux qui se présentent comme défenseurs des droits de l’homme ne veulent pas parler des Rohingyas, certains ne veulent même pas utiliser le mot Rohingya, encore moins défendre leurs droits. C’est un défi pour la société civile et les militants des droits de l’homme en Birmanie, j’ai le sentiment que nos valeurs s’effondrent ».

L’espoir d’un retour des réfugiés

Un accord a été signé pour le retour des réfugiés, la semaine dernière, entre la Birmanie et le Bangladesh. Il ne s’agit pas d’une première, en 1978 et 1992 déjà de tels accords avaient été conclus. Mais la résurgence des violences laisse sceptique sur le fait que ce nouvel accordapporte une issue au problème. Le Haut commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a d’ailleurs rapidement réagi en disant que les conditions n’étaient pas réunies pour assurer un retour « sécurisé et durable » des Rohingyas.

Ce que confirme Thet Swe Win, qui souligne un autre problème : « la grande partie des gens qui ont fui n’ont pas de papiers. Ou s’ils en avaient ils n’ont pas forcément pu les emporter, leurs villages ont été brûlés. La question des retours pose aussi celle des nombreux défis à relever sur le plan social, celle de l’harmonie qu’il faudrait retrouver entre Arakanais bouddhistes et Rohingyas musulmans, des gens aux identités très différentes ». Enfin rappelle-t-il, « le gouvernement sur cette question ne peut pas agir seul, il doit rencontrer la société civile, et il doit autoriser les agences internationales humanitaires à intervenir ». Ces conditions sont loin d’être remplies.

Renaud Egreteau ne cache pas non plus son pessimisme. « Je ne vois pas d’issue. Je doute que les Birmans soient prêts à réintégrer dans ces trois districts frontaliers du Bangladesh, quelques 600 000 personnes. Peut-être que le retour sera organisé pour un petit nombre mais je ne vois pas les autorités birmanes ni la société rakhine locale accepter le retour d’autant de familles. Par ailleurs, on voit dans les zones nettoyées, puisque c’est le mot qui convient, que la reconstruction commence. Il est possible que de nouvelles populations soient amenées de l’intérieur de l’Arakan pour repeupler ces zones avant que tout processus de rapatriement soit mis en place. Qu’il s’agisse de populations musulmanes, des camps de la ville de Sittwe par exemple, ou aussi pourquoi pas des populations bouddhistes », décrit-il.

« La mixité ethnique est l’un des grands problèmes de ce pays »

Depuis des mois la mobilisation internationale va croissant. Mais cela n’entamera pas le consensus qui exclut les Rohingyas de la société birmane, bien au contraire, estime le chercheur, qui attire l’attention sur le fait que le problème dépasse les limites géographiques de l’Arakan : « il y a, dans une moindre mesure bien sûr, des populations Rohingyas partout ailleurs en Birmanie. De nombreux Rohingyas ont réussi à passer à travers les mailles du filet, certains sont partis à l’étranger mais d’autres sont revenus à Rangoon ou à Mandalay. Des gens qui sont nés à Buttidong ou Maungdaw et qui vivent dans le pays avec des papiers sur lesquels leur ethnie n’apparait pas bien sûr mais qui sont musulmans. Ils font partie d’une même population et il est possible que dans dix ans ils soient de nouveau la cible de pogroms. La mixité ethnique est l’un des grands problèmes de ce pays ».

Dans la Birmanie bouddhiste (88% de la population), les affrontements avec les musulmans sont récurrents, et les exodes se succèdent : En 2012, les violences qui ont opposé les Rohingyas aux bouddhistes de l’Arakan avaient fait 180 morts et entraîné le déplacement d’environ 140 000 personnes. En 1992 environ 250 000 Rohingyas avaient fuient le pays, comme 200 000 d’entre eux à la fin des années 1970.

Photo : REUTERS – Mohammad Ponir Hossain
Juliette Gheerbrant
Article tiré de RFI  le 27 novembre 2017

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