Glyphosate – Les leçons d’un scandale européen

Tandis que les réactions scandalisées à la ré-autorisation du glyphosate se multiplient, le vote des Etats membres, lundi, met à nu le fonctionnement d’une Union européenne soumise aux intérêts des multinationales, et qui fait fi aussi bien de l’avis de ses citoyens, que de leur santé. 

Le vote du glyphosate, après celui du CETA, sera-t-il le vote de trop, celui qui va mettre à mal durablement, la crédibilité déjà bien entamée d’une Union européenne réduite à défendre becs et ongles les intérêts privés d’une multinationale dont on sait qu’elle a dépensé des fortunes en lobbying, pour forcer une décision qui lui attribue aujourd’hui l’un des marchés les plus juteux du siècle ?

A écouter les réactions de colère qu’a suscité le vote prolongeant pour 5 ans l’autorisation d’emploi du glyphosate, beaucoup le pensent.

« En accordant un sursis supplémentaire à Monsanto, Bayer et compagnie, la Commission européenne balaie le principe de précaution et la santé du revers de la main, » dénoncent ensemble les ONG « Générations futures », « Foodwatch » et « la Ligue contre le Cancer », qui remarquent que pourtant «  tout convergeait vers une interdiction : la pression des citoyens qui réclamaient la sortie du glyphosate, de nombreuses organisations dont des associations d’anciens agriculteurs malades, des députés français et européens, le scandale des Monsanto’s Papers, la polémique autour de l’évaluation scientifique, etc… »

« Cinq années de glyphosate supplémentaires mettront notre santé et l’environnement en danger et c’est un revers majeur pour les méthodes agricoles plus durable », renchérit de son côté Adrian Bebb, pour l’ONG Friends of the Earth Europe, tandis que l’ancienne Fondation de Nicolas Hulot ( rebaptisée Fondation pour la Nature et pour l’Homme ), parle d’une « erreur historique contraire aux enjeux de santé publique colossaux.»

Réactions scandalisées aussi, du côté des élus, spécialement des députés européens qui, dans une résolution votée le 24 octobre, demandaient l’interdiction du glyphosate pour 2022, ce dont les Etats, hier, n’ont pas tenu compte. « Un échec retentissant ,» pour la députée écologiste Michèle Rivasi ( Verts-ALE ) qui met en accusation « une Commission européenne qui se fait le petit télégraphiste des désirs des lobbies de l’industrie agro-chimique, sans s’interroger sur l’avenir et un plan sérieux de sortie du glyphosate. »

« Scandale » aussi pour José Bové ( Verts-ALE ) qui  voit dans le vote des Etats « la victoire du business sur la science » expliquant que « Bayer et Monsanto on réussi à tordre le bras de Mme Merkel. » Il faudra se demander au passage quel était le degré de consentement de la victime.

Pour la Gauche unitaire européenne, Younous Omarjee explique également que « le renouvellement du glyphosate décidé grâce à une majorité coalisée autour de la puissante Allemagne et grâce au lobbying puissant de Monsanto, en dit beaucoup sur le fonctionnement de l’UE, si peu démocratique et tenue aux mains des puissants. »

Ironie du vote, font remarquer plusieurs commentateurs : si le Royaume-Uni qui quitte l’Union européenne, n’avait pas voté POUR la ré-autorisation du glyphosate, la majorité qualifiée requise ( 65% de la population européenne ) n’aurait pas pu être atteinte. Outre l’Allemagne qui a pesé de tout son poids démographique dans la décision ( elle représente à elle seule 16% de la population européenne ), on notera donc que c’est aussi grâce à un pays qui ne va plus faire partie de l’Union que les Etats membres vont devoir subir encore pendant 5 ans ( plus, en réalité ), les risques liés à l’emploi du glyphosate .

Merci à Teresa May, donc, de laisser ce cadeau empoisonné aux citoyens européens…

L’Europe du chacun pour soi

Comme le soulignent ONG et élus, rien n’y aura donc fait, ni les mises en garde scientifiques, ni les plaintes des citoyens malades du glyphosate, ni une pétition européenne qui avait obtenu plus d’un million de signatures, ni le vote du Parlement européen sur lequel les Etats se sont assis, réduisant la seule institution européenne élue par les citoyens, au rôle de potiche.

L’affaire du glyphosate révèle ainsi une Union européenne sans crédibilité, puisque sur une question aussi importante que celle de l’emploi d’un pesticide potentiellement dangereux pour la santé, c’est au bout du compte chaque Etat qui décidera lui-même de sa politique. Qu’y a-t-elle dès lors de « commun » dans cette Europe ? N’assiste-on pas plutôt au retour, de fait, à une Europe du chacun pour soi, celle qu’appellent de leurs vœux les « eurosceptiques », ceux que les institutions européennes font pourtant mine de fustiger, alors qu’elles leur déroulent le tapis ?

Et si sur une question aussi technique, aussi simple – une question sur laquelle on dispose de tous les paramètres pour pouvoir décider en conscience – l’Union européenne aboutit à des réponses cacophoniques, qu’en serait-il s’il fallait prendre des décisions plus graves, aux enjeux plus complexes, dans le domaine de la politique étrangère, de la défense, ou même des finances, par exemple ?

On assiste aujourd’hui à un renforcement de fait d’une Europe constituée d’un agrégat sans lien d’intérêts particuliers, alors que les ONG, les députés européens, des citoyens engagés, représentaient eux, dans l’affaire du glyphosate, l’intérêt collectif, informé et argumenté, des citoyens européens.

Le poids écrasant de l’Allemagne

Le vote sur le glyphosate met aussi en relief le poids écrasant, excessif, pris par l’Allemagne au sein de l’Union européenne. On le savait, mais le vote d’hier en est la démonstration spectaculaire. Tous les observateurs l’ont noté: si l’Allemagne n’était pas passée dans le camp des pro-glyphosate, si elle avait continué à s’abstenir comme elle l’avait fait lors du précédent vote, la majorité qualifiée n’aurait pas pu être atteinte.

Ce vote met aussi à mal la crédibilité du fameux « couple franco-allemand », qui nous est servi à longueur de médias comme base de la solidité de l’Union européenne – le président français Emmanuel Macron ayant prévu, lui, d’interdire le glyphosate, contre le vote majoritaire des Etats européens, et à l’inverse de l’Allemagne.

Quelle est la force d’un lien franco-allemand qui se brise à l’instant où des intérêts nationaux sont en jeu ? Et quels sont ces intérêts nationaux qu’a l’Allemagne et que n’aurait pas la France, sur le même sujet ?

Est-ce que c’est la santé des citoyens ? Non, bien sûr, le problème est le même dans les deux pays. Le poids politique de l’opinion écologiste dont il faudrait tenir compte ? Mais ce poids est bien plus fort en Allemagne qu’en France, c’est donc l’inverse qui aurait dû se produire. Le poids du lobby agricole ? Mais il est aussi très fort en France. Pour preuve, la FNSEA, qui a réagi quelques minutes après la déclaration d’Emmanuel Macron confirmant l’interdiction du glyphosate en France « avant 3 ans », en dénonçant la politique de cavalier seul du président français, et pointant déjà, en guise de menace, les distorsions que cette décision pourrait induire, en termes de concurrence, entre les agriculteurs français et leurs collègues d’autres pays européens qui continuent à employer un herbicide simple d’emploi et peu coûteux.

Alors pourquoi l’Allemagne a-t-elle dit oui à l’herbicide contesté ? Les ONG et des élus ont répondu, on l’a vu : ce que défend l’Allemagne ( et que ne défendent pas forcément d’autres pays, c’est le cas de la France ), c’est l’intérêt de sa compagnie industrielle Bayer qui, en fusionnant avec Monsanto, va partager les fabuleux bénéfices de la vente du glyphosate.

« Nous travaillons de concert avec tous les acteurs pour trouver des alternatives crédibles, » a dit la secrétaire d’état auprès du ministre français de la Transition écologique, Brune Poirson. Si c’est possible pour la France, pourquoi les 28 pays européens n’ont pas voulu mener ce travail ensemble, pour le bienfait de tous leurs citoyens, si ce n’est pour obéir, effectivement, aux injonctions d’une multinationale dont le seul objectif est le profit privé.

C’est bien à une privatisation de l’Europe au profit d’intérêts particuliers, et de ceux qui les favorisent, qu’on semble assister  aujourd’hui dans l’UE à l’occasion de ce combat autour du glyphosate.

Un poison potentiel pour la santé humaine, qui pourrait se révéler aussi l’être pour l’Union.

Photo : AFP
Jean-Jacques Régibier
Article tiré de l’Humanité  le 29 novembre 2017

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